Une obsession qui a un calendrier
Pokrovsk n’est pas un caprice tactique. C’est un objectif politique. L’Institute for the Study of War, dans son analyse du 7 août 2026, écrit noir sur blanc que les forces russes priorisent les offensives vers Pokrovsk et Dobropillia pour tenter d’encercler par le sud-ouest la ceinture de forteresses du Donbass. Poutine a fixé son propre délai : capturer le reste de l’oblast de Donetsk avant le 31 décembre 2026. L’ISW appelle ce calendrier « extrêmement irréaliste ». Ce sont leurs mots, pas les miens.
Le Kremlin achète du terrain en kilomètres carrés
Regardons les chiffres qu’on ne nous répète pas assez. Autour de Pokrovsk, en juin 2026, l’armée russe a perdu 3,12 km². En juillet, elle en a gagné 45,96 km². Autour de Dobropillia, 2,23 km² perdus en juin, puis 34,67 km² gagnés en juillet, « including gains northeast of Dobropillia », précise l’ISW. Le rythme d’avance a monté, dit l’analyse, mais reste insuffisant pour tenir le pari du 31 décembre.
Insuffisant, oui. Coûteux, oui aussi.
Insuffisant ne veut pas dire indolore. Ça veut dire que chaque kilomètre carré est payé en hommes, en blindés, en mensonges rassurants diffusés à la télévision d’État. Le prix est russe. La souffrance est ukrainienne.
Kostiantynivka, le verrou du nord
Une ceinture de forteresses qui a un nom
Kostiantynivka fait partie de ce que les analystes appellent la ceinture de forteresses du Donbass. Kostiantynivka, Droujkivka, Sloviansk, Kramatorsk. Quatre villes qui forment la colonne vertébrale ukrainienne dans la région. Les prendre, c’est prendre le Donbass. L’ISW écrit qu’il est « extrêmement improbable » que les forces russes s’en emparent dans un avenir proche, « si tant est qu’elles en soient capables ». Trois mots qui disent la lucidité et la retenue en même temps.
La Wikipédia anglophone consolide l’historique. Après la prise de Toretsk en août 2025, les forces russes ont poursuivi leur poussée vers le nord-ouest en direction de Kostiantynivka. Le 23 août 2025, elles ont capturé Kleban-Byk, entre Toretsk et Kostiantynivka. À la fin décembre, elles ont pris un système de tranchées à l’est de la ville, atteignant la route T-0504 Bakhmut–Pokrovsk. Un an plus tard, elles n’ont toujours pas la ville. C’est là que le Kremlin dépense son mensonge.
Zelensky défie Poutine à Kostiantynivka
Le président ukrainien a lancé un défi que Poutine n’a jamais relevé. « Let’s meet there », a dit Volodymyr Zelensky en évoquant Kostiantynivka, selon le Kyiv Independent. Le Kremlin n’a pas répondu. Il n’y avait rien à répondre. On ne débat pas quand on préfère bombarder.
19 attaques, une journée, sept villages
Le 25 août 2026, l’armée russe a lancé des assauts près de Kostiantynivka, Ivanopillia, Illinivka, Novoselivka et Hruzke, avec des poussées vers Vilne et Kucheriv Yar. Sept villages ukrainiens dont personne, hors d’Ukraine, ne connaît le nom. Pourtant chacun tient un mètre de la ligne. Chacun protège une route qui protège une ville qui protège une région qui protège un pays.
Le catalogue russe d'une seule journée
Ce que la machine a lancé en 24 heures
L’inventaire est brut, et il vaut mieux le lire brut. 2 frappes de missiles russes avec 3 missiles utilisés. 80 frappes aériennes en 24 heures. 234 bombes planantes guidées larguées sur des positions ukrainiennes. 9 641 drones kamikaze envoyés dans le ciel du Donbass. 3 203 tirs d’attaque au sol, dont 83 avec des lance-roquettes multiples. Six catégories, un seul but : saturer, épuiser, ronger.
Neuf mille six cent quarante et un
Relis ce chiffre. 9 641 drones kamikaze en une seule journée. Ce n’est plus une guerre d’infanterie. C’est une guerre de saturation, où l’objectif n’est pas seulement de tuer un soldat ukrainien mais d’épuiser sa défense antiaérienne, son sommeil, sa capacité à croire qu’il tient. La source ne dit pas combien ont été abattus, combien ont touché leur cible, combien ont été détournés par la guerre électronique ukrainienne. Elle dit simplement le nombre lancé. C’est déjà énorme.
Le calcul froid de l’agresseur
Poutine ne pense pas aux morts. Poutine pense aux ratios. Combien de drones bon marché pour saturer combien d’intercepteurs chers. Combien de fantassins russes envoyés en vagues pour tirer sur combien de défenseurs ukrainiens en tranchée. La géopolitique du Kremlin, en 2026, tient sur une feuille de comptabilité macabre.
La riposte ukrainienne, chirurgicale, mesurée
Onze zones, cinq systèmes, un poste
La même journée, l’aviation, les forces de missiles et l’artillerie ukrainiennes ont frappé 11 zones de concentration de personnel russe, 5 systèmes d’artillerie russes détruits ou endommagés, 1 poste de contrôle de drones neutralisé et une autre cible russe importante. Pas 9 641. Onze plus cinq plus un plus un. La disproportion entre l’attaque russe et la riposte ukrainienne est écrasante. On l’oublie souvent quand on parle « d’équilibre » du conflit.
Ce que veut dire tirer moins pour tuer mieux
L’Ukraine tire moins parce qu’elle a moins. Elle tire moins parce que les livraisons occidentales arrivent au compte-gouttes. Elle tire moins parce qu’elle refuse d’imiter la gabegie meurtrière de l’adversaire. Mais chaque coup qu’elle porte doit compter. Le poste de contrôle de drones neutralisé, ce sont potentiellement des dizaines de Shahed qui n’iront pas frapper Kharkiv, Zaporijjia ou Odessa cette semaine.
1 479 300
Le chiffre que personne n’ose regarder longtemps
Le 25 août 2026, l’État-major ukrainien a publié son décompte cumulatif depuis le 24 février 2022. 1 479 300 pertes en personnel militaire russe. Un million quatre cent soixante-dix-neuf mille trois cents. Dont 1 230 pertes russes pour les dernières 24 heures. Un chiffre par jour, tenu par un état-major qui compte, qui vérifie, qui publie. Le Kyiv Independent reprend ces chiffres chaque matin, sans commentaire ajouté.
Ce que Moscou refuse de dire
Le Kremlin conteste ce bilan. Le Kremlin publie ses propres statistiques quand ça l’arrange, et se tait quand ça ne l’arrange pas. La différence, c’est que l’un des deux côtés compte publiquement, chaque matin, ses morts et les morts de l’autre. L’autre camp compte à huis clos et enterre en silence dans des cimetières où les familles ne peuvent pas toujours venir.
Matériel, aussi
Le même bilan russe cumulé, publié le 25 août 2026 : 12 293 chars russes détruits depuis février 2022, 25 220 véhicules blindés de combat, 139 221 véhicules et réservoirs de carburant, 48 567 systèmes d’artillerie, 2 058 lance-roquettes multiples, 1 587 systèmes de défense aérienne, 479 882 drones russes, 440 avions, 354 hélicoptères, 2 378 systèmes terrestres sans pilote, 35 navires et bateaux, deux sous-marins. Une armée à genoux qui refuse de plier parce que Poutine ne veut pas plier. Un catalogue qui, si les chiffres tiennent, écrit à lui seul la faillite militaire de la Russie postsoviétique.
La géographie invisible du front
Des noms qu’il faut apprendre
Novyi Donbas. Dobropillia. Vilne. Novooleksandrivka. Serhiivka. Muravka. Novopavlivka. Rodynske. Myrne. Kotlyne. Udachne. Novomykolaivka. Douze villages autour de Pokrovsk où les forces russes ont tenté d’avancer le 25 août 2026. Aucun n’a de page Wikipédia en français. Aucun ne fait la une des télévisions occidentales. Chacun est habité.
La liste qui blesse
Ivanopillia, Illinivka, Novoselivka, Hruzke, Vilne, Kucheriv Yar, Kostiantynivka. Sept noms de l’axe voisin. À Soumy, autre région, l’artillerie russe a touché dix-neuf localités le même jour : Bachivsk, Korenok, Ryzhivka, Tolstodubove, Ulanove, Volfyne, Budky, Shpyl, Rohizne, Kucherivka, Bezsalivka, Vyntorivka, Havrylova Sloboda, Starykove, Atynske, Vovkivka, Malushyne, Seredyna-Buda, Yastrubshchyna. Chacun est un lieu où quelqu’un est né, quelqu’un est mort, quelqu’un veut revenir un jour.
Ce que l'Occident a promis, et ce qu'il livre
Un décalage qui a un prix
L’ISW rappelle, dans la même analyse d’août 2026, que la ceinture de forteresses tiendra « si tant est » que les Russes réussissent un jour à la prendre. Le conditionnel est celui des analystes militaires. Il devrait être celui des chancelleries. Il ne l’est pas.
L’Europe hésite entre le confort et le devoir
Bruxelles vote des budgets. Berlin livre des Patriot au compte-gouttes. Paris promet des Caesar. Rome négocie ses règles d’engagement. Pendant ce temps, 9 641 drones russes ont saturé le ciel ukrainien en une seule journée. Le décalage entre l’urgence du terrain et la vitesse des capitales occidentales est une trahison passive. Une trahison qui ne se dit pas parce qu’elle n’a pas de signature.
La question que personne ne veut poser
À combien de kilomètres de Pokrovsk faudra-t-il que la Russie arrive pour que Berlin livre en 48 heures au lieu de 48 semaines ? À combien de villages effacés de la carte pour que Washington cesse de se demander si Poutine voudra bien discuter ? Ces questions ont un prix. Il est ukrainien.
Les autres axes qu'on oublie
Lyman, Sloviansk, Kupiansk
Le 25 août 2026, l’axe de Lyman a subi 14 attaques russes, vers Novoselivka, Dibrova, Drobysheve et Olhivka. L’axe de Sloviansk, 10 assauts près de Kryva Luka, Zakitne, Riznykivka, avec des poussées vers Rai-Oleksandrivka et Mykolaivka. L’axe de Kupiansk, une seule action offensive vers Kurylivka. Petites lignes, grandes conséquences.
Le nord et le sud tiennent aussi
Sur l’axe de South Slobozhanshchyna, 11 attaques russes ont été repoussées, vers Kozacha Lopan, Hoptivka, Starytsia, Radkivka et Zarubynka. Sur l’axe de North Slobozhanshchyna et Kursk, 8 engagements et 74 tirs russes, dont 7 avec des lance-roquettes multiples et une frappe aérienne avec 2 bombes guidées. Kramatorsk : aucune offensive russe ce jour-là. Une exception qui rappelle, par contraste, où la Russie a choisi de dépenser son sang.
Huliaipole et Orikhiv
Plus au sud, dans l’oblast de Zaporijjia, l’axe de Huliaipole a essuyé 9 attaques russes, avec des poussées près de Rizdvianka, Rivne, Dolynka, Hirke, Danylivka et Lisne. L’axe d’Orikhiv, 2 tentatives repoussées près de Novoiakovlivka. Sur le Dniepr, aucune opération d’assaut. Sur le nord ukrainien (Volyn, Polissia), aucun signe de regroupement russe détecté.
Ce que le rapport ne dit pas — et pourquoi
L’absence est une preuve
L’État-major ukrainien ne publie pas ses propres pertes du jour. Ce n’est pas de la dissimulation. C’est de la doctrine militaire : on ne renseigne pas l’ennemi. Chaque armée sérieuse fait la même chose. Ceux qui reprochent à Kyiv cette prudence oublient de la reprocher à Moscou, qui ne publie rien, jamais, sur ses propres pertes réelles.
Le rapport ne dit pas non plus
Combien d’enfants dorment dans les caves de Pokrovsk. Combien d’hôpitaux tournent encore dans un rayon de dix kilomètres autour de Kostiantynivka. Combien de familles ont abandonné leur maison ces derniers jours. Ces chiffres existent, mais ils n’entrent pas dans un point de situation militaire. Il faut aller les chercher ailleurs. Et il faut aller les chercher.
Poutine, l'adversaire nommé
Un homme, un régime, une responsabilité
Il n’y a pas de complexité géopolitique qui absout Vladimir Poutine. Il a lancé l’invasion à grande échelle le 24 février 2022. Il a fixé son deadline du 31 décembre 2026 pour le Donbass. Il a autorisé l’usage massif de drones Shahed, la production de bombes planantes guidées, la mobilisation en cascade. Il choisit. Il ordonne. Il paye avec le sang d’autres.
Le compte est tenu
1 479 300. C’est le compte tenu par Kyiv du sang que Poutine a payé pour se convaincre qu’il pouvait prendre Pokrovsk avant Noël. Le compte est peut-être exagéré par la propagande de guerre ukrainienne. Il est peut-être exact. Il est peut-être sous-estimé, comme l’ont suggéré certains services occidentaux au fil des mois. Une chose est certaine : le chiffre existe, il est daté, il est publié quotidiennement, et il vient de l’armée d’un pays attaqué. Pas de l’armée d’un pays agresseur.
Kostiantynivka, un miroir tendu à l'Europe
Le nom qu’on prononce mal
La plupart des présentateurs français prononcent Kostiantynivka de travers. Ce n’est pas grave. Ce qui est grave, c’est qu’on ne prononce le nom qu’après une frappe majeure, jamais avant. Comme si la ville n’existait que dans le moment où elle brûle. Comme si les 19 attaques russes de la journée du 25 août 2026 n’étaient qu’un incident statistique.
La ville dont Zelensky voulait discuter
Zelensky a proposé à Poutine de « se rencontrer là-bas ». C’était une invitation piégée, évidemment. C’était surtout une manière de dire au monde : si vous voulez juger de la guerre, allez la voir. Aucun dirigeant occidental n’a repris l’invitation. On préfère les capitales bien éclairées. On préfère les briefings.
Le prix humain qu'on n'écrit pas
Les infanteries qui survivent
Le Kyiv Independent, dans son suivi de l’été 2026, a publié plusieurs reportages sur la manière dont l’infanterie ukrainienne lutte pour survivre sur le front de Pokrovsk pendant que les forces russes se rapprochent. Un titre récent parlait des positions ukrainiennes dans le nord de Pokrovsk comme étant « presque coupées ». Un autre décrivait la situation comme un « cache-cache avec la mort ». La source ne dit pas combien sont morts cette semaine. Elle dit qu’ils ne dorment plus.
Ce que porte un fantassin ukrainien à 4h du matin
Il porte son fusil, son gilet, sa radio, sa gourde, et le poids d’un pays qui compte sur lui. Il porte aussi la conscience que dans les capitales alliées, en ce moment même, quelqu’un discute encore de la couleur d’un char livré dans trois mois. C’est un poids qu’aucun règlement d’engagement occidental n’imagine. La source ne dit pas ce qu’il pense. Elle dit qu’il est encore là au matin.
Ce qu'on refuse de nommer une guerre existentielle
Pour Poutine, oui, elle l’est
Poutine a fait de cette guerre une guerre existentielle pour son régime. Il ne peut plus perdre sans tout perdre. C’est pour ça qu’il jette 9 641 drones dans le ciel ukrainien en une journée. C’est pour ça qu’il accepte 1 230 pertes russes supplémentaires en 24 heures. Un dirigeant qui ne craint plus la démographie de son propre pays est un dirigeant qui a franchi une ligne morale que la diplomatie du XX siècle ne sait plus comment traiter.
Pour l’Ukraine, c’est plus simple
C’est simplement une guerre pour ne pas disparaître. On ne discute pas avec un adversaire qui a écrit noir sur blanc, dans ses propres textes officiels, que ton État ne devrait pas exister. On tient, on tire, on enterre ses morts, on reconstruit ses lignes, on demande à l’allié occidental d’accélérer. Et on attend.
La leçon que le 25 août 2026 nous laisse
Il ne s’est rien passé et il s’est tout passé
Aucune ville n’est tombée le 25 août 2026. Aucun tournant stratégique n’a été franchi. Aucun sommet n’a été convoqué. Rien qui fasse la une des journaux du dimanche suivant. Et pourtant : 209 combats enregistrés au front ukrainien. 22 attaques russes sur l’axe Pokrovsk. 19 sur l’axe Kostiantynivka. 9 641 drones kamikaze lancés. 1 230 pertes russes de plus en 24 heures. Un jour parmi d’autres.
Le rythme, c’est la guerre
La guerre moderne n’est plus l’événement. Elle est le rythme. Chaque jour est une petite érosion, chaque semaine un léger glissement, chaque mois une reconfiguration invisible du front. On ne peut plus dire qu’on n’a pas vu venir. On peut seulement dire qu’on a choisi de ne pas regarder.
La question qui reste
Combien de 25 août faudra-t-il encore avant que l’Occident cesse d’avoir peur de sa propre victoire ? La question n’est pas rhétorique. Elle attend une réponse en équipement, en artillerie, en Patriot, en autorisation de frappe longue portée. Elle attend une réponse à Kyiv, pas dans un communiqué de fin de sommet. Pokrovsk tient encore. Kostiantynivka tient encore. Ils ne tiendront pas éternellement seuls.
La ligne bouge de quelques centaines de mètres par jour. Le monde regarde ailleurs.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Sources Secondaires :
The Kyiv Independent, dossier Pokrovsk (suivi de l’été 2026)
Ukrainska Pravda, Battlefield sees 222 clashes, 29 of them on Kostiantynivka front, 14 août 2026
Wikipedia, Battle of Kostiantynivka (dossier consolidé)
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