Mykhaïlo Fedorov n’est pas un général. Al Jazeera lui consacre le 20 août un long portrait daté de Kyiv. Le portrait décrit un technocrate de 35 ans. Aucune expérience militaire. Entré au ministère de la Défense en janvier. Un mandat court, inhabituel.
Son portefeuille couvre quatre blocs. Le média qatari les détaille. La logistique. L’innovation technologique. Les mesures anticorruption. Et les négociations d’aide ou de prêts avec les alliés occidentaux. La conduite des opérations ne lui revient pas : « He was not in charge of the actual warfare », écrit la rédaction. Il n’était pas chargé de la guerre elle-même.
Avant la Défense, il y a eu Diia. De 2019 à 2026, Fedorov dirige la transformation numérique de l’État ukrainien. Il déploie cette application qui concentre des dizaines de démarches administratives. De l’enregistrement d’un logement à la vente d’une voiture.
C’est ce capital-là, une réputation d’efficacité et de probité, que les sondeurs mesureront plus tard. C’est aussi lui qui explique la suite : un ministre sans armée propre, mais avec une base sociale.
Son autorité ne vient pas d’un grade : elle vient d’une application.
Son passage à la Défense est crédité de deux chantiers par le même portrait. L’orchestration de cyberattaques audacieuses. Et une campagne de plusieurs mois de frappes de drones et de missiles. Elles ont détruit des lignes d’approvisionnement russes. Des raffineries de pétrole. Des entrepôts de biens à double usage.
Un détail de janvier prendra de l’importance en août. Le quotidien italien Il Foglio rappelle que Elon Musk a restreint en janvier l’usage de Starlink en Russie. Fedorov l’en a publiquement remercié.
Juillet : le conflit avec Syrsky, le limogeage, la rue
Le pivot du dossier se situe en juillet 2026. Selon Al Jazeera, le président Volodymyr Zelensky limoge son ministre. Le conflit ouvert avec le commandant en chef Oleksandr Syrsky venait de s’aggraver. Le chroniqueur de Bloomberg Opinion Marc Champion, dans sa tribune du 20 août, date le limogeage du 15 juillet. Il évalue le passage de Fedorov au ministère à six mois.
La réaction ne vient pas des états-majors. Elle vient de la rue.
Il Foglio décrit des manifestations dans de nombreuses villes ukrainiennes, déclenchées par la démission forcée du ministre. Elles se poursuivent tout au long du mois. Y compris pendant les vacances parlementaires. L’agence Reuters parle de milliers de manifestants. Des rassemblements rares en temps de guerre. En cause, un remaniement surprise jugé mal expliqué.
Une barista de 35 ans de l’est de Kyiv, Tetiana Baybachenko, résume à Al Jazeera le motif de sa présence en manifestation. « Fedorov est propre ; il n’a été impliqué dans aucun scandale. Il a déjà changé notre façon de gérer la bureaucratie. » Elle défilait avec une pancarte en carton : « Ne laissez pas Moscou gagner. »
Les cortèges visaient aussi un autre homme. Toujours selon Al Jazeera, les manifestants dénonçaient les schémas de corruption présumés du général Syrsky. Et son traitement brutal des simples soldats. Des accusations portées par la rue. Aucune des sources consultées ne les établit judiciairement.
Zelensky cède sur un point, pas sur l’autre. Il remplace Syrsky par le général Mykhaïlo Drapaty, décision qu’Il Foglio situe en juillet. Les manifestants ne s’en satisfont pas et continuent de réclamer le retour du ministre limogé.
La rue a obtenu la tête qu’elle exigeait ; elle réclame toujours le ministre.
Les refus de Fedorov : ni vice-premier ministre, ni Ukroboronprom, ni Palantir
Entre le limogeage et la vidéo, un mois. Un mois de propositions déclinées. Ce mois-là éclaire l’adresse du 18 août.
Le Kyiv Independent cite une personne proche du président. Zelensky aurait proposé le 21 juillet à Fedorov « une position de premier plan au gouvernement ». Deux options étaient sur la table. Un poste de vice-premier ministre chargé des innovations militaires. Ou la direction d’Ukroboronprom, le conglomérat public de défense. Fedorov a refusé. Il ne reviendrait, disait-il, qu’au ministère de la Défense.
Al Jazeera ajoute deux refus. Celui d’un poste de conseiller présidentiel chargé des réformes. Et celui, revendiqué par l’intéressé, d’un projet avec Palantir Technologies, l’entreprise américaine de logiciels controversée qui a commencé à collaborer avec l’armée ukrainienne pendant son mandat.
Depuis son départ, Fedorov répète sa loyauté envers Zelensky. Le même portrait le précise. Il ne critique pas non plus son successeur, et il y a aussi cet entretien du 6 août, cité par Euronews. Fedorov y raconte avoir transmis à Yevhen Khmara un « plan de guerre » détaillé. Des centaines de projets de production et de financement d’armements.
Fin juillet, Ukrainska Pravda l’interroge. Il se décrit en gestionnaire, pas en politique. « Honnêtement, je ne me vois pas comme un politicien. Je suis, après tout, un manager qui construit des systèmes complexes. » Il disait attendre la « conclusion logique » des turbulences autour de son départ avant de décider de sa suite.
La conclusion logique est arrivée le 18 août. Elle ne venait pas de lui.
17-18 août : un cœur d'Elon Musk, une rentrée parlementaire, une nomination
Le 17 août à 8 h 04, Fedorov publie sur son compte X un éloge appuyé du patron de SpaceX. « En coupant l’usage illégal de Starlink par la Russie sur le territoire ukrainien, Elon Musk et SpaceX ont protégé notre défense aérienne, sauvé notre aviation et épargné des milliers de vies civiles. » Le message renvoie à son entretien avec CBS News. Musk répond le jour même, sur le même réseau : « J’essaie de faire ce qui est juste. J’espère que la paix viendra bientôt. » Il repartage l’éloge avec un émoji en forme de cœur, rapporte Il Foglio. Le quotidien italien note que cette exposition médiatique n’a servi à rien. La décision présidentielle était déjà prise.
Le 18 août au matin, la Verkhovna Rada reprend ses travaux. Un mois de vacances s’achève. Il Foglio souligne l’anomalie institutionnelle : la pause estivale avait commencé sans vote sur deux portefeuilles régaliens, la Défense et les Affaires étrangères. Tous deux relèvent du quota de nomination présidentiel.
Le même jour, Zelensky transmet officiellement au Parlement la candidature de Yevhen Khmara au ministère de la Défense. Et celle d’Andriï Sybiha aux Affaires étrangères, selon le Kyiv Independent et Ukrainska Pravda. Le président de la Rada Ruslan Stefanchuk confirme la réception de la soumission. Des manifestants se rassemblent encore devant le Parlement pour réclamer la réintégration de Fedorov.
Euronews relève la mécanique de l’enchaînement : la nomination de Khmara ferme la seule porte que Fedorov s’était laissée. Le soir même, l’ancien ministre publie sa vidéo.
Il n’a appelé aux élections qu’une fois la porte du ministère verrouillée de l’intérieur.
Euronews le formule sans détour : Fedorov n’avait jamais réclamé d’élections en temps de guerre auparavant. Il l’a fait quelques heures après que la nomination de Khmara a rendu son retour impossible.
La vidéo du 18 août au soir : 9 minutes 28, mot à mot
La pièce centrale du dossier est publique. Elle s’intitule « Adresse aux Ukrainiens : sur la corruption, la crise de gouvernance et l’Ukraine que nous devons construire ». Elle dure neuf minutes et vingt-huit secondes sur la chaîne YouTube de Fedorov. Mise en ligne le 18 août 2026.
Le cœur de l’argument tient en trois phrases, que la transcription officielle de la chaîne rend ainsi. « Nous devons répondre à une question fondamentale : comment un État doit-il fonctionner si la guerre dure des années ? Et la suivante : et si la guerre continue encore un an ? Deux ? Trois ? »
Puis : « Peut-on effectivement donner à la Russie le droit de dicter quand les Ukrainiens pourront de nouveau choisir leur gouvernement ? Je suis convaincu que non. La démocratie ne peut pas être l’otage de la Russie. »
Il ne demande pas un scrutin immédiat. Il ne donne pas de calendrier. Il demande, selon ses mots, « un mécanisme légal, sûr et réaliste qui permette à l’Ukraine de restaurer un processus démocratique complet même face à une guerre prolongée », en listant lui-même les obstacles. Le vote des militaires. Celui des millions d’Ukrainiens à l’étranger. Celui des habitants des régions du front. La sécurité du processus. L’indépendance des institutions. La confiance dans le résultat.
La vidéo porte aussi sur la corruption. « En temps de guerre, l’argent volé peut signifier un drone qui n’a pas été acheté, une munition qui n’est pas arrivée au front, un système de guerre électronique qui n’a pas été installé. » Et sur le système : « Nous avons une crise systémique de gouvernance. » Vient enfin le principe : « Le pouvoir doit signifier la responsabilité. »
Une phrase, enfin, que reprendra le Kyiv Independent en titre. Poutine ne devrait pas décider quand les Ukrainiens votent. Dans la version diffusée par Euronews. « Nous ne devons pas laisser Poutine décider quand les Ukrainiens peuvent choisir leur gouvernement. La démocratie n’est pas un luxe du temps de paix. La démocratie fait partie de ce pour quoi nous nous battons aujourd’hui. »
Il faut le noter avec précision : à aucun moment de cette transcription Fedorov ne se déclare candidat. Marc Champion, lui, y voit autre chose. « Ce qui revient à un lancement de campagne présidentielle de neuf minutes ». C’est une lecture, pas une citation.
Les premiers échos : Kuleba approuve, les soldats doutent, la Bankova répond par les missiles
L’ancien ministre des Affaires étrangères Dmytro Kuleba a dirigé la diplomatie de 2020 à 2024. Il soutient l’idée dès le mardi. L’agence Interfax-Ukraine le cite, Al Jazeera le reprend. Des élections « après la guerre ne seront pas plus civilisées que pendant », estime-t-il. Puis il pose sa propre question. « Nous ne savons pas quand cela finit. Et si cela dure encore trois ans ? Nous vivrons sous le modèle politique formé en 2019, qui est déjà émotionnellement épuisé. »
À Kyiv, le Kyiv Independent va chercher la réaction du front. Le titre retient le scepticisme des soldats interrogés après la « vidéo bombe » de Fedorov. Le même média qualifie l’appel de rupture d’un tabou électoral ukrainien.
La présidence répond sans nommer personne. Le conseiller en communication Dmytro Lytvyn, cité par Reuters, déclare que « les frappes quotidiennes russes de drones et de missiles sont la réponse exhaustive à cette question ». Une source du bureau présidentiel confie à la BBC, selon NV. « Il est très étrange de planifier des élections au milieu des missiles et des drones. » Le bureau ne voit « aucune base réaliste » à la proposition.
Le Guardian, cité par NV, pèse ses mots. « Le défi politique le plus direct lancé à Volodymyr Zelensky depuis l’invasion à grande échelle ».
Personne, à Kyiv, ne conteste la question ; presque tout le monde conteste le moment.
19 août : 312 voix pour Khmara, un serment, et une perquisition chez la Bankova
Le mercredi 19 août, la Verkhovna Rada vote. Yevhen Khmara, ancien chef par intérim du Service de sécurité d’Ukraine, devient ministre de la Défense. 312 voix, là où 226 suffisaient, selon Reuters. Al Jazeera compte 312 voix pour et 2 contre. La commission parlementaire de la défense avait approuvé sa candidature le matin même à l’unanimité de ses 15 membres, selon Ukrainska Pravda.
Le nouveau ministre prête serment à la tribune. Un député l’interroge sur son statut, car seul un civil peut diriger le ministère. La réponse existe. Il a été libéré du service en vertu de l’article 26 de la loi sur le service militaire. « Dans le cadre de mesures d’organisation visant les officiers supérieurs », toujours selon Ukrainska Pravda.
Son curriculum éclaire le choix présidentiel. Un portrait du Kyiv Independent le décrit en vétéran du SBU. Ancien commandant du centre d’opérations spéciales Alpha. Meneur de l’opération de reprise de l’île aux Serpents en 2022. Superviseur de la campagne ukrainienne de frappes de drones à longue portée. Chef par intérim du service depuis janvier 2026, après le départ de Vasyl Maliuk. Devant les députés, il promet, d’après Al Jazeera, de « tout faire pour défendre l’Ukraine, réduire autant que possible le potentiel de guerre de la Russie et forcer l’ennemi à une paix juste ».
Le profil officiel du nouveau ministre, publié sur le site du gouvernement ukrainien, fixe les dates administratives : nommé vice-ministre de la Défense par l’arrêté gouvernemental 722-р. Chargé de l’intérim du ministère depuis le 20 juillet 2026 par l’arrêté 723-р. Nommé ministre le 19 août 2026.
Le président, lui, publie sa feuille de route sur son fil X officiel le 19 août. « Ma tâche principale pour le ministre de la Défense de l’Ukraine est de mettre notre système de défense, notre système de production et d’acquisition, et notre système d’approvisionnement des troupes sur une base réellement efficace. »
Une voix discordante au sein même du camp pro-occidental. La députée d’opposition Solomiia Bobrovska juge que retirer Khmara du renseignement est « une erreur », tout en le saluant personnellement, rapporte Al Jazeera.
Le même 19 août, quelques heures avant le vote. Les agences anticorruption annoncent des poursuites contre une cheffe adjointe du bureau présidentiel. Un dossier présumé de blanchiment de 3 millions de dollars, selon Reuters. Champion précise dans Bloomberg Opinion que les enquêteurs ont perquisitionné au domicile d’Iryna Mudra le mercredi matin. Ce sont des poursuites annoncées, pas un jugement.
Le calendrier n’a pas besoin de commentaire : le Parlement installe un ministre pendant que les enquêteurs frappent à la porte de la présidence. Et pendant que l’homme le plus populaire du gouvernement sorti demande un scrutin.
La nuit d'avant le briefing : neuf heures d'alerte, quinze morts, et des manifestants quand même
Pour mesurer ce que vaut l’argument sécuritaire opposé à Fedorov, une seule nuit suffit. Celle qui sépare le vote de la Rada du briefing de Peskov.
Dans la nuit du 19 au 20 août, la Russie lance sur Kyiv et sa région une attaque combinée. Missiles balistiques et drones. L’alerte aérienne dure près de neuf heures, selon les autorités citées par Al Jazeera. La force aérienne ukrainienne annonce avoir abattu 39 des 44 missiles de croisière tirés, d’après NV. Un décompte produit par l’une des parties au conflit, sans vérification extérieure possible.
Au sol, le bilan monte au fil de la journée. Il est communiqué par le ministre de l’Intérieur Ivan Vyhivskyi et le maire Vitali Klitschko. Quinze morts à Kyiv en milieu de journée, plus de 40 blessés, environ 20 immeubles résidentiels touchés, selon Ukrainska Pravda. Une école, un jardin d’enfants et un hôpital pour enfants endommagés. Plus de 600 secouristes et policiers engagés. Des entrepôts alimentaires et des installations de la Croix-Rouge brûlent à Boryspil, d’après NV. Al Jazeera compte au moins 18 morts à l’échelle du pays ce jour-là. Sa dépêche décrit un immeuble de neuf étages effondré dans le district de Solomianskyi.
Et pourtant, le mercredi, des dizaines de manifestants se rassemblent à Kyiv, rapporte Al Jazeera. Ils viennent soutenir l’appel de Fedorov. Une manifestante prénommée Emilia explique au média : « C’est comme si nous étions dans un piège. Parce que nous n’avons pas eu d’élections, les députés, les gens du pouvoir exécutif comprennent qu’ils peuvent rester là et faire ce qu’ils veulent. » D’autres, dans le même cortège, se disent favorables à un renouvellement du pouvoir mais doutent qu’un vrai scrutin soit possible sous les frappes.
La même nuit arme les deux camps : neuf heures d’alerte, un piège institutionnel.
Voilà le paysage. Immeubles éventrés le matin, manifestation l’après-midi. Et le porte-parole du Kremlin choisit ce jeudi-là pour citer la vidéo.
Ce que disent les sondages : 63 % de confiance, 15 % pour un vote avant cessez-le-feu
Deux enquêtes du même institut, l’Institut international de sociologie de Kyiv, encadrent le dossier. Il faut les tenir séparées.
La première mesure la confiance dans les personnes. Elle a été menée du 16 au 31 juillet 2026 auprès de 1 808 répondants, avec une marge d’erreur formelle inférieure à 3,5 points. En tête : Valeriï Zaloujny, ancien commandant en chef devenu ambassadeur à Londres, à 66 % de confiance et 24 % de défiance. Fedorov suit avec 63 % de confiance et 16 % de défiance. Le meilleur solde net du classement, à plus 46. Kyrylo Boudanov obtient 61 % et Zelensky 56 %, avec 38 % de défiance, selon Ukrainska Pravda et Euromaidan Press, qui publient les données de l’institut. Petro Porochenko ferme la liste à 20 % de confiance.
L’institut signale un seul mouvement significatif depuis sa vague de mai : la hausse de la confiance envers Fedorov.
La seconde enquête mesure l’appétit pour un scrutin. Conduite par le même institut entre le 20 juillet et le 3 août selon Il Foglio, publiée le 5 août selon Reuters, elle donne 15 % d’Ukrainiens favorables à des élections avant un cessez-le-feu sur la ligne de front, et 57 % qui n’en veulent qu’après la fin de la guerre.
L’homme le plus digne de confiance du pays défend la proposition la plus minoritaire du pays.
Ces deux chiffres tiennent ensemble le paradoxe Fedorov : un capital personnel au plus haut, une cause à 15 %.
Le droit, avant l'opinion : ce que la loi interdit et ce que les institutions préparent
Côté droit, les sources convergent. Al Jazeera écrit que la Constitution ukrainienne interdit directement tout vote pendant la guerre. Euronews précise le mécanisme : pas d’élections sous loi martiale, en vigueur depuis février 2022. La feuille de route de la fondation Ifes et du réseau civique Opora, publiée en octobre 2023, détaille la triple base. La Constitution, la loi sur le régime juridique de la loi martiale et le Code électoral, et rappelle que plus de 100 organisations de la société civile ont signé une déclaration commune en faveur du report des scrutins.
Les institutions électorales ne sont pas restées immobiles pour autant. Le président de la Commission électorale centrale Oleh Didenko, dans un entretien à LB.ua publié le 16 janvier 2026, rappelle que la CEC a adopté dès le 27 septembre 2022 un premier paquet de propositions législatives pour des élections d’après-guerre, et que le processus électoral devra commencer au plus tard six mois après la levée de la loi martiale. Il juge le vote en ligne et le vote postal trop dangereux. Le rapport annuel 2022 de la CEC, signé du même Didenko, consacrait déjà un chapitre entier à la préparation des scrutins d’après-guerre.
Le Conseil de l’Europe avait posé le cadre dès juillet 2022. Son rapport d’évaluation sur l’organisation d’élections dans l’Ukraine d’après-guerre, rédigé par deux juristes de l’Académie Mohyla, inventorie les préalables. Registres d’électeurs, suffrage passif, compétition réelle, avant tout scrutin.
Et les chiffres pratiques sont connus. Olga Aivazovska dirige Opora, l’organisation de référence sur l’intégrité électorale. Elle déclare à Il Foglio. « Cinquante pour cent de nos citoyens ne vivent pas à leur adresse enregistrée — 29 % en Ukraine, 20 % à l’étranger — et le registre électoral d’État a désespérément besoin d’une vérification des données. » Sa conclusion tient en une phrase. « Des élections en temps de guerre ne seraient pas pleinement démocratiques et nous les paierions cher. »
Aucune des sources consultées n’établit, à l’inverse, l’existence d’un mécanisme légal qui permettrait aujourd’hui le scrutin que Fedorov appelle de ses vœux. Sa proposition suppose de créer ce mécanisme. Elle ne peut pas s’appuyer sur un texte existant.
Le 20 août à Moscou, seconde lecture : ce que Peskov gagne à citer Fedorov
Revenons au briefing du 20 août, cette fois avec toute la chronologie en main.
La thèse de la légitimité n’est pas neuve. Le mandat de Zelensky, élu en 2019 pour cinq ans, a expiré en mai 2024, rappelle Al Jazeera. L’Ukraine a reporté l’élection présidentielle tant que dure la loi martiale, et aucune figure politique majeure n’avait contesté publiquement ce report depuis 2022. Moscou exploite cette expiration depuis deux ans pour présenter le président ukrainien comme un interlocuteur illégitime.
Le 20 août, la source change. Peskov n’a plus besoin d’invoquer Poutine seul. Il peut citer un ancien ministre ukrainien de la Défense, deuxième personnalité la plus digne de confiance du pays, qui parle lui-même de crise systémique de gouvernance.
Le reste du briefing dessine le contexte dans lequel cette aubaine tombe. Aucune date pour une visite des émissaires américains Steve Witkoff et Jared Kushner, « toujours les bienvenus » à Moscou. Un hommage appuyé aux « pays qui cherchent sincèrement à contribuer au règlement », jugés « peu nombreux ». Une pique contre l’Europe, où Peskov voit « un noyau de pays qui accroissent leur implication dans cette guerre, y compris une implication directe — technologique, technique et ainsi de suite. La Grande-Bretagne, par exemple ». Et l’annonce que Poutine participera au sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai à Bichkek du 31 août au 1er septembre.
La veille encore, ce dossier appartenait à la politique intérieure ukrainienne. Un point de presse a suffi à l’internationaliser.
Fedorov posait une question de droit ; Moscou en a fait une arme.
La lecture la plus sévère du geste initial vient d’un ancien diplomate russe, Boris Bondarev, démissionnaire de 2022 en protestation contre l’invasion. Il dit à Al Jazeera. « Un homme d’État doit distinguer sa propre défaite de celle de sa nation, et la perte de son poste du besoin de changer immédiatement toute la construction politique du pays. »
Le même jour, l'appareil de défense perd son acheteur en chef
Même jeudi, autre scène, à Kyiv : une conférence de presse passe presque inaperçue dans le vacarme. Arsen Zhumadilov, directeur de l’Agence des achats de défense, annonce sa démission anticipée. « J’ai pris cette décision pour moi-même dès juin. C’est ma décision. Elle n’a été influencée par personne ni par rien… Le 31 août sera mon dernier jour en fonction », rapporte le Kyiv Independent.
L’homme n’est pas un second couteau. L’agence qu’il dirige depuis mars 2025 a absorbé en janvier l’opérateur des achats non létaux, fusion menée sous sa direction malgré les réserves des organisations anticorruption et à rebours de recommandations antérieures de l’OTAN, selon le même média. En mai 2026, il a été entendu comme témoin par le Bureau national anticorruption dans l’affaire Timur Mindich, l’un des plus gros scandales du pays, où des enregistrements évoquent des contrats de défense. Il a confirmé une réunion de mars 2025 sur des gilets pare-balles en niant tout acte répréhensible.
Un intérimaire, Oleh Klots, assurera la suite en attendant que le nouveau ministre nomme un successeur permanent.
Mis bout à bout, les mouvements donnent la mesure de l’instabilité. Conflit Fedorov-Syrsky, limogeage du ministre le 15 juillet, remplacement du commandant en chef par Drapaty, un mois sans titulaire voté à la Défense et aux Affaires étrangères, nomination formelle le 18 août, vote le 19, départ annoncé du chef des achats le 20. Sept secousses en cinq semaines, dans l’appareil de défense d’un pays frappé chaque nuit.
La contre-argumentation la plus solide ne vient pas de la Bankova
Au même moment, Bloomberg Opinion publie la tribune de Marc Champion. « L’appel à une élection ukrainienne est convaincant, et il est erroné. » C’est, dans la fenêtre, la réponse la plus structurée à Fedorov — plus structurée que celle de la présidence.
Champion commence par créditer l’homme. « Peut-être la figure politique la plus remarquable que l’invasion russe ait forgée en Ukraine », intelligent, jeune, épargné par les scandales, moteur de deux transformations vitales, la guerre des drones et l’État numérique. Il valide même l’essentiel des arguments : le mandat expiré, la guerre qui peut durer, la responsabilité politique qui ne peut pas attendre indéfiniment.
Puis il renverse la charge. Sans coopération étendue de Moscou, écrit-il, aucun scrutin sûr et signifiant n’est concevable dans les zones à portée de bombes planantes. Kyiv est à court d’intercepteurs contre les missiles balistiques les plus puissants, et « la seule pensée de civils rassemblés devant des bureaux de vote devrait suffire à clore la discussion ».
Son argument central retourne celui de Fedorov : un vote en temps de guerre ne défierait pas Poutine, il « répondrait à ses prières ». Le dirigeant russe réclame des élections ukrainiennes depuis des années, précisément pour semer le doute sur la légitimité de Zelensky et polariser le pays.
Champion ajoute un détail de sondage que les moyennes de confiance masquent. Fedorov n’a été ajouté aux enquêtes d’intention de vote qu’en juillet, et il lui reste du chemin avant de pouvoir battre Zelensky. Et il rappelle un engagement du président. Convoquer, dès un cessez-le-feu, une présidentielle couplée à un référendum sur le règlement. Proposition qu’il juge intéressée, mais conforme à la Constitution.
Sa conclusion vaut d’être citée parce qu’elle ne ménage personne : « Zelensky a commis une erreur en limogeant Fedorov. » Et l’impératif de guerre qui rend l’appel aux urnes erroné commande aussi, selon lui, de ramener Fedorov au gouvernement, « même à la Défense », malgré des ambitions présidentielles maintenant publiques.
Trois lectures d'un même geste, et ce qu'aucune ne peut prouver
Au terme de la chronologie, trois interprétations coexistent, et l’honnêteté commande de les laisser ouvertes.
La première est démocratique. Fedorov pose une question que le droit ukrainien devra trancher un jour, et qu’il vaut mieux instruire avant le cessez-le-feu qu’après. Kuleba la soutient. Les institutions elles-mêmes — CEC, Conseil de l’Europe, Ifes, Opora — travaillent depuis 2022 sur les scrutins d’après-guerre, preuve que la question est légitime dès maintenant.
La deuxième est politique. L’appel vient d’un homme qui a refusé trois postes, exigé son ministère, et publié sa vidéo le soir où ce ministère lui échappait. La politologue Svetlana Chunikhina y voit un « faux départ » qui « enterre » son authenticité de politicien débutant, selon Al Jazeera. L’analyste Igar Tyshkevych y lit plutôt le symptôme d’un système. Un président populaire, des institutions discréditées par les scandales, et « des gens hors du système qui ne veulent pas entrer dans le vieux système ».
La troisième est géopolitique. Quel que soit le mobile, le premier bénéficiaire mesurable est le Kremlin, qui a cité la vidéo en briefing officiel moins de quarante-huit heures après sa publication.
Les trois lectures peuvent être vraies en même temps ; c’est précisément ce qui rend le dossier dangereux.
Reste ce que les sources ne permettent pas d’écrire. Que Fedorov est candidat : il ne l’a pas dit. Qu’il coordonne quoi que ce soit avec qui que ce soit : rien ne l’indique. Que la Constitution offrirait une voie de scrutin sous loi martiale : les textes disent l’inverse. Que le Kremlin a suscité l’appel : aucun élément ne le suggère. Moscou n’a rien fabriqué ici. Moscou a ramassé.
Ce qui dérange notre camp, dit sans précaution
Ce texte est écrit d’un point de vue pro-ukrainien, et c’est justement pour cela qu’il doit reconnaître une chose. La question de Fedorov est juste.
Un pays ne peut pas suspendre indéfiniment sa vie démocratique. L’argument de la sécurité est réel. Les quinze morts de Kyiv du 20 août, dans l’attaque de neuf heures documentée par Ukrainska Pravda et NV, le rendent concret. Mais il est par construction sans date de fin. Si la condition du vote est la fin des frappes, alors la clé du calendrier électoral ukrainien est à Moscou. C’est exactement la formule de Fedorov, retournée contre ceux qui la trouvent inopportune.
Le camp du report a de meilleurs chiffres, de meilleurs juristes et de meilleurs arguments pratiques. Il n’a pas de réponse à la question du temps. Personne, dans les sources consultées, n’ose écrire : « nous tiendrons dix ans sans scrutin ». Personne n’écrit non plus le contraire.
Il faut dire aussi ce que le portrait flatteur oublie parfois. La popularité de Fedorov s’est bâtie loin des décisions les plus meurtrières de la guerre. Il n’a jamais eu à ordonner une mobilisation, à tenir une ligne qui recule, à annoncer une ville perdue. Le capital du gestionnaire propre est réel. Il n’a simplement jamais été exposé aux dépenses qui ruinent les autres.
Quarante-huit heures, deux gagnants provisoires, une question sans réponse
Résumons la fenêtre du 18 au 20 août, à hauteur de faits.
Un homme de 35 ans a publié une vidéo de neuf minutes et vingt-huit secondes. Elle a déclenché le soutien d’un ancien chef de la diplomatie et le scepticisme de soldats interrogés au front. Puis une fin de non-recevoir présidentielle. Puis une tribune internationale qui la juge convaincante et erronée à la fois. Enfin une citation au briefing du Kremlin. Dans le même intervalle, le Parlement a installé un ministre par 312 voix, la justice anticorruption a visé le sommet du bureau présidentiel, et l’acheteur en chef des armées a annoncé son départ pour le 31 août.
Le premier gagnant provisoire s’appelle Peskov : il a obtenu, sans rien payer, une caution ukrainienne à la thèse de l’illégitimité. Le second s’appelle peut-être Fedorov. Il a transformé un limogeage en position politique nationale, à 63 % de confiance, sans prononcer le mot candidat.
Le vrai chiffre du dossier n’est pas neuf minutes : c’est quarante-huit heures.
Ce délai mesure quelque chose que les sondages ne captent pas : la vitesse à laquelle une controverse intérieure ukrainienne devient une munition extérieure. Aucun service de propagande n’aurait produit cette séquence à ce prix. Elle s’est produite toute seule, par simple gravité politique, parce qu’une question juste posée au mauvais moment tombe toujours du côté de celui qui attend en bas.
Le perdant du moment est identifiable aussi. Un président dont le mandat a expiré en mai 2024, contraint de répondre à la question de la légitimité par la seule réponse dont il dispose — les missiles de l’adversaire.
Reste la question que ce dossier laisse entière, et qu’il faudra bien trancher ailleurs que dans un briefing moscovite.
Si l’on ne peut pas voter tant que Poutine tire, qui a réellement décidé du calendrier électoral ukrainien ?
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources Primaires :
Sources Secondaires :
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