Six mexicains, deux transnationaux
Le 6 février 2025, le secrétaire d’État Marco Rubio arrête la première liste. Elle inclut six entités mexicaines — Cártel de Sinaloa, Cártel de Jalisco Nueva Generación (CJNG), Cártel del Noreste, Cártel del Golfo, La Nueva Familia Michoacana, Cárteles Unidos — ainsi que deux gangs transnationaux, la Mara Salvatrucha (MS-13) et le Tren de Aragua. La désignation entre en vigueur le 20 février 2025 par publication au Federal Register (90 FR 10030).
Chaque nom transporte un dossier. Le Sinaloa Cartel a fourni la moitié du fentanyl entrant aux États-Unis pendant des années. Le CJNG opère du Michoacán jusqu’à des laboratoires clandestins repérés dans une vingtaine d’États américains. Le Tren de Aragua a essaimé depuis les prisons vénézuéliennes vers le Chili, le Pérou et Chicago. MS-13 a longtemps servi de repoussoir dans les discours anti-migratoires. La liste unit des réalités que le droit antérieur séparait, et ce mélange est le premier effet politique de la mesure.
Un calendrier qui presse la matière
Le rythme lui-même signe une intention politique.
Quatorze jours pour recommander, quatorze jours pour trancher : le décret impose une cadence de guerre. Les bureaucraties du contre-terrorisme, habituées à des dossiers construits sur des années, doivent produire des désignations en semaines. Le message envoyé aux capitales étrangères, aux banques, aux compagnies aériennes, aux transporteurs maritimes, aux ONG humanitaires est simple : tout ce qui touche à ces groupes, même de loin, entre dans la zone grise du soutien matériel.
La liste continue de gonfler, et chaque ajout élargit la zone d'ombre
Barrio 18, Cartel de los Soles, Clan del Golfo
Le 24 septembre 2025, le gang salvadorien Barrio 18 est désigné FTO à son tour (90 FR 45969). Le 24 novembre 2025, l’administration inscrit le Cartel de los Soles, présenté par le département d’État comme dirigé par Nicolás Maduro et de hauts responsables du régime vénézuélien. Le 17 décembre 2025, le Clan del Golfo colombien rejoint la liste. Le 16 juillet 2026, deux groupes mexicains supplémentaires — le Cartel de Juárez et Los Viagras — bouclent une vingtaine d’organisations désignées en dix-huit mois.
Chaque ajout descend d’un cran l’échelle du crime organisé. On passe des grands narcos-industriels aux acteurs régionaux d’extorsion, aux gangs de rue, aux cellules provinciales. Le mot « terroriste » perd de sa précision à mesure qu’il s’étend, et cette dilution n’est pas neutre : elle transforme progressivement des dizaines de millions d’interactions économiques ordinaires en risques juridiques potentiels, chaque fois qu’un commerçant paie un droit de passage sous la menace, chaque fois qu’un migrant traverse un territoire contrôlé, chaque fois qu’un chauffeur transporte une cargaison sans savoir qui la finance.
Un cadre qui n’a pas été pensé pour ce monde
Une loi écrite pour Al-Qaïda rencontre un cartel mexicain, et l’écart se voit.
La section 219 de l’Immigration and Nationality Act, sur laquelle repose la FTO, a été forgée en 1996 pour les Hezbollah, Hamas, PKK et autres organisations à motivation politique déclarée. Le statut de soutien matériel, 18 U.S.C. § 2339B, a été durci après le 11 septembre pour poursuivre les auxiliaires du djihad international. Ces textes présument des groupes dont l’idéologie est publique, dont les objectifs politiques sont revendiqués, dont les liens avec un citoyen ordinaire sont, en théorie, choisis. Les cartels, eux, gouvernent des territoires entiers par la peur et l’argent, et le contact avec eux relève souvent de la contrainte, pas du choix.
Le soutien matériel devient le vrai bras de levier
Quinze ans, la vie si mort s’ensuit
Le § 2339B est l’instrument le plus lourd de l’édifice. Il punit jusqu’à quinze années de prison, et jusqu’à la perpétuité si mort résulte, quiconque fournit sciemment un soutien matériel ou des ressources à une organisation désignée. La définition statutaire est extraordinairement large : argent, hébergement, formation, armes, transport, personnel, services financiers, conseils d’expert, assistance de tout type. Le seuil quantitatif n’existe pas : dans Matter of A-C-M-, la BIA avait déjà jugé qu’aucun minimum ne conditionne le mot « matériel ».
Cette architecture, dessinée pour empêcher les transferts vers des groupes clandestins, produit un tout autre effet quand elle rencontre des organisations qui contrôlent des routes, des ports, des quartiers entiers. Une famille de Ciudad Juárez qui verse une extorsion pour ouvrir sa boulangerie, un chauffeur salvadorien qui paie un péage informel à MS-13, un exploitant qui achète la protection de La Familia Michoacana pour éviter l’incendie de sa serre : tous répondent, sur le papier, à la définition légale du soutien matériel. Le procureur choisira. C’est là que réside le vrai pouvoir de la désignation.
La barre de l’asile est descendue en enfer
Dans le droit migratoire, l’INA 212(a)(3)(B)(iv)(VI) fait du soutien matériel à une organisation terroriste un obstacle presque insurmontable à l’asile, à la protection contre le renvoi (withholding), à l’ajustement de statut et au Temporary Protected Status. Avant les désignations, une victime d’extorsion pouvait, au moins en théorie, plaider qu’elle ignorait la nature terroriste du groupe qui l’avait rançonnée. Après les désignations, l’ignorance devient très difficile à soutenir : la publicité de la liste FTO ferme la porte de la défense fondée sur la méconnaissance.
Une extorsion payée sous menace devient un chef d’accusation dans le pays où l’on cherche refuge.
La souveraineté mexicaine tremble mais tient encore
Sheinbaum choisit la constitution comme rempart
Le 20 février 2025, jour de publication au Federal Register, la présidente Claudia Sheinbaum annonce une réforme constitutionnelle destinée à renforcer la protection de la souveraineté. Elle avertit que le peuple mexicain rejettera catégoriquement toute intervention, immixtion ou action extérieure portant atteinte à l’intégrité, à l’indépendance et à la souveraineté du pays, y compris toute violation du territoire mexicain par terre, mer ou air.
Le message est clair et double : coopération, oui, subordination, non. Mexico enverra 10 000 soldats supplémentaires à la frontière nord, réalisera des arrestations spectaculaires, remettra des chefs de cartel réclamés par la justice américaine. Mais toute présence militaire américaine sur son sol sera traitée comme une violation de la souveraineté. Sheinbaum menace même d’élargir la poursuite civile intentée contre les fabricants d’armes américains, en rappelant que 74 pour cent des armes des groupes criminels mexicains proviennent des États-Unis.
La coopération sous condition
Coopérer sans céder : la ligne de crête que trace Sheinbaum.
Le paradoxe mexicain est réel. Le pays n’a aucun intérêt à protéger les cartels, il a un intérêt vital à ne pas laisser un président américain redessiner le droit de la souveraineté par tweet ou par frappe. Chaque mot de Sheinbaum est calibré pour préserver la coopération réelle tout en refusant la subordination symbolique. Cette ligne de crête tient parce que Trump, à ce jour, n’a pas ordonné d’opération militaire ouverte au Mexique. Elle tiendrait moins bien si l’on passait aux drones armés.
Venezuela : le laboratoire d'une escalade dont personne ne veut parler
Cartel de los Soles, une désignation qui vise un chef d’État
La désignation du Cartel de los Soles, effective le 24 novembre 2025, occupe une place à part dans la liste. Le département d’État écrit noir sur blanc que ce cartel est dirigé par Nicolás Maduro et par de hauts responsables du régime, qui ont corrompu l’armée, le renseignement, le parlement et la justice vénézuéliens. C’est la première fois que la mécanique FTO s’accroche explicitement à un chef d’État en exercice, aussi contesté soit-il par Washington.
Les conséquences arrivent vite. Le 29 novembre 2025, Trump annonce la fermeture de l’espace aérien vénézuélien. Auparavant, en septembre 2025, l’armée américaine avait déjà frappé un bateau au large des côtes vénézuéliennes présenté comme un vecteur de trafic. Des responsables américains affirment que la désignation ouvre de « nouvelles options » militaires contre le groupe et contre Maduro lui-même. Des juristes du Congrès rappellent, calmement, que la loi américaine n’autorise explicitement aucune action militaire contre une FTO en tant que telle.
Le glissement du langage au canon
Trump aurait signé en juillet 2025 une directive secrète autorisant l’usage de la force contre les cartels désignés. La rumeur circule, elle n’est pas démentie, elle sert d’abord de dissuasion. Le CFR observe que l’administration utilise déjà la FTO comme fondement discursif à des frappes ciblées, quand bien même juristes constitutionnels et parlementaires soulignent qu’aucun texte n’autorise cette lecture. Le mot est devenu une porte que l’on pousse pour voir jusqu’où elle s’ouvre.
Une désignation civile ne signe pas une déclaration de guerre, mais elle en emprunte la porte.
Le fentanyl reste l'argument, la réalité est plus large
Sinaloa, CJNG et la chimie de la mort
L’administration Trump justifie l’usage de la FTO par la mortalité massive due au fentanyl et à ses précurseurs. Les cartels de Sinaloa et Jalisco pilotent une chaîne industrielle qui va des précurseurs chimiques chinois jusqu’aux presses à comprimés installées en périphérie de Culiacán et de Guadalajara. Le 22 juillet 2026, le Trésor annonce sa plus vaste action à ce jour contre le CJNG au titre du décret 13224 amendé et du décret 14059 sur la prolifération des drogues illicites.
Ces actions financières sont réelles, et elles fragilisent des réseaux précis. Elles ne remplacent pas les politiques de santé publique nécessaires pour réduire la demande, elles ne remplacent pas la régulation des précurseurs à la source chimique, elles ne remplacent pas la reconstruction judiciaire d’États mexicains capturés par la violence. La FTO ajoute une couche pénale et sanctionnable ; elle ne dissout pas les causes qui ont fait exister les cartels.
La violence intérieure ne se déplace pas par étiquette
Renommer un gang ne relève pas un quartier.
Les gangs comme MS-13 et Barrio 18 opèrent surtout dans les banlieues salvadoriennes, honduriennes et guatémaltèques, avec des ramifications aux États-Unis. Les désigner FTO ajoute des outils fédéraux à leur poursuite, mais l’origine de leur puissance reste locale : exclusion sociale, prisons surchargées, migration forcée, économie parallèle. Un mot ne remplace pas une politique d’intégration.
Une prison de quinze ans pour l'employé de l'ONG humanitaire
Ce que craignent silencieusement les avocats
Les cabinets spécialisés en droit pénal international et en droit migratoire préviennent leurs clients depuis février 2025 : toute activité qui, même indirectement, apporte un bénéfice financier ou logistique à un groupe désigné entre dans le périmètre du § 2339B. Cela inclut certaines opérations humanitaires en zones contrôlées, certains paiements de sécurité imposés aux transporteurs, certaines transactions bancaires par des institutions étrangères, certains contrats de sous-traitance dans les régions rurales du Mexique où l’extorsion est systémique.
Le droit n’exige pas la preuve d’un consentement politique au terrorisme. Il exige la conscience du soutien et la connaissance de la nature terroriste du destinataire. La liste FTO fournit précisément cette connaissance présumée. Le procureur choisit ensuite quels dossiers poursuivre, sur quels critères, dans quelle géographie politique. Cette discrétion est immense, et elle transforme la désignation en outil de politique migratoire, financière, diplomatique, autant que pénale.
La banque étrangère devant un choix impossible
Les sanctions secondaires appliquées via l’OFAC et via l’IEEPA menacent aussi les institutions financières étrangères qui traiteraient des flux liés aux cartels désignés. Une banque mexicaine, colombienne ou dominicaine peut perdre l’accès au système correspondant en dollars si elle est jugée avoir facilité un transfert bénéficiaire à une FTO. La conformité devient extrêmement coûteuse, la prudence pousse au retrait, et les zones les plus pauvres — où l’informel est roi — perdent l’accès aux services bancaires légaux.
Le mot « terroriste » creuse un fossé bancaire avant de creuser un fossé pénal.
La migration devient l'autre champ de bataille
Trois millions de dossiers latino-américains recomposés
Les cabinets d’immigration américains rapportent, depuis février 2025, une augmentation des refus d’asile fondés sur la barre de soutien matériel. Un demandeur salvadorien qui a payé pour traverser un territoire contrôlé par MS-13, un demandeur vénézuélien qui a versé une somme à Tren de Aragua pour éviter des violences, un demandeur mexicain qui a payé le cartel local pour ouvrir un commerce : chacun voit son dossier basculer dans une catégorie où le juge, même compréhensif, dispose d’une marge de manœuvre minime.
La règle statutaire est brutale : la seule échappatoire officielle est une démonstration par preuves claires et convaincantes que la personne ne savait pas et ne pouvait pas raisonnablement savoir que l’organisation était terroriste. Après une publication au Federal Register largement médiatisée, ce standard est difficile à atteindre. Les avocats humanitaires plaident au cas par cas, tentent d’obtenir des dérogations discrétionnaires, redoutent qu’une décennie d’efforts d’intégration se déplace vers un contentieux migratoire réduit à sa dimension pénale.
Le fardeau retombe sur les victimes
La rançon d’hier devient l’obstacle à l’asile d’aujourd’hui.
La logique de la loi transforme des victimes de racket, d’enlèvement et de violence sexuelle en suspects potentiels. Une commerçante mexicaine violée après avoir refusé une extorsion peut voir sa demande d’asile compliquée si elle a auparavant payé un droit de passage à un cartel désormais désigné. Cette absurdité juridique est connue depuis des années dans les cercles d’immigration, aggravée aujourd’hui par l’ampleur des désignations.
La coopération avec le Canada et l'Europe se reconfigure
Ottawa recadre son propre régime
Le Canada a longtemps considéré les cartels comme des enjeux de crime organisé, gérés par la GRC et l’ASFC. Depuis les désignations américaines, Ottawa doit gérer un asymétrie : ses propres listes ne coïncident pas exactement avec celle du département d’État, ce qui crée des situations où une transaction admissible au Canada devient sanctionnable aux États-Unis. Les banques canadiennes ont renforcé leurs contrôles, plusieurs enquêtes conjointes ont été relancées, et le gouvernement fédéral a laissé entendre qu’une révision de sa propre législation antiterroriste était à l’étude.
Cette pression indirecte, invisible aux électeurs, est peut-être l’un des effets les plus profonds de la mesure Trump. Sans obliger juridiquement les partenaires, elle les contraint économiquement, financièrement, diplomatiquement à s’aligner sous peine d’exposition. C’est une exportation silencieuse d’un cadre pénal, et elle transforme la carte antiterroriste occidentale en un miroir agrandi des priorités de Washington.
Bruxelles observe et calcule
L’Union européenne suit avec attention. Ses listes propres, gérées par le Conseil, incluent surtout des acteurs politico-religieux et n’ont jamais visé un cartel latino-américain. Les banques européennes appliquent malgré tout les listes américaines pour préserver leur accès au dollar. La souveraineté juridique européenne subit ici le même chantage qu’ailleurs.
Une désignation américaine devient un standard mondial par la force du système financier.
Un contentieux constitutionnel monte en salle
Le premier amendement ne meurt pas facilement
Plusieurs recours ont été introduits par des organisations humanitaires, des cabinets d’avocats et des associations d’immigration. Ils soulèvent des atteintes au premier amendement (assistance juridique, plaidoyer, échange d’information), à la clause de procédure régulière, à la séparation des pouvoirs (le Congrès n’ayant pas autorisé de recours militaire). Ces recours n’ont pas encore atteint la Cour suprême, mais la doctrine émergente pourrait recadrer la portée de la FTO d’ici deux ans.
La question centrale sera de savoir si la désignation d’un acteur criminel non politique, mais désigné comme terroriste, peut porter toutes les conséquences pénales et migratoires attachées à cette étiquette sans un fondement plus précis. Les juges fédéraux d’appel qui ont examiné les premiers dossiers ont émis des signaux mesurés : ils acceptent la compétence exécutive à désigner, ils s’inquiètent parfois de la définition du soutien matériel, ils rappellent que la force armée relève du Congrès. Le débat juridique commence tout juste.
Une architecture qui teste sa propre légitimité
Une loi n’est solide que si son propre concept résiste.
Une loi construite pour Al-Qaïda est-elle adéquate pour un cartel de fentanyl ? La question est franchement posée par des chercheurs conservateurs et libéraux. Les uns craignent l’affaiblissement du concept de terrorisme, les autres redoutent la militarisation du droit pénal ordinaire. Personne, ou presque, ne défend intellectuellement la fusion sans en discuter les limites.
Le coût politique intérieur commence à peser
Le Congrès surveille sans encore trancher
Plusieurs membres du Congrès, républicains comme démocrates, ont demandé un débat sur l’usage de la force contre des FTO en territoire étranger. Le Congressional Research Service a produit plusieurs notes soulignant que l’AUMF de 2001 ne couvre pas les cartels et que la désignation FTO ne constitue pas une autorisation d’usage de la force. Les commissions des affaires étrangères et des services armés ont demandé des auditions.
Cette vigilance est encore modérée, mais elle existe. Elle est le vrai frein institutionnel qui empêche pour l’instant la transformation complète de la mesure Trump en cadre d’intervention militaire. Le Congrès n’a pas encore agi, il pourrait le faire, et sa capacité à imposer la clarification est le vrai enjeu de la deuxième année de la présidence Trump. C’est là que la démocratie américaine, à travers ses institutions parlementaires, teste sa capacité à contenir un exécutif qui aime les zones grises.
Les alliés régionaux, une carte à jouer
Le consentement latino-américain reste la variable oubliée.
Le Canada, le Mexique, la Colombie, le Salvador, le Guatemala : chaque pays cherche à protéger sa souveraineté sans casser sa coopération. Cet équilibre est fragile, mais il est. Il révèle que la puissance américaine, pour se déployer par le langage juridique, dépend encore d’un consentement latino-américain qu’aucune étiquette ne saurait obtenir seule.
Les cartels s'adaptent, comme toujours
Une décentralisation opérationnelle
Depuis février 2025, plusieurs rapports d’analystes constatent que les grands cartels ont commencé à décentraliser leurs opérations, à multiplier les enveloppes juridiques, à fractionner leurs flux financiers, à diversifier leurs devises et à recomposer leurs alliances territoriales. La désignation ne les rend pas invulnérables ; elle les rend plus élusifs, plus internationalisés, plus fragmentés. Certains cellules mineures s’émancipent, d’autres fusionnent.
Il faudra plusieurs années avant que les indicateurs quantitatifs — saisies, décès par overdose, homicides frontaliers, prix du fentanyl au gramme, migrations irrégulières — permettent de dire si l’ensemble des mesures a réellement affaibli les cartels ou simplement modifié leur écologie. L’histoire des grandes désignations, du Sentier lumineux aux FARC, montre qu’un groupe désigné peut décliner, muter, ou renaître sous une autre bannière. La désignation est un moment, non un verdict.
La stratégie du bruit contre la stratégie du chiffre
L’administration Trump communique beaucoup et souvent sur ces désignations. Cette communication permanente sert un objectif domestique : montrer un exécutif actif contre le fentanyl, contre les migrations irrégulières, contre l’étranger menaçant. La stratégie du bruit a des effets réels sur la peur des cartels, la méfiance des banques, la prudence des transporteurs. Elle n’a pas encore d’effet chiffré démontré sur la mortalité par overdose, qui reste le vrai indicateur civilisationnel.
La lutte contre les cartels se jugera à des chiffres, pas à des étiquettes.
Ce qui change vraiment, malgré les apparences
La grammaire de la souveraineté américaine
La désignation FTO élargie est d’abord une opération sur la grammaire du droit américain. Elle absorbe des objets criminels dans un cadre antiterroriste, et cette absorption produit un cadre pénal, financier et migratoire d’une puissance inédite. Les cartels ne sont plus des ennemis de la police, ils deviennent des ennemis de la sécurité nationale. Cette réécriture porte sa propre logique et sa propre inertie.
Le vrai changement n’est pas dans les sanctions ajoutées, il est dans la définition du terrain. En désignant les cartels comme FTO, Washington choisit une doctrine où le crime organisé devient l’un des grands champs de la sécurité nationale, à côté du terrorisme, du cyber, de la Chine, de la Russie et de l’Iran. Ce déplacement engage des budgets, des carrières militaires, des priorités diplomatiques, des accords d’extradition, des programmes de renseignement. Il durera bien au-delà de Trump.
Un test d’équilibre pour la démocratie américaine
Une étiquette est un pouvoir ; les contrepoids doivent tenir.
Reste la question la plus difficile : la démocratie américaine peut-elle absorber ce déplacement sans laisser un président abuser de l’étiquette pour transformer un adversaire politique, un journaliste, une ONG, un migrant, en soutien matériel présumé d’un groupe désigné ? La discipline institutionnelle du Congrès, la lecture stricte des juges fédéraux, l’exigence de preuve du § 2339B, la vigilance des barreaux : tout dépendra de la robustesse de ces contrepoids. Rien ne garantit qu’ils tiendront tous, mais rien ne garantit non plus qu’ils cèderont tous.
La question qui reste ouverte pour 2026 et au-delà
Une politique du langage qui attend son bilan
À dix-huit mois du décret 14157, la liste FTO compte une vingtaine d’organisations latino-américaines. Le CJNG a subi des sanctions historiques. Le Cartel de los Soles a provoqué la fermeture d’un espace aérien national. Les banques canadiennes ont durci leurs contrôles. Les cabinets d’immigration américains multiplient les recours. Les cartels mexicains décentralisent. Le Congrès observe. La Cour suprême, à terme, tranchera.
Ce qui manque encore, c’est la démonstration que cette architecture réduit la mortalité par overdose, la violence transfrontalière, la migration forcée et la corruption des institutions latino-américaines. Sans cette démonstration, la mesure restera un immense déploiement pénal et rhétorique, aux effets latéraux considérables, sans preuve de son efficacité contre les causes qu’elle prétend combattre. Une politique de sécurité nationale ne devrait pas se juger seulement à son bruit ; elle devrait se juger à ses résultats sur la vie des gens qu’elle prétend protéger.
Le pari qui reste à gagner
La désignation FTO élargie est un pari doctrinal. Elle transforme la politique antidrogue en politique antiterroriste, elle transforme la souveraineté mexicaine en variable d’ajustement, elle transforme le mot terroriste en instrument de gouvernement. Ce pari peut réussir. Il peut aussi, en absence de contrepoids institutionnels solides, glisser vers une forme d’exception permanente. La différence entre les deux se joue en droit, en Congrès, en tribunaux, et en conscience politique.
Ce n’est pas la fin des cartels. C’est le début d’une décennie où le droit décidera si l’étiquette a suffi.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Département d’État — Designation of International Cartels (20 février 2025)
Maison-Blanche — Executive Order 14157 (20 janvier 2025)
Congressional Research Service — Designating Cartels as FTOs (IN11205)
OFAC — International Cartels Designated as Foreign Terrorist Organizations (alert)
Congressional Research Service — Venezuela and U.S. Military Strikes (IN12618)
Département d’État — Terrorist Designations of Cartel de los Soles
Sources Secondaires :
Reuters — Sheinbaum vows to protect national sovereignty after US cartel terrorist designation
BBC — Why has Trump attacked Venezuela and taken Maduro?
Council on Foreign Relations — U.S. Military’s Boat Strike Escalates Tensions With Venezuela
Princeton Legal Journal — Cartels as FTOs and Implications for Immigration Law
Americas Society/Council of the Americas — Which Latin American Criminal Groups Made the FTO List
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