Ce que veut dire « à un pas »
60 %, ce n’est pas une pureté civile. Le nucléaire électrique tourne autour de 3 à 5 %. Les réacteurs de recherche montent à 20 %. Au-delà, on entre dans un couloir militaire.
L’AIEA le dit dans ses propres définitions : le seuil du HEU est 20 % et plus. L’Iran, à 60 %, n’y campe pas. Il y court.
Reuters le formule d’une phrase que je n’améliorerai pas : 440,9 kg de 60 %, si poussés à 90 %, suffisent à alimenter dix cœurs d’armes nucléaires.
Une phrase de Grossi
Rafael Grossi, patron de l’agence, l’a répété au journal suisse Le Temps à l’automne 2025 : « If it went further, Iran would have enough material for roughly ten nuclear bombs. »
Il a ajouté, dans la même bouche : « But we have no evidence that Tehran intends to build one. »
Deux phrases. Le monde ne retient que la première. On ne peut pas lui en vouloir.
Grossi précise aussi, cité par Reuters en mars 2026, que 200 kg environ étaient stockés dans le complexe de tunnels d’Ispahan. Les satellites, dit-il, n’ont pas vu de mouvement. C’est ce qu’on appelle une confiance négative.
Voir un vide ne remplace pas voir la matière.
Le mois où l'œil se ferme
Juin 2025, entre deux dates
Les frappes israéliennes commencent le 13 juin 2025. Elles se prolongent, selon l’AIEA, jusqu’au 24 juin.
Le 22 juin 2025, les États-Unis frappent à leur tour trois installations nucléaires iraniennes. L’agence l’écrit dans son rapport de septembre 2026.
À la fin juin 2025, l’AIEA retire tous ses inspecteurs, pour raisons de sécurité.
Fin de partie. Provisoire.
La coupure documentaire
À partir de là, la vérification s’arrête net.
L’agence l’écrit avec une sécheresse rare : après la reprise partielle, elle « stopped conducting verification activities in Iran in accordance with the NPT safeguards agreement » à compter du 28 février 2026.
Traduit du vienne : l’œil s’est fermé.
Les rapports quotidiens deviennent, à partir de cette date, un travail d’observation à distance. Imagerie commerciale. Camions autour d’un tunnel. Une porte à Ispahan.
On regarde une porte fermée en espérant y lire un stock.
Ispahan, la porte
Le tunnel
L’AIEA identifie le complexe souterrain d’Ispahan comme lieu de stockage de l’uranium enrichi à 20 % et à 60 %.
Le rapport de juin 2026 en parle à travers un mot très administratif : « regular vehicular activity » à l’entrée du tunnel.
Des camions. Des allées. Rien qui prouve. Rien qui rassure.
Une porte. Un tunnel. Un silence.
La question ouverte
Grossi, à Paris en mars 2026, dit croire que la matière est encore là. Il ajoute, prudent, qu’aucun mouvement visible ne suggère un transfert.
La Foundation for Defense of Democracies, dans sa note du 9 juin 2026, écrit que le rapport de l’agence « does not report » sur d’autres sites candidats : Fordow, un tunnel à Natanz creusé en 2007, la « Pickaxe Mountain ».
Ce que l’agence tait, un site le nomme. Deux prudences se croisent. Aucune ne rassure.
À Isfahan, l’entrée du tunnel est filmée par des satellites civils. Un camion peut être une visite d’entretien. Ou pas.
Une porte fermée n’est pas un coffre-fort. C’est un point d’interrogation à l’échelle d’une nation.
Un tunnel, ce n’est pas un inventaire.
Le mot « violation »
Le 12 juin 2025
Le 12 juin 2025, veille des frappes, le conseil des gouverneurs de l’AIEA adopte la résolution GOV/2025/38.
Elle dit ceci, mot pour mot : « Iran’s many failures to uphold its obligations… constitutes non-compliance with its obligations under its Safeguards Agreement. »
C’est la première fois en presque 20 ans qu’un tel constat tombe, écrit Reuters. La dernière remontait à 2005.
Ce que ce mot déclenche
La résolution n’est pas un communiqué. Elle est signée. Elle est numérotée. Elle ouvre une porte statutaire vers le Conseil de sécurité de l’ONU.
Le texte le dit sans détour : le conseil « is not able to verify that there has been no diversion of nuclear material ». Il est « essential and urgent », ajoute-t-il, que l’Iran remédie à sa non-conformité.
Le vote de juin 2025 tombe à 19 pour, 11 abstentions, 3 contre — Russie, Chine, Burkina Faso —, écrit Reuters. Vingt-quatre heures après, ou presque, tombent les avions.
Un an plus tard, en juin 2026, l’AP compte un second vote : 21 pour, 10 abstentions, 3 contre — Russie, Chine, Niger —, 1 pays non-votant en arriérés. Les sponsors : France, Royaume-Uni, Allemagne, États-Unis.
Le texte, en 2026, se dit « deeply regrets » de l’échec de l’Iran à remédier, en 12 mois, à sa non-conformité. Il ne renvoie pas encore Téhéran au Conseil de sécurité. Il annonce qu’il « will stand ready ».
Un régime de vérification qui n’a plus d’yeux vit d’adjectifs.
Ce que « des mois » veut dire
Le calendrier de l’aveugle
PBS le dit sans détour dans son papier de novembre 2025 : l’AIEA « hasn’t been able to verify » la matière depuis les frappes de juin.
Cinq mois, à l’automne 2025. Plus long encore, un an après.
Le rapport GOV/2026/8, publié en septembre 2026, écrit lui-même que l’absence d’accès dure depuis plus de huit mois à certains sites, et qualifie cela de « matter of proliferation concern and of compliance with the NPT Safeguards Agreement ».
Les mots que l’agence choisit
« Loss of continuity of knowledge. » L’agence a une expression pour ça. Elle la traduit ainsi : elle a « lost continuity of knowledge regarding the previously reported inventories of nuclear materials in Iran ».
Continuité de connaissance. Ce n’est pas un mot de bureaucrate. C’est le nom de ce qui manque quand un fil s’est coupé.
Un inspecteur qui compte les scellés, qui note un numéro de conteneur, qui prend une empreinte sur un tuyau, ne fait pas du journalisme. Il tient le fil.
Le fil s’est cassé en juin 2025. Personne, à Vienne, n’a réussi à le renouer proprement depuis.
Iran, par la voix de son ambassadeur Reza Najafi, dit avoir laissé l’agence accéder « to all unaffected facilities ». C’est vrai. C’est aussi hors sujet : ce qui compte, ce sont les sites frappés.
Les sites frappés. Les sites clos.
Ce qui manque ne se remplace pas par ce qui reste.
Dix bombes possibles
La règle de calcul
L’agence a une norme, un « yardstick ». Elle dit qu’environ 42 kg d’uranium enrichi à 60 %, poussés à 90 %, peuvent nourrir une arme. Reuters, l’AP, la BBC, tous répètent la même équation.
440,9 divisé par 42 donne dix. Grossi n’invente donc pas. Il compte.
Dix. Le mot est nu.
Le SWU, l’autre langue
Le Center for Arms Control and Non-Proliferation avance un autre chiffre, en unités de travail de séparation : 55 330 SWU auraient été consommées pour produire ce stock.
SWU est un mot laid. C’est aussi un compteur de course. Le nombre dit combien il a fallu de centrifugeuses à tourner, combien de temps, pour empiler ces 440,9 kg.
Une fois le stock accumulé, la marche vers 90 % est courte. Techniquement courte. Politiquement, c’est autre chose, mais ce n’est plus l’AIEA qui décide.
La BBC, en mai 2025, chiffrait le rythme d’enrichissement iranien à l’équivalent d’environ une arme par mois sur les trois mois précédant les frappes.
Cette phrase n’est pas une émotion. C’est une cadence.
Un yardstick n’est pas une explosion.
Les frappes de juin 2025
Douze jours
Une « guerre de 12 jours », écrivent l’AP et PBS. Israël d’abord, du 13 au 24. Les États-Unis le 22.
L’agence, elle, dit qu’elle a arrêté ses vérifications dès le début des attaques. La sécurité de ses agents passait avant la mesure du stock.
Elle a raison. Cela n’empêche pas la conséquence : plus personne à Natanz, plus personne à Fordow, plus personne à Ispahan.
Le paradoxe des bombes
On a bombardé pour empêcher. On a bombardé, et l’AIEA n’a plus les yeux.
C’est un cercle. Vouloir empêcher la vérification par la matière déplacée, et rendre par les frappes la vérification impossible.
ISIS — David Albright, Sarah Burkhard, Spencer Faragasso — et Andrea Stricker de la FDD parlent d’une « near-total, ongoing loss of monitoring of Iranian nuclear sites ».
Ce n’est pas une opinion. C’est un constat écrit noir sur blanc dans une note d’analyse.
L’AIEA elle-même rappelle deux résolutions anciennes de la Conférence générale — GC(XXIX)/RES/444 et GC(XXXIV)/RES/533 — qui qualifient toute attaque armée contre des installations nucléaires civiles de violation des principes de la Charte des Nations unies.
Rappeler ces textes en 2026 n’est pas un caprice diplomatique. C’est une manière de dire, sans le dire, que la vérification et les frappes ne font pas bon ménage.
On a fermé la porte et perdu la clé au même instant.
Ce que l'Iran répond
La voix de Najafi
Reza Najafi, ambassadeur iranien à Vienne, parle devant la salle du conseil.
Il dit que la résolution « neglects all Iran’s cooperation with the agency, even under war conditions ». Il ajoute que le texte décrit la situation « as being quite normal and as if nothing had happened ».
Sa phrase la plus longue mérite d’être citée en entier.
Une phrase qui accuse
« Under the current unprecedented security environment created by the attacks and continued threats by the aggressors, the legal, technical, and operational foundations for the normal implementation of safeguards in Iran have been destroyed. »
Traduction : nous ne coopérons pas parce que vous nous avez bombardés.
Le raisonnement est logique. Il est aussi orienté. L’AIEA n’a pas bombardé. Elle a demandé, ensuite, à voir.
L’Iran, dans une lettre datée du 11 novembre 2025, écrit à l’agence que toute coopération future dépendra désormais du Conseil suprême de sécurité nationale.
Autrement dit : la vérification technique devient un dossier politique.
Ce déplacement, prévisible, arrange Téhéran. Il n’arrange personne d’autre.
On coopère selon les besoins. Ce n’est plus une coopération.
Ce que Vienne ne peut plus dire
Une liste d’ignorances
Le rapport GOV/2026/8 est, à sa façon, un aveu.
Il écrit que l’agence ne connaît plus ni la taille, ni la composition, ni la localisation du stock. Elle ne sait plus si l’Iran a suspendu ses activités d’enrichissement, ni sa recherche et développement.
Elle ne connaît pas l’inventaire actuel de centrifugeuses. Elle ne sait pas si Téhéran a suspendu la fabrication, l’assemblage et les essais des machines.
Le trou noir depuis 2021
Cet aveu-là est plus vieux que la guerre.
Depuis février 2021, l’agence n’a plus accès aux ateliers de fabrication de composants, d’assemblage et d’essai des centrifugeuses.
Depuis février 2021 également, l’Iran a cessé d’appliquer le Protocole additionnel et le Code 3.1 modifié.
L’agence l’écrit sans fioriture : « Unless and until Iran implements its AP, the Agency will not be in a position to provide credible assurance about the absence of undeclared nuclear material and activities in Iran. »
Le vide date d’avant la guerre. La guerre l’a rendu opaque.
À cela s’ajoutent les traces d’uranium d’origine anthropogénique repérées, dès 2019, sur deux sites non déclarés. Sept ans plus tard, l’AIEA écrit qu’elle n’a toujours pas reçu de « technically credible answers » sur leur origine ni leur localisation actuelle.
C’est un dossier de sept ans qui vieillit dans un tiroir. Pendant que le stock, lui, ne vieillit pas : il reste.
Un tiroir peut contenir plusieurs vies.
Le snapback et son ombre
Octobre 2025
En octobre 2025, l’Europe active le mécanisme de « snapback ». Les sanctions onusiennes contre l’Iran, gelées depuis le JCPOA, reviennent.
Elles gèlent des avoirs. Elles bloquent des transactions d’armes. Elles frappent le programme balistique.
Le calendrier n’est pas anodin. Le snapback tombe entre les frappes de juin et le vote de juin 2026.
La logique et la limite
La logique du snapback est simple : puisque la vérification est impossible, puisque la coopération se ferme, on ressort les sanctions.
La limite, elle, est double.
Un, sanctionner ne fait pas voir. Deux, sanctionner peut durcir plutôt qu’ouvrir. Téhéran a réagi, dit PBS, avec fureur, et a cessé d’appliquer l’accord du Caire conclu début septembre.
Ce que la diplomatie avait décroché en une visite, le snapback l’a repris en une décision.
Un pas en avant. Deux en arrière.
Ce n’est pas une critique du snapback. C’est le constat que les leviers ne se relaient plus. Ils s’annulent.
La FDD, dans sa note du 9 juin 2026, recommande à Vienne d’aller plus loin encore : rapporter aux États membres les activités observées, les équipements récupérés, les localisations possibles, les diversions possibles.
Aller plus loin sur du vide, ce n’est pas la même chose qu’aller plus loin sur des faits. Cela reste préférable au silence.
Un régime aveugle est un régime bavard.
La course contre la montre
Le temps qui joue pour qui
Chaque semaine sans inspection est une semaine gagnée pour la matière.
Non parce que la matière se multiplie. Parce que sa localisation se dissout.
Grossi dit encore, en octobre 2025 depuis New York, qu’aucun enrichissement actif n’est observé, mais que « the nuclear material enriched at 60% is still in Iran ». Il précise : il faut y retourner. Il faut confirmer.
Ce que retourner veut dire
Retourner ne veut pas dire ouvrir un portail et compter.
Retourner, c’est réinstaller des scellés. Refaire l’historique. Reconstituer les mouvements internes depuis la dernière visite. Contre-vérifier avec des données satellitaires. Recueillir des échantillons environnementaux. Cela prend des semaines, parfois des mois.
Or, chaque mois d’attente creuse le trou.
L’analyse ISIS/FDD écrit que la « continuité de connaissance » est presque totalement perdue. Une fois perdue, la reconstitution ne rend jamais l’équivalent d’une chaîne d’inspection non rompue.
Ce n’est pas un problème d’inspecteurs. C’est un problème de preuve.
Le renseignement peut suppléer, à la marge. Il ne remplace ni un scellé, ni une pesée, ni un frottis.
La course contre la montre n’est pas seulement iranienne. Elle est aussi de l’agence : combien de temps peut-on rester aveugle avant que le mot « vérification » perde son sens ?
La confiance ne se reconstruit pas à la vitesse d’une centrifugeuse.
Ce que le silence signifie
La question qu’on ne pose plus
À force d’attendre, les capitales cessent de poser la question. Ou plutôt : elles la posent en vitrine et cessent d’en tirer les conclusions.
440,9 kg n’ont pas produit un sursaut équivalent à un attentat, à une invasion, à un cargo qui coule. La quantité manque de bruit. Elle ne perce pas le pixel.
Et pourtant, dans le vocabulaire des experts, le mot « threshold state » désigne exactement un pays qui, sans avoir l’arme, en tient toutes les composantes matérielles. L’Iran, en 2026, y correspond.
La dernière question franche
Faut-il attendre 90 % pour que la question soit prise au sérieux ?
La réponse honnête est non. Elle est prise au sérieux, à Vienne, à Washington, à Jérusalem, à Paris, à Londres, à Berlin. Elle ne l’est pas au comptoir. Elle ne l’est pas au journal du soir. Elle ne l’est pas dans la conversation publique.
Une chronique n’a pas mission d’ouvrir un journal télé. Elle a mission de rappeler que 440,9 est un chiffre daté, écrit, signé, et que la case où on l’a rangé est fermée à clé depuis huit mois.
Le chiffre est là. Le stock, très probablement, aussi. La preuve, elle, non.
Une preuve absente ne signifie pas une matière disparue. Elle signifie une matière non vérifiée. La différence est petite. Elle est aussi tout.
Un stock que personne ne voit n’est pas un stock qui n’existe pas.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
AIEA, GOV/2026/8 — Implementation of the NPT Safeguards Agreement in Iran, septembre 2026
AIEA, GOV/2025/50 — Verification and Monitoring in Iran, septembre 2025
UK Gov — Résolution IAEA Board of Governors sur l’Iran, juin 2025
UK Gov — Résolution IAEA Board of Governors sur l’Iran, juin 2026
ONU — Atomic watchdog says Iran not complying with nuclear obligations, juin 2025
Sources Secondaires :
Associated Press — IAEA demands urgent Iran cooperation and access to nuclear sites
PBS NewsHour — UN watchdog hasn’t been able to verify Iran’s stockpile in months
FDD/ISIS — Analysis of IAEA Iran Verification and Monitoring Reports, juin 2026
Reuters — Much of Iran’s near-bomb-grade uranium likely to be in Isfahan, mars 2026
Center for Arms Control and Non-Proliferation — Iran’s Stockpile of Highly Enriched Uranium
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