Le chiffre de la maison
Euroclear publie ses propres comptes. Pas un chiffre de presse. Ses comptes.
Au 30 juin 2026, le dépositaire bruxellois porte 202 milliards d’euros d’avoirs russes sanctionnés. Le bilan total de sa banque, à la même date : 241 milliards.
Faites la division. L’argent russe pèse plus de quatre cinquièmes du bilan.
Ce n’est pas une ligne parmi d’autres. C’est la maison.
Ce que l’argent gelé fabrique
Gelé ne veut pas dire inerte. L’argent dort et rapporte.
Sur le premier semestre 2026, ces avoirs produisent 2,3 milliards d’euros d’intérêts, écrit Euroclear. En baisse de 13 % sur un an.
Une large part de ces profits part vers l’Union. Cumul versé à ce jour : 6,6 milliards d’euros.
Bruxelles appelle ça un profit exceptionnel : ce qu’un dépositaire gagne sur un argent qu’il n’a pas placé, et qu’il reverse ensuite au budget commun. Le mot est joli. La chose est petite.
Six virgule six. Contre deux cent deux.
Voilà le vrai visage du débat. L’Europe touche déjà à cet argent. Elle ramasse la crème et laisse le lait.
On prend l’intérêt. On n’ose pas le principal.
La lettre du 27 août
Quatre signatures
Le 27 août 2026, quatre ministres écrivent une lettre.
La Suède mène. Les Pays-Bas, la Pologne et l’Espagne signent avec elle.
Les destinataires ont des noms. Kaja Kallas, cheffe de la diplomatie européenne. Valdis Dombrovskis, commissaire à l’Économie. Marta Kos, commissaire à l’Élargissement. Helen McEntee, ministre irlandaise des Affaires étrangères.
Le moment est venu, écrivent-ils, de revenir sur l’usage des avoirs immobilisés russes au bénéfice de l’Ukraine.
La phrase qui compte
Il y a une ligne technique dans cette lettre. C’est celle qui décide de tout.
Les quatre demandent à la Commission des options où le risque repose sur l’ensemble des États membres. Où aucun ne porte une charge disproportionnée.
Dit autrement : la Belgique ne tient plus le sac toute seule.
C’est le point de blocage exact depuis décembre : tant qu’un seul pays répond des poursuites, des arbitrages et de la colère de Moscou, ce pays refuse de signer. Logique. Personne ne le blâme.
Le prêt de 90 milliards approuvé en avril 2026 couvre les deux tiers des besoins ukrainiens jusqu’en 2027, notent les signataires. Deux tiers, écrivent-ils. Pas davantage.
Un soutien complet, prévisible et structuré. C’est le vocabulaire de la lettre.
Partager le risque, c’est la seule idée neuve du dossier.
Ce que décembre a laissé
Le sommet qui n’a pas tranché
Décembre 2025. Le Conseil européen siège le 18.
Le prêt de réparations meurt là. La Belgique bloque.
À la place, l’Union sort 90 milliards d’euros de prêts pour 2026 et 2027. Empruntés sur les marchés. Adossés à la marge du budget.
La Tchéquie, la Hongrie et la Slovaquie n’y participent pas. Coopération renforcée, article 20 du traité. Vingt-quatre États, écrit la Commission dans sa proposition du 23 décembre 2025.
La ligne qu’on relit deux fois
Les conclusions du Conseil disent une chose précise.
L’Ukraine ne remboursera qu’une fois les réparations reçues. D’ici là, les avoirs restent immobilisés. Et l’Union se réserve le droit de s’en servir pour rembourser le prêt.
Se réserve le droit. Pas : exerce le droit.
Le Conseil finalise le prêt le 23 avril 2026. Quarante-cinq milliards deviennent accessibles dès cette année : 8,35 milliards d’assistance macrofinancière, 8,35 milliards par la Facilité pour l’Ukraine, 28,3 milliards pour l’industrie de défense.
Le ministre chypriote des Finances, Makis Keravnos, promet des versements au plus vite.
Un droit réservé n’a encore chauffé personne.
Le tiers manquant
Deux tiers, et après
Deux tiers, ça laisse un tiers.
Le prêt européen couvre les deux tiers des besoins de l’Ukraine jusqu’en 2027. Le reste n’a pas de source.
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky chiffre le manque de son ministère de la Défense à 23,1 milliards d’euros, rapporte le Kyiv Post.
Un trou budgétaire, c’est un mot de bureau. Sur le terrain, c’est une commande qu’on ne passe pas.
Une commande qu’on ne passe pas à l’automne, c’est un obus qui n’existe pas l’hiver suivant, une pièce de rechange qui manque, une unité qui tient sa ligne avec ce qu’elle a déjà. Le calendrier militaire ignore les exercices budgétaires. Il compte en semaines.
Les autres lignes du budget
Le prochain cadre financier européen prévoit 131 milliards d’euros pour la défense à partir de 2028. Et 89 milliards de soutien direct à l’Ukraine.
Ces chiffres sortent des poches européennes. Aucun ne sort de Moscou.
Le ministre luxembourgeois des Affaires étrangères, Xavier Bettel, attaque par un autre bout. Il attend toujours le mécanisme de solidarité, dit-il. Si quelqu’un doit payer, il veut que les vingt-six suivent.
Vingt-six. Le vingt-septième, dans cette phrase, c’est celui qui paie.
Le tiers qui manque a déjà un propriétaire.
Bruxelles porte le sac
La liste de De Wever
La Belgique n’est pas contre par principe. Elle est exposée par géographie.
Presque tout l’argent russe gelé en Europe se trouve chez Euroclear. À Bruxelles. Sous droit belge.
Le premier ministre belge Bart De Wever pose ses conditions en décembre 2025. Des garanties juridiquement contraignantes, inconditionnelles, irrévocables, exigibles à vue, conjointes et solidaires.
Sur la totalité des 185 milliards d’euros alors comptés chez Euroclear. Plus l’arbitrage. Plus les intérêts. Plus le manque à gagner.
La liste dit ceci en clair : les vingt-six autres s’engagent à payer immédiatement, sans discuter, sans condition et sans pouvoir se défiler, si Moscou l’emporte quelque part. Aucun ministre des Finances n’aime signer ça. Aucun.
Ce qui pend au-dessus
La banque centrale russe dépose plainte le 12 décembre 2025 devant le tribunal de commerce de Moscou. Elle réclame 230 milliards de dollars à Euroclear.
Un jugement moscovite ne saisit rien à Bruxelles. Il sert ailleurs. En Chine, à Hong Kong, aux Émirats, au Kazakhstan, où Euroclear possède des actifs.
La Belgique compte par ailleurs neuf procédures d’arbitrage. Et plus de deux cents dossiers déposés contre elle par des investisseurs russes sanctionnés.
Un seul pays tient la caisse. Vingt-six autres votent.
Le gardien du coffre dort moins bien que les votants.
Le juriste et le précédent
Le meilleur argument d’en face
Il faut donner au juriste son meilleur coup. Le voici, entier.
Peter van Elsuwege, professeur de droit européen à l’Université de Gand, publie son analyse le 8 décembre 2025.
Les avoirs d’une banque centrale bénéficient d’un régime d’immunité qui leur est propre. Y toucher n’est normalement pas permis. Sauf circonstances exceptionnelles.
Le montage européen répond par les contre-mesures. Article 49 des articles sur la responsabilité des États. La Russie a violé une norme impérative; l’Europe réagit de façon temporaire et réversible.
Rien ne garantit qu’un tribunal arbitral étranger lise le droit comme Bruxelles le lit.
Le mot qui fait mal
La Belgique a un mot pour le montage. Une confiscation déguisée.
Le risque ne s’arrête pas au prêt. Il touche la confiance dans Euroclear et dans les marchés européens. Presque impossible à traiter en termes juridiques, écrit le professeur de Gand.
Derrière tout ça, il y a l’euro. Une monnaie de réserve vaut ce que vaut la promesse de rendre l’argent qu’on y dépose.
C’est un vrai argument. Il mérite mieux qu’un haussement d’épaules.
Une monnaie de réserve, ça se casse une seule fois.
La banque centrale dit non
Le refus du 2 décembre
La Commission demande un filet à la Banque centrale européenne. De façon informelle.
L’idée tient en une phrase. Si les garanties des États membres se déclenchent d’un coup et que l’argent ne rentre pas, la BCE injecte les liquidités pour qu’Euroclear honore sa dette envers la banque centrale russe.
Le 2 décembre 2025, la BCE refuse.
Le motif tient en deux mots. Financement monétaire. Le traité l’interdit.
Ce que le refus signifie
Une institution vient de dire que le montage ne tient pas debout seul.
Christine Lagarde, présidente de la BCE, pose trois exigences. Le droit international doit tenir. Les marchés doivent tenir. Le G7 doit suivre.
Trois exigences. Aucune n’est remplie en septembre 2026.
Les avoirs russes immobilisés à travers le G7 pèsent 258 milliards d’euros, soit environ 300 milliards de dollars. L’Europe en tient l’essentiel.
Elle porte donc l’essentiel du risque. Et le G7 la regarde faire.
La banque qui imprime l’euro refuse d’assurer le montage.
Seize traités
L’héritage de la guerre froide
Il reste seize traités bilatéraux d’investissement entre des États membres et la Russie. Dix-sept pays sur vingt-sept en gardent un actif.
La Belgique et le Luxembourg partagent le leur.
Signés pour l’essentiel à la fin de la guerre froide. On voulait rassurer les entreprises européennes qui entraient en Russie.
Aujourd’hui, ces papiers servent surtout dans l’autre sens.
Un investisseur russe sanctionné peut invoquer un traité signé à la fin de la guerre froide et réclamer devant un tribunal arbitral une indemnité pour un traitement qu’il juge discriminatoire. Le texte n’a pas vieilli. Le monde, oui.
Un seul pays a coupé
La Lituanie dénonce son traité en octobre 2025. Seule.
L’Ukraine a dénoncé le sien en janvier 2025.
La Commission prépare maintenant un ménage coordonné. La Belgique le réclamait dès décembre 2025, comme condition à son accord sur les avoirs gelés.
Le 18 août 2026, Bruxelles campe encore sur une réserve prudente.
Un traité d’investissement, c’est une promesse d’indemnité. Faite en 1989 à des gens qui n’existaient pas encore.
Des papiers d’une autre époque tiennent l’Europe par le poignet.
Ce que Moscou a déjà pris
La liste des saisies
Le débat européen parle de risque futur. Moscou, lui, a déjà agi.
En 2023 : Danone en France, Carlsberg au Danemark, OMV en Autriche, Fortum en Finlande, Uniper en Allemagne. Actifs russes saisis.
En janvier 2026, la Russie exproprie les avoirs de Raiffeisen Bank. 2,1 milliards d’euros.
La banque autrichienne répond par son porte-parole, Christof Danz. Ses priorités sont le soutien à l’Ukraine et la sortie de Russie.
La clause qui survit
Dénoncer un traité ne l’éteint pas.
Le préavis standard court sur douze mois. Puis une clause de survie protège les investissements pendant quinze ans encore.
Quinze ans. Un enfant né aujourd’hui aurait le temps d’entrer au secondaire.
L’article 60 de la Convention de Vienne permet une sortie plus rapide pour violation substantielle. Chaque procédure d’arbitrage coûte en moyenne 5,3 millions de dollars.
Juraj Majcin, analyste au Centre de politique européenne, juge la démarche surtout symbolique.
On coupe le fil, et il tient quinze ans.
Asheville, la photo
Le 31 août
La finance mondiale se réunit à Asheville, en Caroline du Nord. Les 31 août et 1er septembre 2026. Ministres des Finances du G20.
Le ministre russe des Finances, Anton Siluanov, est là. En personne. Première fois depuis l’invasion de 2022.
Les États-Unis président le G20 cette année. Ils l’ont fait venir.
Quatre ans durant, le siège russe est resté vide aux réunions financières du groupe, et le 31 août il se remplit d’un homme venu parler de coopération financière. Le siège n’a pas changé. La salle, oui.
Il rencontre le secrétaire américain au Trésor, Scott Bessent. On parle du plan de paix.
Ce que dit Klingbeil
Le vice-chancelier et ministre allemand des Finances, Lars Klingbeil, ne cache rien.
Le signal d’accueillir ici le ministre russe des Finances, il le perçoit comme irritant.
Il le lui a dit en face. Le gouvernement russe doit finir cette guerre.
Quatre réunions du G20 sans lui, puis son retour. Une tentative de normalisation, dit Klingbeil.
La photo de groupe se prend sans l’Allemand. Il refuse d’y figurer avec Siluanov.
Le ministre polonais des Finances, Andrzej Domanski, ajoute une phrase courte. On ne fait pas confiance à la Russie.
L’Europe sort du cadre. Moscou reste dans la salle.
La centrale qui a voyagé
Une centrale déménage
En décembre 2025, une centrale thermique entière quitte la Lituanie pour l’Ukraine. Démontée. Transportée. Remontée.
Sa capacité alimente environ un million d’Ukrainiens, écrit la Commission européenne.
Une centrale, ça ne voyage pas. Celle-là a voyagé.
Le dossier ne dit pas combien de convois il a fallu, ni combien de semaines, ni qui a rebranché la dernière turbine. Il dit qu’une centrale a changé de pays. Ça suffit.
La Commission compte plus de 4 milliards d’euros de soutien à l’énergie ukrainienne depuis le début de l’invasion. Plus de 11 000 génératrices. Plus de 7 000 transformateurs.
Et 922 millions d’euros annoncés le 24 février 2026 pour l’hiver qui vient.
Le compte de la chaleur
Voici où l’argent emprunté finit.
Au 12 août 2026, les réseaux ukrainiens de chauffage et d’eau disposent de 920 mégawatts de secours. Il en faut 1 215.
Trois cents mégawatts manquent. Avant l’hiver.
Les plans régionaux de résilience sont complétés à 47 % au moment de l’audit. Environ 60 % des immeubles résidentiels, chaufferies et bâtiments sociaux ont fait leurs travaux au 1er août.
Le gouvernement ukrainien y met 63 milliards de hryvnias.
Le premier ministre Serhii Koretskyi le dit au parlement le 21 août. Des régions sont en avance, d’autres en retard, des échéances vont glisser.
Un logement sans chauffage en janvier ne se raconte pas. Il se compte en degrés.
L’argent dort à Bruxelles. Il manque trois cents mégawatts.
Ce qui reste à payer
La question
La ministre suédoise a mis le contribuable au centre de sa phrase. Le plus juste, pour lui aussi : prendre ces avoirs et les donner.
Alors combien d’hivers ukrainiens l’Europe financera-t-elle sur son propre budget avant de toucher aux 202 milliards qui dorment à Bruxelles ?
La question n’a pas de date de réponse.
La dette
Il faut tenir les deux vérités ensemble.
Le professeur de Gand a raison. L’immunité des banques centrales existe, et la casser laisse une trace que personne ne sait effacer.
La Belgique a raison aussi. Elle porte seule un risque que vingt-six autres votent.
Reste ceci. Les 6,6 milliards déjà versés à l’Union viennent des intérêts de cet argent-là. L’Europe a donc commencé. Elle a seulement choisi le petit bout.
Pendant ce temps, l’Ukraine emprunte pour réparer ce que la Russie casse. Et le remboursement dépend de réparations russes que personne ne sait dater.
Le montage tient donc sur une promesse : que la Russie, un jour, paie des réparations à l’Ukraine, et que ces réparations remboursent une dette contractée auprès de vingt-quatre capitales. Aucune date. Aucun montant.
C’est une dette portée par deux corps à la fois. Le contribuable européen, qui garantit. L’Ukrainien, qui doit.
Le troisième, celui dont l’argent dort, ne signe rien. Berlin lui attribue la drone tombée sur l’aéroport de Leipzig le 4 août 2026.
Deux payeurs pour un hiver. Le débiteur n’est pas là.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Sources Secondaires :
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