Quatre lignes
À 8 h, le Service de sécurité d’Ukraine publie un communiqué officiel. Court.
Le SBU affirme avoir empêché un attentat.
Le FSB russe le préparait, dit le texte. Le renseignement de défense du ministère de la Défense a travaillé avec lui.
La cible : un des dirigeants du mouvement politique national d’opposition russe.
L’homme est venu en Ukraine pour la fête de l’Indépendance, précise le service. Des actions opérationnelles et d’enquête sont en cours.
Le texte s’arrête là.
Côté renseignement de défense, un message bref paraît le même matin, puis le service le retire du fil, sans rien expliquer de plus au moment où le média publie, rapporte 24 Kanal. Retiré.
Ce que le texte tait
Pas de nom.
Pas d’adresse. Pas d’heure.
Le texte ne dit pas comment l’attentat devait se faire. Il ne dit pas qui devait le commettre.
Aucun agent arrêté, non plus.
LB.ua reprend la dépêche à 8 h 12. Zaxid suit, puis Ukrinform à 9 h 17.
Un service de sécurité qui affirme avoir sauvé une cible sans dire laquelle, ni de quoi, ni par quel moyen, laisse au public exactement ce qu’il veut bien lui laisser.
Le fil du matin tient dans une phrase. Il va porter la journée entière.
Aucun nom dedans, et la journée entière dessus.
Midi dix
L’attaque décrite
À 12 h 10, le SBU republie. Cette fois, il raconte. Ses hommes menaient des actes urgents, raconte le service. L’enquête préliminaire porte sur un attentat organisé par le FSB russe. Ils perquisitionnaient à des adresses. Le but : recueillir et fixer des preuves.
À l’une de ces adresses, un groupe de personnes attaque le groupe opérationnel et d’enquête, poursuit le texte. Les assaillants bloquent le passage. Avec leurs véhicules. Une unité du centre des opérations spéciales Alpha intervient alors. Elle emploie ses armes pour arrêter la résistance armée.
Le communiqué ne fixe ni l’heure ni l’adresse de la perquisition, et il ne dit pas si elle visait la personne que le service affirme avoir protégée le matin même. Rien de ça. Il y a des blessés parmi ceux qui résistaient, concède le SBU. Le service interpelle les assaillants. Il leur prend des armes et des documents.
Le mot qu’on n’écrit pas
Les personnes interpellées appartiennent à une des unités des Forces de défense de l’Ukraine, ajoute le service.
Une des unités. Le service n’écrit pas laquelle.
Il n’écrit pas non plus le sigle que toutes les rédactions du pays vont écrire à sa place dans l’heure.
Le parquet général ouvre une enquête préliminaire pour menaces et atteinte à la vie d’un agent des forces de l’ordre, précise le même communiqué.
Le sigle manquant pèse plus lourd que le communiqué.
Le nom manquant
Ce que les rédactions écrivent
À 10 h 45, le Kyiv Independent nomme un homme. Stepan Kaplounov.
Kaplounov est commandant adjoint du Corps des volontaires russes, avance le journal. Une unité de citoyens russes qui combat pour l’Ukraine. Une source des forces de défense lui confirme l’identité.
Chez le Moscow Times, il est adjoint aux opérations de combat de la même formation. Forbes Ukraine cite des sources de LIGA.net qui donnent le même nom.
Meduza rapporte que le FSB voulait le tuer pendant sa venue à Kyiv pour la fête du 24 août.
Ce que l’État ne confirme pas
Aucun communiqué officiel ne nomme personne.
United24 Media l’écrit noir sur blanc. Les autorités n’ont pas confirmé l’identité. Le Kyiv Independent ajoute que l’endroit où se trouve l’homme et son état restent hors du public.
Un pays annonce qu’il a sauvé une vie. Il refuse de dire laquelle.
Les rédactions comblent le trou. C’est leur métier. Un nom de presse reste un nom de presse.
Le pays sauve quelqu’un. Il ne dira pas qui.
Vingt-trois août
La date de l’avocat
L’avocat Taras Borovskyi donne une autre date d’entrée dans l’affaire.
Des agents du SBU ont emmené Kaplounov le 23 août, dit-il à NV. À Kyiv, devant chez lui. L’homme est resté hors de vue jusqu’au petit matin du 2 septembre.
Dix jours. Borovskyi parle d’un enlèvement. La détention n’a pas suivi les formes, soutient-il.
ZN.ua donne la même date, et parle d’hommes en civil.
Le SBU ne confirme rien de tout ça.
Le premier septembre
Le 1er septembre, à 18 h 29, le Corps des volontaires russes rend l’affaire publique, rapporte NV en anglais.
Le chef d’état-major, Oleksandr Fortouna, écrit que des inconnus ont emmené Kaplounov. Quelques jours plus tôt. La formation a saisi le renseignement de défense, le SBU, le Bureau d’enquête d’État et les ombudsmans.
Le commandant de l’unité, Denys Kapoustine, prend ses distances avec ce message. Il préfère attendre les canaux officiels, rapporte NV.
Le SBU ne dit pas quand il aurait pris l’homme, ni où il l’aurait gardé, ni même s’il le tenait pendant ces dix jours.
Un adjoint disparaît. Ses officiers publient. Son commandant demande la voie hiérarchique.
Dix jours sans adresse, puis un message public.
Deux fois la même rue
Vingt-trois heures
Vers 23 h, le 1er septembre, des agents du SBU arrivent chez Kaplounov, raconte Borovskyi à NV. Une perquisition. Ils l’amènent avec eux.
Des militaires du renseignement de défense et des camarades de l’homme arrivent à leur tour.
Les coups de feu partent, écrit Euromaidan Press d’après l’avocat.
Borovskyi soutient que la perquisition servait à déposer quelque chose d’interdit, rapporte ZN.ua. Le commandant Kapoustine dit à Souspilne que les agents ont bien exécuté un mandat chez Kaplounov. Ils n’y ont rien trouvé de suspect.
Huit heures trente
Zaxid raconte que le commandant de l’unité Timour du renseignement et un représentant du SBU se présentent dans la nuit. Le second aurait promis de le relâcher.
Puis le jour se lève. Et ça repart.
Vers 8 h 30, le conflit reprend, écrit Korabelov. C’est la version de la défense. Des agents du SBU cagoulés tentent d’interpeller des militaires du renseignement déjà sur place, écrit Glavred.
Entre les deux fusillades, il y a eu une nuit de pourparlers dans une cour d’immeuble, avec des officiers des deux services et une promesse de le relâcher, selon le récit de Zaxid. Une promesse.
Deuxième fusillade. Même rue. Même cour.
La nuit n’a rien réglé. Le matin a recommencé.
Le compte des blessés
Trois, selon les sources
Trois militaires du renseignement de défense ont pris des balles. Hromadske et Zaxid donnent ce chiffre d’après Ukrainska Pravda, qui cite des sources policières.
Euromaidan Press compte trois blessés du même côté.
L’avocat, lui, détaille : deux graves, un léger, rapporte NV.
Le SBU parle de blessés parmi ceux qui résistaient. Sans chiffre.
Le mort que personne ne confirme
À 13 h 34, Mind.ua rapporte les propos de Borovskyi.
Un militaire serait mort d’hémorragie. Deux autres seraient gravement atteints. Le média précise aussitôt que personne d’officiel ne le confirme.
À 14 h 21, 24 Kanal signale qu’une rumeur de décès a circulé sur les réseaux.
Le blessé a survécu. Un homme est parti à l’hôpital sous une couverture de survie.
Glavred parle d’un homme entre la vie et la mort.
Selon qui parle, le décompte varie, et la seule chose que toutes les versions partagent, c’est que les blessés se trouvent du côté du renseignement de défense. Tous. Sans exception.
Trois versions du même corps, le même jour. Le dossier n’en tranche aucune.
On sait qu’il y a du sang. Pas combien.
Les armes déchargées
Le Bureau arrive
Le Bureau d’enquête d’État arrive dans la rue. Ses enquêteurs prennent les armes des deux côtés, rapporte le Kyiv Post.
Après leur arrivée, les deux camps acceptent de décharger, d’après des sources policières citées par la presse de Kyiv. Les actes d’enquête peuvent alors commencer.
Le Bureau hérite du dossier, dit Boudanov le même jour.
Sur place : le commandant d’Alpha. Celui de l’unité Timour aussi.
Ce que veut dire décharger
Décharger une arme, c’est sortir le chargeur et vider la chambre. Le geste tient dans une main.
Deux services de l’État ont eu besoin d’un troisième service pour le faire.
Souspilne indique que le Bureau relève les traces sur place.
La rue rouvrira. Les autobus reprendront leur ligne.
Un chargeur plein dans une cour de Kyiv un mercredi matin, ça ne rentre pas dans un communiqué, et ça se règle avec un troisième service qui vient ramasser les armes. Ramasser.
Le chargeur, lui, était plein depuis la veille au soir.
Il a fallu un tiers pour faire baisser les canons.
Un kilo d'hexogène
Sous le siège
Une semaine plus tôt, un autre dossier porte la même signature.
Le 26 août 2026, l’agence UNN rapporte un autre attentat déjoué par le SBU. La cible : le dirigeant d’une entreprise de l’industrie de défense. Région de Kyiv.
Une bombe sous le siège de sa voiture. 1 kilogramme d’hexogène, l’équivalent de 2 kilogrammes de TNT.
Ukrinform rappelle ce dossier-là dans sa dépêche du 2 septembre.
Le fils resté de l’autre côté
En février 2026, le FSB a recruté un retraité de 63 ans, écrit UNN. L’homme vient de Louhansk. Le recrutement est passé par son fils, parti du territoire occupé et installé en Russie.
Deux téléphones et une batterie externe. Les pièces de l’engin, aussi.
L’homme a pris un autocar pour la Pologne juste après avoir posé la bombe, écrit l’agence. Il voulait rejoindre la Russie par la Biélorussie. La police polonaise l’a arrêté.
La chaîne tient à peu de choses, dans le récit de l’agence : un fils passé de l’autre côté, un père resté ici, un engin sous un siège et un autocar vers l’ouest. Peu.
Vers la Pologne, le parquet régional de Kyiv a lancé une demande d’extradition. Ce qu’on lui reproche : avoir tenté un acte terroriste.
Un père, un fils, un kilo sous un siège.
Ivanovo, puis Irpin
Le trajet d’un homme
ZN.ua publie la fiche de Kaplounov.
Né à Ivanovo, en Russie. Passé par l’armée russe, et par la Syrie.
Il rejoint le régiment Azov en 2014, après l’annexion de la Crimée. Il y sert deux ans, jusqu’en 2016. Puis il reste sous contrat dans les forces armées ukrainiennes.
Pendant l’invasion à grande échelle, il défend un village de la banlieue est de Kyiv. Près d’Irpin et de Boutcha, une blessure grave l’arrête.
Il rejoint le Corps des volontaires russes en août 2022.
Le registre de Moscou
Moscou l’a inscrit à son registre des terroristes et extrémistes, note ZN.ua.
Meduza mentionne un tatouage en allemand et une biographie de guerre. Le portrait n’a rien de lisse.
Un homme né en Russie qui combat la Russie. Depuis un appartement de la rive gauche.
Un homme qui traverse une frontière pour changer de camp emporte son dossier avec lui, et le pays qu’il a quitté garde son nom dans un registre. Le sien y est.
Douze ans après Azov, la fusillade se produit devant sa porte.
Il a quitté un pays. Le pays l’a suivi jusqu’à sa cour.
Le soir, au bureau
Vingt heures quarante-sept
Le soir, le président parle.
À 20 h 47, LB.ua publie sa réaction. Tirer, ici, en Ukraine, ne peut viser que les occupants russes, dit Volodymyr Zelensky dans son adresse.
NV rapporte le même soir qu’il a rangé l’épisode du côté de la honte. Le président en a parlé avec le procureur général Rouslan Kravtchenko.
Le parquet et le Bureau d’enquête d’État établiront les circonstances.
Les deux services mèneront des enquêtes internes. Leurs directions devront prendre des décisions de personnel, résume le média.
Le Moscow Times rapporte que le président a repris les deux services pour avoir d’abord gardé l’information.
Dmytro Lytvyn, conseiller du président, dit que celui-ci a exigé des explications et demandé aux responsables d’informer le public sur les circonstances de la journée, rapporte 24 Kanal. Le soir même.
Dix heures trente au même étage
Le même jour, à 10 h 30, la présidence publie autre chose.
Kyrylo Boudanov préside un conseil de coordination sur la politique des anciens combattants. Il dirige le Bureau du président. Il a dirigé le renseignement de défense.
Environ 18,5 milliards de hryvnias prévus pour 2027. Plus de 1,5 million d’anciens combattants inscrits. Quatre priorités, dont les prothèses et la réadaptation.
Entre le communiqué de 8 h et celui de 12 h 10, le même homme tenait cette réunion-là.
Boudanov parlera plus tard dans la journée. Personne n’a le droit d’enlever des militaires, dit-il. Ni d’ouvrir le feu dans les rues des villes, rapporte le Kyiv Post.
Un budget pour les blessés le matin. Des blessés l’après-midi.
Le silence de Moscou
La Loubianka ne répond pas
Le FSB n’a pas réagi aux accusations ukrainiennes, relève le Moscow Times.
Aucun nom d’agent. Personne d’interpellé dans ce dossier-ci.
Le dossier du 26 août comptait un suspect. Une qualification pénale. Une demande d’extradition vers la Pologne. Celui-ci compte quelques lignes.
Une source des forces de l’ordre citée par Meduza avance une autre piste. Un conflit autour de la protection de centres d’appels frauduleux. Le média la donne comme hypothèse, sans confirmation.
Le doute comme produit
Ce que Moscou obtient ce jour-là, elle ne l’a pas payé.
Deux services ukrainiens se tirent dessus dans une rue de la capitale. Le président doit intervenir le soir. Le corps de volontaires russes en appelle à l’État de droit, et refuse ce qui vient de se passer.
Meduza rappelle un précédent : en décembre 2025, le corps annonce la mort de son commandant Kapoustine. C’était une opération du renseignement ukrainien.
Dans ce milieu-là, une annonce ne vaut pas une preuve. Même quand elle vient du bon côté.
Le FSB se tait. Le bruit, quelqu’un d’autre le fait.
La cage d'escalier
Les fenêtres du dessus
Il reste l’immeuble.
Une tour de la rue Iouri-Choumskoho, où United24 Media décrit des tirs. Des appartements au-dessus. Des gens dedans.
Aucune source consultée ne fait état d’un civil blessé le 2 septembre. Aucune ne dit combien de fenêtres donnaient sur la cour.
La police a fermé la rue. L’administration a détourné les autobus. Personne n’écrit ce que faisaient les voisins pendant ce temps-là.
Il aura suffi d’une nuit et d’une matinée pour que la même adresse produise deux échanges de tirs entre services d’un même État en guerre. Deux. Au même endroit.
La dette
Alors combien de fois faudra-t-il fermer une rue de Kyiv avant que deux services de l’État se parlent au lieu de tirer ?
Le Bureau d’enquête d’État travaille. Le parquet aussi. Les décisions de personnel viendront, ou non.
Kaplounov serait libre, dit son avocat, qui ajoute ne pas savoir où il est.
Un homme a quitté la Russie pour combattre la Russie. Il finit interpellé, puis relâché. Dans une ville que personne n’avait mise à l’arrière.
L’exil n’abrite rien. Il donne une adresse de plus.
Une rue de Kyiv rouverte. Personne pour dire qui a tiré d’abord.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Sources Secondaires :
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