Un moteur, deux fusées
Proton-PM tourne depuis 1958.
Plus de 3 000 moteurs sortis pour les fusées Proton, compte The Moscow Times. L’usine produit aujourd’hui le RD-191, moteur de la famille Angara.
Angara doit remplacer Proton comme lanceur lourd.
Militarnyi situe le site à plus de 1 500 kilomètres de la frontière ukrainienne. Loin de tout. Loin du front.
Le même site fabrique aussi des pièces de moteurs d’aviation et participe aux turbines à gaz de la série Oural, note The Moscow Times. Un catalogue plus large que les fusées.
L’atelier ouvert en 2025
En février 2025, l’usine inaugure un atelier neuf. Plus de 44 000 mètres carrés.
Il doit produire le RD-191 en série.
Militarnyi estime que le feu a probablement pris dans un atelier de production récemment construit.
Probablement. C’est le mot du dossier.
Dix-neuf mois séparent l’inauguration de l’incendie. Le dossier ne dit pas si les deux bâtiments sont le même.
On répare un moteur. On ne répare pas un calendrier.
Quatre-vingt-dix minutes
Deux passages par jour
Douze satellites russes passent au-dessus de l’Ukraine.
Ils viennent du premier lot. L’Institute for the Study of War les compte au 31 juillet 2026.
Ces douze ouvrent deux fenêtres de liaison par jour. Jusqu’à une heure et demie au total, mesure l’ISW.
Le Kyiv Post compte autrement. Quatre passages par jour. Au moins deux fenêtres stables de plus d’une heure chacune.
Ce que couvre la fenêtre
Quatre-vingt-dix minutes, ça se compte en missions.
Pendant ces minutes-là, un opérateur russe tient sa liaison. En dehors, il retombe sur autre chose.
Le dossier ne dit pas quoi, ni où, ni pour combien d’unités.
Il dit une chose nette. La couverture n’est pas continue.
Un conseiller ukrainien, cité par l’ISW, chiffre le besoin. Entre 200 et 300 satellites en état de marche pour tenir vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
L’ISW décrit la suite. Des dizaines de lancements en plus, des centaines de satellites en plus.
Une heure et demie sur vingt-quatre, ça fait six pour cent de la journée.
Douze, ce n’est pas deux cents.
La fenêtre s’ouvre deux fois. Puis elle se referme.
Le premier février
Le terminal d’en face
Il faut remonter à l’hiver.
Le 1er février 2026, la Russie perd l’accès à Starlink, date l’ISW dans son point du 31 août.
Le Carnegie Endowment date le mouvement du début de février. SpaceX coupe les terminaux non autorisés en Ukraine.
Le calendrier compte ici. Février 2026 précède de moins de deux mois le premier tir de seize Rassvet.
Ces terminaux servaient au front. Internet dans les positions, relais des images de drones.
Un opérateur russe qui suit son drone sur un écran travaille alors avec le matériel de quelqu’un d’autre.
Non autorisés, dit l’ISW. Le mot porte tout. Ce n’était pas leur matériel.
Carnegie rapporte que des antennes Starlink étaient montées sur des drones russes capables de frapper jusqu’à 80 kilomètres derrière les lignes.
Une armée qui vise avec l’antenne d’une entreprise qui ne veut pas d’elle.
Le retour à la radio
Puis l’entreprise ferme le robinet.
Ce qui reste, Carnegie le nomme. Les réseaux radio VHF et HF. Les liaisons filaires.
Des radios. Des câbles. Carnegie n’en dit pas plus.
Le système unifié de commandement tactique russe, le Sozvezdie-M2, n’est toujours pas pleinement fonctionnel, juge le même texte, après des décennies de développement. Rassvet ne naît donc pas d’une ambition spatiale. Il naît d’un trou.
Le pays qui frappait avec l’antenne d’un autre.
Huit cent soixante-dix
Ce que l’entreprise affiche
Bureau 1440 construit Rassvet.
Sur son propre site, l’entreprise affiche 800 kilomètres d’altitude, jusqu’à 1 Gbit/s de débit, jusqu’à 70 millisecondes de latence.
Elle date sa fondation du 8 décembre 2020 et revendique environ 3 500 employés, dont quatre sur cinq d’ingénieurs et de spécialistes.
Elle date l’entrée en orbite de ses seize premiers satellites du 23 mars 2026.
L’entreprise a de l’histoire derrière elle. Trois satellites Rassvet-1 le 27 juin 2023. Première session de communication le 1er juillet 2023. Trois satellites Rassvet-2 le 17 mai 2024.
Le 30 mai 2024, elle annonce un essai de liaison laser entre deux engins distants de plus de trente kilomètres, avec plus de deux cents gigaoctets échangés.
Ce que l’analyse retient
Autre chiffre chez l’ISW.
870 kilomètres d’altitude opérationnelle visée.
Huit cents, huit cent soixante-dix. L’écart tient à qui parle.
Le premier lot n’atteint ni l’un ni l’autre.
Douze satellites sur seize s’installent vers 550 kilomètres, mesure l’ISW au 31 juillet.
Une orbite qui tient. Pas celle qu’on annonçait.
Quatre manquent à l’appel.
Le Kyiv Post signale un satellite d’essai lancé en mars, confirmé perdu en juin.
Le chiffre affiché n’est pas le chiffre atteint.
Le catalogue de juillet
Deux cent quatre-vingt-neuf
Le deuxième lot part de Plesetsk.
Le 19 juillet 2026, à 20 h 51 heure de Moscou, un Soyouz-2.1b décolle du site 43, pas 4, détaille RussianSpaceWeb. Seize satellites à bord.
Bureau 1440 annonce la séparation réussie et la liaison établie avec son centre de contrôle.
Puis vient le catalogue.
Au 24 juillet, RussianSpaceWeb relève une orbite de 289 à 327 kilomètres, inclinaison 82,3 degrés.
Trois cents kilomètres, ce n’est pas une orbite de travail.
C’est un point de départ.
Le suivi orbital KeepTrack place le premier tir au 23 mars 2026, à 17 h 24 heure universelle, depuis le même pas de tir.
Douze sur trente-deux
Six semaines plus tard, l’ISW compte.
Au 31 août 2026, aucun satellite du deuxième lot n’atteint les 550 kilomètres.
Beaucoup finissent entre 300 et 400 kilomètres.
Au moins deux descendent vers la rentrée atmosphérique.
Le Kyiv Post détaille autrement. Deux ratent leurs manœuvres de rehaussement, trois stationnent trop bas, neuf manœuvrent bien sous leur hauteur cible.
RussianSpaceWeb relève encore un détail. Le plan orbital du deuxième groupe ne recoupe pas celui du premier.
Douze sur trente-deux. L’ISW arrondit à 37,5 %.
Le catalogue ne discute pas. Il mesure.
Geran, Garpiya
Les drones qu’on guide
Ce à quoi ces satellites doivent servir, l’Ukraine le dit tout haut.
Le 28 août 2026, le ministre ukrainien des Affaires étrangères Andrii Sybiha saisit l’Union internationale des télécommunications, rapporte le Kyiv Post.
Sa demande tient en une ligne. Retirer le territoire ukrainien des zones de couverture déclarées de Rassvet, dans toutes les bandes de fréquences.
La lettre à Genève
Militarnyi précise l’usage militaire attendu.
Contrôle des drones de frappe et de reconnaissance, Geran-2 et Garpiya. Guidage des drones à réaction. Missiles de croisière, éventuellement.
Sybiha juge l’objectif russe parfaitement clair, et sans rien de civil.
Il n’y a pas de mystère là-dedans.
Un Geran-2 qui traverse la nuit suit une trajectoire, et quelqu’un veut pouvoir la corriger en vol. Pour corriger, il faut une liaison. Pour une liaison, il faut quelque chose au-dessus.
À trois cents kilomètres, un satellite passe vite. Il ne reste pas.
Ça se joue là. Pas dans une salle de Genève.
L’Union internationale des télécommunications attribue des fréquences. Elle ne répond pas de ce qui tombe au sol.
Un Geran-2 vole la nuit. Personne au sol ne choisit sa route.
Sous une route de drone, il y a des maisons. Des gens dorment dedans.
Le drone part quand même. Avec ou sans correction en vol.
Un satellite bas, c’est un drone qui cherche encore.
Six à huit par an
Le rythme du pas de tir
Reste l’arithmétique.
L’ISW note que la Russie tire seulement six à huit Soyouz-2.1b par an, tous usages confondus, depuis 2022.
Un Soyouz-2.1b emporte seize Rassvet.
Huit tirs annuels entièrement consacrés à la constellation feraient 128 satellites.
Ils ne le sont pas. Ce lanceur sert aussi au reste du programme spatial russe et aux besoins militaires.
L’écart entre le calendrier et le pas de tir n’est pas une faute de calcul. C’est une promesse que personne ne tient.
Deux cent quatre-vingt-douze
Bureau 1440 vise 292 satellites d’ici 2027, indique le Kyiv Post.
Militarnyi détaille la marche.
156 en 2026, 292 en 2027, 318 en 2028. Plus de 900 d’ici 2035.
Au 31 août, trente-deux sont partis.
Douze tiennent.
Cent cinquante-six moins douze.
Il reste cent quarante-quatre satellites à placer avant le Nouvel An.
Aucune ligne des sources n’explique comment.
Euromaidan Press pousse le compte plus loin encore. 924 satellites visés d’ici 2035.
On ne rattrape pas une constellation avec huit fusées.
Cent deux milliards
L’argent de l’État
L’argent, lui, est là.
Militarnyi chiffre le financement fédéral à 102 milliards de roubles, au titre du projet national Économie des données.
L’entreprise prévoit de lever 329 milliards de roubles de plus par elle-même.
Ses installations occupent 50 000 mètres carrés au technoparc ZIL, à Moscou, pour un coût annoncé de 1,5 milliard de roubles par an.
Cent deux milliards de roubles publics pour un projet qui s’appelle Économie des données. Le nom est civil. L’usage que Kyiv décrit ne l’est pas.
Trois mille cinq cents personnes
Née en 2020 sous le nom de MegaFon 1440, renommée deux ans plus tard sous ICS Holding, retrace Militarnyi.
Bientôt six ans d’existence. Trente-deux satellites en orbite.
Le dossier ne fournit aucune comparaison chiffrée avec un opérateur occidental. Il ne la fournit pas, alors je ne l’écris pas.
Il fournit autre chose. Une entreprise financée, logée, dotée de milliers d’ingénieurs, et des objets qui redescendent.
Aucune ligne budgétaire ne pousse un satellite d’un seul kilomètre.
L’argent est voté. L’orbite ne se vote pas.
Le terminal de quinze kilos
Soixante centimètres, quinze kilos
Il y a l’objet au sol aussi.
Militarnyi donne les caractéristiques annoncées du terminal. Jusqu’à 60 centimètres de côté. Moins de 15 kilos.
Antenne réseau à commande de phase. Débit annoncé jusqu’à 1 Gbit/s.
Quinze kilos, un soldat porte ça. Le dossier ne dit pas combien de terminaux sont livrés.
De moins quarante à plus quarante
La plage de température annoncée va de −40 °C à +40 °C.
Le premier essai de liaison date de 2023. 10 Mbit/s. 41 millisecondes. Militarnyi le rappelle.
Trois ans plus tard, la fiche promet cent fois plus de débit.
C’est une fiche technique. Une fiche technique n’est pas une liaison.
Militarnyi note que ces terminaux porteraient des restrictions géographiques, contrairement aux Starlink que les forces russes détournaient.
Militarnyi situe l’orbite prévue de Rassvet au-dessus de celle de Starlink et sous celle de OneWeb. Une place entre deux constellations qui, elles, fonctionnent.
Un terminal verrouillé par son fabricant, ça change qui décide. Ça ne change pas ce qui passe au-dessus.
Au-dessus, pour l’instant, il passe douze objets.
Quinze kilos au sol. Le compte manque en haut.
Deux familles de fusées
Angara n’est pas Soyouz
Ici, il faut ralentir.
Les Rassvet partent au Soyouz-2.1b. Depuis Plesetsk.
L’usine qui brûle à Perm fabrique le RD-191, moteur de la famille Angara.
Deux familles. Deux chaînes de montage.
United24 Media relie le système de lancement Angara aux plans russes d’expansion de Rassvet. Le lien tient dans le projet. Il ne tient pas dans les 32 satellites déjà lancés.
La cause reste inconnue
Militarnyi indique que le feu a pris pour des raisons qui restent inconnues.
La chaîne de veille Exilenova+ signale l’incident. Militarnyi travaille ensuite sur les données publiques disponibles.
Le ministère des Situations d’urgence confie l’enquête à l’un de ses enquêteurs, rapporte 59.ru.
Personne n’écrit sabotage.
Personne n’écrit accident non plus.
Le dossier n’établit aucun lien de cause entre l’incendie de Perm et les satellites qui restent bas. Il pose deux faits dans la même semaine.
Ce qu’on peut poser tient en deux lignes. Un atelier de Proton-PM a brûlé sur 2 100 mètres carrés. Le même pays essaie de monter une constellation et n’y arrive pas.
Le feu de Perm ne prouve rien. Il ajoute.
Novye Liady
Un bourg de l’Oural
Novye Liady, c’est un bourg. L’usine y est.
Le 2 septembre, au petit matin, il y a du feu dans l’atelier.
Quatre-vingts sauveteurs. Vingt-huit véhicules.
Le ministère répète qu’aucune information sur des victimes ne lui est parvenue. Le site 59.ru dit qu’il n’y a ni blessés ni morts.
Deux formulations pour la même absence.
Ce que le dossier ignore
On ne sait pas combien de personnes travaillaient dans ce bâtiment.
On ne sait pas ce que devient l’atelier de 44 000 mètres carrés ouvert au début de 2025.
On ne sait pas si la production du RD-191 s’arrête, ralentit, ou repart ailleurs.
Le dossier s’arrête là. Chaque fois.
Un site qui monte des moteurs de fusées, dans un pays qui en manque, avec un atelier neuf de quarante-quatre mille mètres carrés.
Et une matinée de septembre où quatre-vingts hommes montent avec vingt-huit véhicules pour l’empêcher de partir en entier.
Ce qu’il porte, c’est qu’une usine qui monte ce moteur depuis dix-neuf mois a passé une matinée à brûler.
Et que sa direction ne commente pas.
Personne ne publie la liste de ceux qui travaillaient là.
Ce qui reste en l'air
Le prochain lancement
Il y aura un troisième lot.
Le dossier ne donne pas sa date.
S’il part, il empruntera le même Soyouz-2.1b, depuis le même pas de tir de Plesetsk. Seize places à bord.
Il donne le rythme du pas de tir. Il donne l’objectif de 2027. Entre les deux, l’écart se voit à l’œil nu.
Pour KeepTrack, trente-deux satellites sur une orbite de 511 kilomètres, c’est le début d’une très longue route.
Le même texte note qu’à cette altitude la traînée atmosphérique désorbite un satellite en panne en cinq à dix ans.
Cinq à dix ans, c’est le temps qu’un satellite mort met à retomber. Le temps qu’il occupe une place sans rien faire.
Ce qu’on doit compter
Alors combien de lots faudra-t-il tirer avant qu’un drone russe trouve sa liaison au-dessus de l’Ukraine ?
La question a une réponse chiffrée, et le dossier la donne. Entre deux cents et trois cents satellites en état de marche.
Il y en a douze.
La dette se lit là, douze contre trois cents.
Douze satellites, deux fenêtres, une usine à réparer. Le compte bouge peu d’un mois sur l’autre.
Douze qui ouvrent deux fenêtres par jour au-dessus d’un pays qu’ils servent à frapper.
Une usine brûle à Perm et le retard s’allonge. Une nuit de gagnée pour une ville ukrainienne, un atelier vide pour un bourg de l’Oural.
Les deux tiennent dans la même matinée.
Proton-PM ne commente pas. Le ministère ne nomme pas l’usine. Le retard, lui, se paie au sol.
La constellation ne monte pas. Les drones, eux, partent quand même.
Trente-deux objets tournent. Aucun ne monte encore.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Sources Secondaires :
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