Le chiffre
Quelques heures plus tôt, le premier ministre parle dans la même salle.
Serhii Koretskyi annonce un déficit du budget de la défense de 27 milliards de dollars. Il demande aux partenaires de le couvrir par un financement d’urgence, rapporte Liga.net.
La guerre technologique coûte plus cher, dit-il. L’ennemi renforce ses attaques aériennes. Il produit et lance plus de drones et plus de missiles.
Le gouvernement attend 30 milliards de dollars des partenaires cette année, si les engagements tiennent. Il en cherche 12,7 avant la fin décembre.
L’argent déjà dépensé
Un détail traverse son intervention. Le ministère de la Défense finance son premier semestre avec l’argent du second.
Un ministère qui consomme entre janvier et juin une partie de ce que le Parlement lui avait accordé pour la seconde moitié de l’année : voilà ce que le premier ministre décrit à la tribune.
Le calendrier a glissé.
De janvier à mai, la sécurité et la défense prennent 854,1 milliards de hryvnias. Soit 63,3 % des dépenses du fonds général.
Le budget de la défense pour 2026 monte à 4,4 billions de hryvnias.
Le gouvernement passe en régime d’économie stricte sur tout ce qui ne relève pas de la défense. Soixante-dix milliards de hryvnias partent vers l’armée. Les retraites et les salaires restent servis, écrit Ukrinform.
Le budget de l’an prochain suivra le même principe, annonce-t-il. Économiser au maximum.
Le semestre d’après a déjà servi.
Deux cent vingt-six
Le seuil
Deux cent vingt-six. C’est la barre.
Cent quatre-vingt-dix-huit sur la taxe. Cent quatre-vingt-quatorze sur les douanes.
Un troisième vote suit dans la journée. Cent quatre-vingt-douze. Trois scrutins. Aucun ne franchit la barre.
Trois textes différents, deux commissions favorables, une conformité au droit européen confirmée le jour même, et malgré tout un tableau qui s’arrête chaque fois une trentaine de voix trop bas.
Le dossier était prêt. La salle, non.
Les textes
Le premier projet, numéro 15112, arrive au Parlement le 30 mars 2026, signé Ioulia Svyrydenko. Il est retiré le 16 juillet.
Un texte de remplacement le suit, déposé le 7 mai par deux députés, Danylo Hetmantsev et Oleksandr Sova.
Le volet douanier vient du Cabinet des ministres, fin juillet. Sa fiche montre un parcours propre. La commission des finances recommande fin août de l’adopter en entier.
Le jour du vote, la commission de l’intégration européenne écrit que le texte ne contredit pas le droit de l’Union.
La Rada le renvoie quand même à son auteur.
Huit textes tombent dans la même séance, compte le Kyiv Post. Le principal et ses solutions de rechange.
Le premier échec de l’année remonte au 26 mai.
Vingt-huit manquantes, puis trente-deux, puis trente-quatre.
Vingt pour cent
L’argument des députés
Les députés donnent une raison. Les prix.
Ils redoutent une hausse rapide, de l’ordre de 20 %, sur des biens de consommation populaires, en pleine guerre, rapporte LB.ua.
L’argument tient debout. Un colis à quarante euros vous coûterait huit euros de plus.
Ce n’est pas un chiffre de traité. C’est un chiffre de fin de mois.
Qui paie quoi
Le mécanisme prévu n’envoie personne au guichet. La place de marché encaisse la taxe au moment de l’achat, puis la reverse.
Les envois entre particuliers restent exonérés sous 45 euros. Les bagages non accompagnés sous 150. Le matériel de défense et les drones aussi.
Au-delà de 150 euros, un droit de douane de 10 % s’ajoute déjà, rappelle RBC-Ukraine.
Entrée en vigueur au plus tôt le 1er janvier 2027, avec une période sans pénalités pour les erreurs involontaires.
Personne n’aurait payé cette année.
Le texte prévoyait une entrée en vigueur au premier jour de 2027, une période de tolérance pour les erreurs involontaires, et une exonération intacte pour les envois entre particuliers.
Rien d’immédiat. Rien de brutal.
Reste l’autre moitié de la balance. Les commerçants ukrainiens, eux, paient la taxe pleine sur les mêmes objets.
Huit euros de plus sur quarante.
Soixante-quinze millions
Le compte des boîtes
Soixante-quinze millions de colis par an.
Le service des douanes en traite plus de cent millions en deux ans, import et export confondus.
Ce sont des chiffres de logistique. Ils deviennent des chiffres de budget.
Soixante-quinze millions de boîtes par an, moins de un pour cent effectivement taxées, quatre-vingt-quinze milliards de hryvnias de marchandises en six mois : la franchise est devenue une politique commerciale à elle seule.
Personne ne l’a votée comme telle.
Les places de marché
Au premier semestre 2025, les envois postaux et express valent 95,3 milliards de hryvnias, écrit NV. Dont 44,6 milliards entrés en franchise.
Temu, à elle seule : 13,5 milliards. AliExpress : 4,4 milliards.
Les envois mensuels de Temu se multiplient par huit en un an. La plateforme grandit ici plus vite que dans n’importe quel pays d’Europe, note le même dossier.
Aucune de ces boîtes ne passe devant un percepteur.
Elles passent par une déclaration électronique, et rien d’autre.
Le volume double le débat. Une taxe sur peu de choses ne pèse rien. Une taxe sur soixante-quinze millions de choses devient une ligne budgétaire.
Un pays de boîtes qui ne paient rien.
Deux fois vingt-sept
Le nombre qui revient
NV pose un calcul. Si la croissance des colis tient son rythme, entre quarante et cinquante pour cent par an, la taxe non perçue atteindra 27 milliards de hryvnias en 2026.
Pour 2025, le même calcul donnait 17,9 milliards.
Le même jour, dans la même ville, le premier ministre parle de 27 milliards de dollars.
Le nombre est identique. Rien d’autre ne l’est.
Vingt-sept milliards de hryvnias de taxe qui n’entre pas, vingt-sept milliards de dollars qui manquent à la défense, et entre les deux un facteur quarante-cinq qui sépare les monnaies.
Deux chiffres jumeaux. Deux ordres de grandeur.
Pas la même monnaie
Le Kyiv Post donne le taux. Dix milliards de hryvnias valent 224,6 millions de dollars.
À ce compte, vingt-sept milliards de hryvnias font un peu plus de six cents millions de dollars, et un dollar s’échange contre environ quarante-cinq hryvnias, si bien que les deux nombres jumeaux ne pèsent pas du tout la même chose.
La réforme rapporterait 224,6 millions de dollars par an. Contre un trou de 27 milliards.
Moins de un pour cent du trou.
L’échelle est là. La taxe sur les colis ne rebouche rien. Elle ouvre une porte, et la porte donne sur l’argent des autres.
Voilà pourquoi la bataille porte sur une somme aussi mince. Pas pour la somme.
Le même nombre, deux monnaies, aucun rapport.
Cent quatre-vingt-douze
Six noms
Le troisième vote de la journée porte sur autre chose. La Rada doit nommer un groupe consultatif d’experts, chargé de trier les candidats aux postes de membres de la Chambre des comptes.
Six noms sont soumis. Trois viennent de l’étranger. Igors Ludborgs, de Lettonie. Pascal Munié, de France. Lee Somerfield, du Royaume-Uni.
Trois Ukrainiens ensuite. Oleksandr Boïko recueille 170 voix. Myroslava Masliak, 182. Oleksandr Rojko, 155.
Six personnes, trois auditeurs venus de Lettonie, de France et du Royaume-Uni, trois Ukrainiens, chargées seulement d’examiner des candidatures avant que le Parlement se prononce dessus. Voilà tout le mandat.
Les sièges vides
Le vote d’ensemble s’arrête à 192. Deuxième échec, rapporte Liga.net.
La Chambre des comptes compte onze membres. Six postes sont vacants.
Cinq personnes font le travail de onze.
Aucun des six noms n’aura à décliner. Le groupe n’existe pas.
Ce vote-là figurait dans les conditions du prêt européen, écrit le Kyiv Post. L’échéance tombait en août.
Onze fauteuils, cinq occupés, personne pour trier.
Deux ans et demi
La page qui ne bouge plus
Roksolana Pidlassa préside la commission du budget. Elle rappelle une durée.
La Chambre des comptes travaille en composition réduite depuis près de deux ans et demi. Il faut remplir ces postes pour qu’elle fasse mieux son travail, dit-elle.
Sur le portail du Parlement, la page consacrée aux candidats porte deux annonces. Mai 2023. Novembre 2023.
Quarante-six pièces jointes à la seconde. Neuf à la première.
Rien après.
Ce qu’un auditeur regarde
La Chambre des comptes vérifie l’argent public. Elle regarde où il va, et si quelqu’un l’a suivi.
Le même 1er septembre, le gouvernement annonce un audit détaillé des dépenses du ministère de la Défense.
Un audit du gouvernement sur lui-même.
Une institution chargée de contrôler l’argent public, amputée de six de ses onze membres depuis deux ans et demi, pendant que l’exécutif annonce vérifier lui-même les dépenses de sa défense.
Le décalage tient debout tout seul.
Pendant ce temps, l’institution qui devrait regarder de l’extérieur attend six nominations. Elles ne viennent pas.
On audite au moment où l’auditeur manque.
Les cases de Bruxelles
Sept conditions
Bruxelles ne prête pas à l’aveugle. Elle prête par cases.
Le prêt de soutien à l’Ukraine vaut 90 milliards d’euros. Quarante-cinq pour la seule année 2026.
Le 25 juin 2026, la Commission verse la première tranche. Trois milliards deux cents millions d’euros, après sept conditions remplies.
Parmi elles, la suppression des exonérations de taxe sur les colis de faible valeur. Aussi la prolongation de la taxe militaire, et l’alignement douanier sur les règles européennes.
Le calendrier
La suite est datée. 3,7 milliards d’euros annoncés pour septembre. Un milliard quatre cent cinquante millions avant la fin de l’année.
Le Kyiv Post écrit que le vote sur la Chambre des comptes conditionne cette deuxième tranche.
Le 30 juillet, le Conseil de l’Union amende le plan Ukraine. Plus de huit milliards d’euros s’ajoutent pour 2026, avec des étapes supplémentaires sur l’État de droit et la lutte contre la corruption. Près de trente conditions nouvelles.
La Facilité européenne dépasse cinquante milliards d’euros pour la période. Vingt et un virgule six milliards sont déjà partis, en sept versements.
Une partie de cet argent sort des avoirs russes immobilisés.
Trois virgule deux milliards en juin, trois virgule sept annoncés pour septembre, un virgule quarante-cinq avant décembre : l’aide arrive découpée, et chaque morceau s’ouvre avec une liste cochée.
Rien d’automatique.
Chaque tranche a sa case à cocher.
Le Fonds compte
Huit virgule un
Le 26 février 2026, le conseil d’administration du Fonds monétaire international approuve un mécanisme élargi de crédit pour l’Ukraine. Quarante-huit mois. Environ 8,1 milliards de dollars.
Deux cent quatre-vingt-quinze pour cent de la quote-part du pays.
Le 20 juillet, le conseil boucle la première revue. Le versement qui suit approche six cent quatre-vingt-dix millions de dollars.
Tous les critères quantitatifs de fin mars sont respectés, écrit le Fonds.
Un programme de quarante-huit mois, une première revue bouclée en juillet, des critères chiffrés tous tenus à la fin mars, et une ligne qui signale que les réformes de structure avancent moins vite.
La différence compte.
Le retard
Une phrase suit, dans le même communiqué. La mise en œuvre de certaines réformes structurelles a pris du retard.
La taxe sur les colis figure parmi les jalons du mémorandum de février, rapporte ZN.ua. L’échéance était mars. Puis fin juillet, écrit le Kyiv Post.
Le jalon sur la Chambre des comptes court jusqu’à la fin décembre. Le ministre des Finances chiffrait en mai le besoin extérieur de 2027 à 43 milliards de dollars, et à quatre-vingt-quinze milliards celui des deux années réunies.
Les chiffres passent. Les institutions traînent.
Les critères tiennent, les réformes glissent.
Le procès facile
Ce qu’on croit
Il existe une lecture toute prête de cette journée. Un pays corrompu refuse de se réformer.
Elle se vend bien. Elle résiste mal aux chiffres.
L’agence nationale de prévention de la corruption publie le classement de 2025 en février. L’Ukraine obtient 36 points sur 100. Cent quatrième rang sur 182 pays.
Un point de plus qu’en 2024. Onze de plus qu’en 2013, quand le pays occupait le cent quarante-quatrième rang. Quarante places gagnées.
Quatre points gagnés pendant quatre ans d’invasion à grande échelle.
Un pays où quatre-vingt-onze pour cent des gens croient la corruption partout, où moins de un sur cinq en a fait l’expérience, et où le refus du pot-de-vin gagne dix-sept points en dix ans.
Les deux chiffres coexistent.
Ce que les données disent
Maryna Starodubska enseigne à l’école de gestion de l’académie Kyiv-Mohyla. Elle publie le même 1er septembre, dans le Kyiv Independent.
Quatre-vingt-onze pour cent des Ukrainiens croient la corruption répandue. Moins de 19 % l’ont rencontrée eux-mêmes. Elle cite l’agence anticorruption et une revue de l’OCDE.
La part de ceux qui condamnent le pot-de-vin monte de 37 % à 54 % en moins d’une décennie.
Autre mesure, tirée d’une enquête européenne. Les Ukrainiens attendent de leurs tribunaux qu’ils traitent tout le monde également : 9,62 sur 10, la note d’attente la plus haute du continent. Ils notent le fonctionnement réel 2,03.
Une société qui exige beaucoup plus qu’elle ne reçoit. Ça ressemble à du cynisme, vu de loin. De près, ça ressemble à une facture impayée.
Un peuple qui note ses juges deux sur dix.
Le prix du blocage
Ce que disent les ministres
Les deux bouts tiennent ensemble. Le procès facile est faux. Le vote bloqué reste bloqué.
Le ministre des Finances, Serhii Martchenko, retourne la question. Faut-il garder un privilège fiscal pour des pays possiblement hostiles et pour leurs places de marché ?
Danylo Hetmantsev préside la commission des impôts. Sans l’argent des partenaires, dit-il, retraites et salaires d’enseignants ne partiraient pas à temps. La solde des militaires non plus.
Il chiffre l’échec du jour à quatre milliards d’euros d’aide européenne, et au programme du Fonds.
Un ministre qui parle de privilège fiscal offert à des marchés étrangers, un président de commission qui parle de soldes non versées, un chef d’État qui parle de milliards immobiles.
Le même manque, trois fois.
Le premier ministre, lui, avait demandé aux députés de voter ces textes sans regarder leurs sondages.
Ce que le président a écrit
Le soir, Volodymyr Zelensky publie sur Telegram. Trois lois manquent. Plus de 4 milliards de dollars restent immobiles.
Il rappelle que 44 décisions du gouvernement valent quinze milliards de dollars. Il réclame la part du Parlement avant le 1er novembre 2026.
La possibilité existe, écrit-il. Les ministres et les députés le savent.
Le compte parlementaire tient en trois nombres.
Vingt-six projets déposés. Douze inscrits. Quatorze nulle part.
Dix-sept autres doivent encore arriver du gouvernement.
Quatorze textes qui n’attendent même pas leur tour.
Le colis arrive quand même
La question
La boîte part de Chine. Elle traverse. Elle arrive.
Personne ne l’arrête. Personne n’encaisse rien dessus.
Une boîte qui part d’un entrepôt chinois, traverse une frontière en guerre, arrive chez quelqu’un sans qu’un centime change de main, pendant qu’un budget de défense cherche vingt-sept milliards de dollars.
C’est la même journée.
Alors combien de boîtes faudra-t-il laisser passer avant que le Parlement remplisse six fauteuils vides ?
La réponse ne tient pas dans la taxe. Une recette de deux cent vingt-quatre millions ne referme pas un trou de vingt-sept milliards.
Ce qui se joue là-dessus, c’est la signature d’en face. Celle qui débloque des tranches.
Ce que le dossier ne dit pas
Le dossier ouvert ici ne donne pas le détail des scrutins. Il donne trois totaux. 198, 194, 192.
Il ne dit pas qui manquait dans la salle.
Il ne dit pas non plus quand les voix se trouveront. Le 1er novembre est une date de calendrier, pas une promesse.
Il ne dit pas combien de temps un front tient sur un budget qui s’est déjà servi dans l’année suivante.
Ce qui reste tient sur une ligne mince. Un colis à quarante euros d’un côté. Un budget de guerre de l’autre.
Le manque grandit. Les colis, eux, continuent.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Sources Secondaires :
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