Le chiffre du ministère
Le lendemain, le 2 septembre, le ministère ukrainien de la Défense publie son relevé du mois d’août. Une ligne porte tout le reste.
Jusqu’à 1 900 kilomètres de profondeur.
C’est la distance atteinte par les frappes ukrainiennes à l’intérieur de la Russie en août.
Le chiffre vient de l’agence Interfax-Ukraine, qui cite le service de presse du ministère.
Le point le plus lointain porte un nom.
Tobolsk. Un complexe pétrochimique de Sibérie occidentale.
Le ministère ajoute sa formule. Il dit augmenter le coût de la guerre pour l’agresseur.
Winnipeg, et quatre-vingts de plus
Mille neuf cents kilomètres, ça ne veut rien dire. Un chiffre reste un chiffre. Tant qu’on ne l’a pas posé sur une carte qu’on connaît par cœur.
Montréal-Winnipeg, à vol d’oiseau : 1 817 kilomètres.
Donc plus loin que Winnipeg. Quatre-vingts kilomètres de plus. Et l’usine brûle.
Un objet part d’une frontière. Il franchit l’équivalent d’un vol Montréal-Winnipeg. Il continue. Puis il descend sur une usine et il l’allume.
Ust-Luga, elle, se trouve à quelque 900 kilomètres de la frontière nord de l’Ukraine, écrit le Kyiv Independent. À cette échelle-là, c’est la banlieue.
La traversée d’un continent, refaite chaque nuit.
Ce que la distance achète
Douze raffineries
Le relevé d’août n’est pas une phrase. C’est un inventaire.
12 grandes raffineries touchées.
Capacité combinée d’environ 100 millions de tonnes de produits pétroliers par année.
Les noms sont publiés. Kirichi, Syzran, TANECO, Slavneft-YANOS. Saratov, Orsk, Novokouïbychevsk. Bachneft-Novoïl, Ilski, Afipski. Les deux Loukoïl, Nijni-Novgorod et Perm.
Ajoutez 2 usines de gaz et de pétrochimie.
3 terminaux et dépôts de carburant. 2 entreprises de l’industrie de défense.
Dix-neuf adresses. Trente et un jours. Une par jour et demi.
Le cadastre
Le ministère publie aussi les distances, cible par cible.
Ce n’est pas de la coquetterie. C’est un message adressé à des assureurs.
Loukoïl-Permnefteorgsintez : environ 1 500 kilomètres. Orsknefteorgsintez, même chose.
L’usine de traitement de gaz d’Astrakhan : 1 200.
Le centre spatial Progress, à Samara : 1 000.
Le combinat de Kamensk : 500. Deux ateliers détruits, quatre sérieusement endommagés, selon le même relevé.
Restent les trois terminaux. Tamanneftegaz. Le complexe de transbordement d’Ieïsk. Le dépôt de Lioudinovo.
Une liste d’adresses vaut une déclaration de guerre économique.
Le complexe
Ce qu’on y fractionne
Novatek-Ust-Luga fractionne du condensat de gaz stable.
Il en avale près de 8 millions de tonnes par année, chiffre Militarnyi. Trois unités de traitement. Trois millions de tonnes chacune, sur le papier.
Au premier semestre de 2026, l’usine en a traité 3,8 millions de tonnes.
Euromaidan Press donne une capacité de conception supérieure à 6 millions de tonnes. Les chiffres varient selon qu’on parle de la charge ou du produit fini. Ce qui ne varie pas, c’est ce qui sort. Du carburant. Rien d’autre.
Ce que ça devient
Du naphta léger. Du naphta lourd. Du kérosène. Une fraction diesel. Un composant de carburant marin.
En 2022, la production dépasse 6,8 millions de tonnes, rapporte Militarnyi. Dont 4,2 millions de naphta.
1,05 million de tonnes de carburant d’aviation. 1,49 million de diesel et de composants marins. 78 000 tonnes de gaz de pétrole liquéfié.
L’état-major ukrainien le formule sans détour. Ces produits servent l’activité militaro-économique russe et les besoins de ses forces armées. Une usine qui fabrique du carburant d’aviation. Une armée qui fait voler des avions. Il n’y a pas de mystère à viser cette usine-là.
Le kérosène ignore la différence entre un vol civil et un raid.
Cinq fois
Le calendrier
Ce n’est pas la première fois. C’est la cinquième.
Euromaidan Press compte quatre attaques confirmées avant celle-là. Les 24 et 25 mars. Le 31 mars. Le 7 avril. Le 14 août 2026.
Puis le 1er septembre. Encore.
Cinq visites en six mois sur la même installation. Ça cesse d’être un coup de main. Ça devient un entretien inversé. On ne détruit pas une usine de ce format. On l’empêche de guérir.
Le 14 août
Trois semaines avant, l’état-major ukrainien annonce déjà une frappe sur le même complexe. Deux unités de traitement touchées.
Militarnyi précise davantage.
Des unités de fractionnement détruites. Une unité d’hydrocraquage combiné endommagée. Une ligne de chargement au terminal portuaire voisin.
Le Moscow Times note un incendie à Ust-Luga ce jour-là aussi. Plus de 50 drones abattus au-dessus de la région, et 553 revendiqués dans tout le pays par le ministère russe de la Défense.
Après la vague de mars, Novatek avait suspendu le traitement du condensat et les chargements de naphta à l’exportation, selon trois sources de marché citées par Reuters.
Une usine qui redémarre est une cible qui se signale. Les fumées se voient de loin.
On ne l’a pas rasée. On l’a mise en convalescence permanente.
Le port
Le deuxième port du pays
Ust-Luga n’est pas une usine perdue dans un champ. Le Kyiv Post le rappelle. C’est le plus grand port russe de la Baltique. Le deuxième du pays.
Terminus du système de pipelines de la Baltique. Point de départ d’une flotte fantôme. L’an dernier, plus de 32,8 millions de tonnes de produits raffinés en sont sorties.
Le pétrole brut, lui, part au rythme d’environ 700 000 barils par jour, chiffre de 2025. Un port pareil ne se remplace pas. Il se contourne, mal, et à grands frais.
Sept cent mille barils
Sept cent mille barils par jour, c’est une abstraction. Voici ce que ça n’est pas.
Ce n’est pas une usine d’armement. Ce n’est pas un dépôt de munitions. C’est une caisse enregistreuse.
Le Kyiv Independent décrit le port comme une source majeure de revenus pour l’État russe. Ce qui finance un État en guerre finance la guerre.
Frapper une raffinerie touche le carburant. Frapper un terminal d’exportation touche l’argent. L’argent paie les deux. Le renseignement ukrainien dit exactement cela quand il écrit que l’installation soutient la capacité russe à poursuivre sa guerre.
La caisse est plus vulnérable que le canon.
La nuit du 1er septembre
La liste de l’état-major
La même nuit, ailleurs. L’état-major ukrainien publie sa liste.
Des sites de stockage et de lancement de drones à Donetsk occupé.
D’autres à Hvardiiské, en Crimée.
Un centre de communications militaires russe à Myrne, en Crimée. Un poste de commandement et d’observation à Polohy, dans la région de Zaporijjia.
Une concentration d’équipement militaire à Verkhniokamianka, région de Louhansk. Un dépôt de carburants et de lubrifiants à Borysovka, région russe de Belgorod, rapporte Ukrinform.
L’ampleur des dégâts est en cours d’évaluation, ajoute l’état-major. La formule revient chaque fois.
Quatre Msta-B
Le 30 août, à Tsymboulovaïa, dans la région d’Orel, un système de lancement et un site de stockage de drones. Confirmé après coup.
Et puis le détail qui ramène tout au sol. Le voici.
La 44e brigade repère cinq positions d’artillerie russes camouflées par reconnaissance aérienne. Quatre obusiers Msta-B détruits. Un D-20.
Mille neuf cents d’un côté. Quatre canons de l’autre. C’est la même guerre. Elle se compte simplement dans deux unités qui ne se parlent pas.
Un dépôt de lubrifiants pèse autant qu’un obusier.
Trois millions huit
Le creux de vingt ans
Voilà où mène l’inventaire.
En août, le raffinage russe tombe à 3,8 millions de barils par jour, relève le Kyiv Post. Le plus bas niveau en plus de vingt ans.
Un été normal se situe entre 5,3 et 5,5 millions. Le compte n’y est pas. Juillet descend plus bas. 3,6 millions, selon Bloomberg repris par le Moscow Times. Un creux inédit depuis mai 2002. Environ un tiers sous la norme saisonnière.
Au moins 26 raffineries ont connu des arrêts récents.
Ce que l’état-major a compté
Les frappes contre les raffineries se comptent, elles aussi.
21 en août, un record mensuel. 18 en juillet, dont Omsk, à plus de 2 500 kilomètres de la frontière. Le précédent record datait de mai, avec 17.
Le 4 juillet, l’état-major ukrainien avançait un chiffre plus large : 42,7 % de la capacité de raffinage russe projetée mise hors service.
Il ajoutait 13,5 milliards de dollars de pertes pour le secteur depuis août 2025.
Plus de 60 réservoirs détruits ou endommagés de façon critique.
Un pourcentage ne fait pas de bruit. Il se lit ailleurs.
Un pays qui raffine moins qu’en 2002 fait encore la guerre.
La pompe
Quarante litres
Voici où ça se lit.
Des chaînes de stations-service russes imposent des limites d’achat de 40 à 60 litres, relève le Kyiv Post.
Quarante litres. Pas un plein. Un demi-réservoir, pour bien des voitures.
Une limite d’achat n’est pas un prix. C’est une attente. Et l’attente se paie en matins.
Le prix suit.
L’essence AI-95 atteint 120 roubles le litre, soit environ 1,50 $ US, selon le même journal.
La moyenne nationale se tenait à 77,89 roubles le litre le 27 juillet, rapportait le Moscow Times. Une hausse de 19 % depuis janvier.
Dans les trois premières semaines d’août, la production et les livraisons d’essence reculent de près de 20 % sur un an. Le diesel, de plus de 23 %.
Le camion qui roule moins
Les ventes de gros d’essence à la Bourse de Saint-Pétersbourg chutent d’environ 20 % au début d’août.
Et les camionneurs raccourcissent leurs journées. Moins de route. Des entreprises de logistique ramènent leur distance quotidienne de 600 à 700 kilomètres à environ 500, rapportait le Kyiv Post en juillet. Le temps perdu se passe en file, à attendre de faire le plein.
Une crise du carburant touchait alors plus de 50 régions.
Voilà le trajet complet. Un condensat brûle en Baltique. Un chauffeur russe perd jusqu’à deux cents kilomètres par jour, très loin de là.
Ce qui brûle dans un terminal se lit à la pompe.
L'interdiction
Jusqu’au 31 janvier
Un État qui manque de carburant fait une chose avant toutes les autres. Il ferme la porte.
Le 30 juillet 2026, Moscou prolonge l’interdiction d’exporter l’essence et le diesel. Du 1er août au 31 janvier 2027, rapporte le Moscow Times.
Le carburéacteur est interdit d’exportation jusqu’en novembre. Le kérosène reste au pays.
Le 30 août, nouvelle rallonge : diesel, carburant marin et gasoil restent bloqués pour les producteurs jusqu’au 30 septembre. L’échéance était au 31 août. Le vice-premier ministre Alexandre Novak avait laissé entendre une fin d’année. La date a glissé de treize mois.
Les agriculteurs d’abord
Le reste du dispositif dit ce que le décret cache.
Des ententes directes entre pétrolières et autorités régionales pour livrer les agriculteurs en priorité, jusqu’au 1er novembre.
Des plafonds de prix suspendus sur les marchés publics de carburant jusqu’à la fin de 2026.
Un État qui priorise ses agriculteurs par décret protège sa récolte avant le reste. Ce n’est pas une mesure de guerre. C’est une mesure de pénurie.
On ne rationne pas ce qu’on possède en abondance.
Le silence de l'entreprise
Rien sur le site
Novatek est une société cotée. Elle publie des communiqués.
Sa page de communiqués s’arrête au 26 août 2026.
Le conseil d’administration y recommande un dividende pour le premier semestre.
Sur la frappe du 1er septembre, rien.
Sur celle du 14 août, rien non plus.
Le dossier ne dit pas ce que l’entreprise a perdu. Il dit seulement qu’elle n’en parle pas à ses actionnaires.
Des écoles à Novosele
Le gouvernement de la région de Leningrad tient lui aussi un site.
Les 1er et 2 septembre, il y publie l’ouverture de deux écoles à Novosele. Un forum de la jeunesse appelé Ladoga. Un établissement médical. Une rénovation de logements à Sosnovy Bor. Une subvention communautaire.
De l’attaque de drones qui a mis le feu au port de sa propre région, rien. Pas une ligne.
Le gouverneur parle ailleurs. Les agences le citent.
Le site officiel, lui, tient la rentrée scolaire.
Deux septembre en Russie. Des rubans d’un côté. Des cuves de l’autre.
Le dernier mot de l’entreprise est un dividende.
Le ciel
Le président, le 1er septembre
Le soir même de la frappe, le président ukrainien s’adresse au pays.
L’espace aérien russe devient complètement dangereux, dit-il. Les jours sûrs dans le ciel russe sont terminés.
Pour l’instant, ajoute-t-il, ce ciel appartient aux drones, pas à l’aviation civile. L’avertissement vise nommément les compagnies aériennes, les assureurs, et quiconque utilise encore les grands aéroports russes.
Il précise que l’Ukraine ne menace aucun avion civil et qu’elle frappe des cibles militaires et la part de l’économie qui sert la guerre.
Les avions des autres
La même nuit, l’Estonie fait décoller des chasseurs. Des drones seraient entrés dans son espace aérien, d’après le Kyiv Post. Des alertes aériennes se déclenchent près de la frontière.
L’an dernier, en septembre, le même président disait que la machine de guerre russe ne s’arrêterait que faute de carburant. Cette phrase-là n’était pas une image. C’était un plan de campagne.
L’Ukraine a d’ailleurs accepté de suspendre temporairement ses opérations de drones quand des partenaires le lui demandaient pour des raisons diplomatiques, dit encore l’adresse du 1er septembre.
Une campagne qu’on peut mettre en pause est une campagne qu’on tient. C’est un robinet.
Fermer un ciel coûte moins cher que le défendre.
Ce que la distance ne fait pas
Ce qui brûle et ce qui reste
Il faut tenir les deux vérités ensemble. Sans en lâcher une.
Le raffinage russe est au plus bas depuis 2002.
Et la guerre continue.
Douze raffineries touchées en août n’ont pas déplacé une seule ligne de front. Après mars, le complexe d’Ust-Luga a rouvert. Rien n’indique qu’il en aille autrement.
Après une frappe précédente, les chargements de carburant reprennent trois jours plus tard au terminal endommagé, rapporte Reuters. Des analystes prévenaient qu’il faudrait des semaines pour relancer les grandes opérations.
Une frappe à mille neuf cents kilomètres achète du temps. Elle n’achète pas de paix.
La dette
Reste la question que le relevé d’août ne pose pas.
Combien de raffineries faut-il allumer à mille cinq cents kilomètres de la frontière avant qu’un seul kilomètre de territoire change de main ?
Personne n’a la réponse. Le dossier ne la contient pas. Ce qu’il contient, c’est un chiffre qui grandit chaque mois, une file d’attente qui s’allonge à des pompes russes, et un port qui recharge des pétroliers quelques jours après l’incendie.
La distance, elle, ne se rediscute plus. La portée tient, mois après mois.
Ce qui n’est pas acquis, c’est ce qu’on fait d’une portée pareille quand elle ne suffit toujours pas.
Les kilomètres sont là. La guerre aussi.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Sources Secondaires :
Prokerala, distance à vol d’oiseau entre Montréal et Winnipeg : 1 816,95 kilomètres
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