Deux ans
Les deux enfants sont des filles.
L’administration militaire régionale décrit des commotions, des blessures de souffle et des traumatismes crâniens fermés. Chez l’aînée, il y a en plus des éclats dans l’abdomen et dans les jambes.
La plus jeune a 2 ans.
Deux ans, c’est un siège d’appoint. C’est quelqu’un qu’on porte encore pour traverser.
Même diagnostic de base pour les deux fillettes. L’aînée a des éclats en plus.
Onze ou douze
Ukrinform écrit 11 ans pour l’aînée, le 1er septembre, d’après le communiqué régional.
Le 2 septembre, le média local most.ks.ua écrit 12 ans et signale une opération chirurgicale.
Un an d’écart entre deux dépêches. Le dossier ne tranche pas.
L’écart reste ouvert. Corriger sans source, ce serait inventer.
Au singulier, le communiqué parle de la mère des fillettes. Il n’écrit nulle part qu’elles sont sœurs.
Ce qui ne bouge pas d’une dépêche à l’autre, c’est le reste. Deux enfants, une voiture, un hôpital.
Un an d’écart, et personne ne le lève.
Le chauffeur
Quarante-six ans
46 ans, pour le chauffeur. Un corps de plus dans le décompte du jour.
Commotion, blessure de souffle, traumatisme crânien fermé, écrit l’administration régionale. Même diagnostic pour les deux femmes de 32 et 36 ans.
Il est à l’hôpital. L’administration qualifie son état de moyen. Le dossier le range parmi les cinq blessés, et c’est ainsi qu’on sait qu’il est vivant.
Conduire un taxi, c’est un métier de portières. Ouvrir. Charger. Rouler. Rendre la monnaie.
Le reste est vide
Le communiqué ne donne pas son nom. Ni sa compagnie. Ni depuis combien d’années il conduit dans cette ville.
Il précise que la mère des fillettes a aussi des éclats dans les jambes. Il ne dit pas laquelle des deux femmes c’est.
Ce que le dossier donne, c’est un âge et trois lignes de traumatologie. Aucun responsable n’y figure.
À 13 h 40, la course s’arrête.
Il a pris une course. Elle finit à l’hôpital. Le prix, lui, se paie ailleurs.
Il conduisait. Après, plus rien n’est écrit.
Kouchouhoum, deux fois
Le camion qui allait au feu
Kouchouhoum est un bourg du district de Zaporijjia. Le matin du 1er septembre, une drone russe frappe un véhicule du Service d’État des situations d’urgence qui roule vers un incendie. Ivan Fedorov, chef de l’administration militaire régionale de Zaporijjia, écrit que la frappe endommage le véhicule et blesse quatre secouristes.
Le camion n’arrive pas au feu.
Le Service d’État des situations d’urgence roule vers les incendies que les frappes allument. Ce matin, il n’y arrive pas.
Quatre pompiers partent à l’hôpital, avec des blessures de gravité inégale, rapporte Euromaidan Press.
La voiture de l’après-midi
Plus tard le même jour, dans le même bourg, une drone attaque une voiture civile. Elle détruit le véhicule.
Deux morts. 73 ans pour l’homme, 47 pour la femme, écrit Fedorov. Un habitant de Kouchouhoum, 38 ans, figure sur la même liste.
Fedorov signale aussi une attaque contre des volontaires qui évacuent des habitants de communautés de première ligne.
Au matin, un camion de pompiers. Une voiture l’après-midi. Des volontaires entre les deux.
Aucun de ces trois communiqués ne décrit un objectif militaire.
Trois véhicules civils, un seul village, une seule journée.
Poltava, début d'après-midi
Une entreprise
À 13 h 02, le même jour, l’ennemi attaque une entreprise de la communauté de Poltava.
Vitalii Diakivnytch, chef de l’administration militaire régionale de Poltava, l’annonce sur son canal officiel. Tous les services de secours travaillent sur place, écrit-il. Bilan préliminaire, deux blessés.
Il corrige une demi-heure plus tard. Trois.
À 13 h 31, la dépêche d’Ukrinform sort. Le chiffre a déjà bougé. Les blessés reçoivent l’aide médicale nécessaire, ajoute-t-il.
Un quart de travail
Le communiqué ne nomme pas l’entreprise. Il ne dit pas ce qu’on y fabrique.
Une entreprise, c’est un quart de travail. Des gens qui arrivent à la même heure et repartent à la même heure. Une carte qu’on passe à l’entrée. Un vestiaire.
Le 27 août, dans la nuit, la Russie avait déjà frappé des entreprises industrielles et un site énergétique de la région, rappelle Ukrinform.
Deux blessés, puis trois. Le chiffre monte pendant qu’on écrit la dépêche.
Le communiqué ne nomme personne. Ni l’usine, ni les trois.
On entre travailler, on sort par l’ambulance.
Zolochiv
Trente, sept, trois
Zolochiv est un village du district de Bohodoukhiv, dans la région de Kharkiv.
Oleh Syniehoubov, chef de l’administration militaire régionale de Kharkiv, écrit qu’un bombardement y blesse trois personnes. Une femme de 30 ans. Une fille de 7 ans. 3 ans pour le garçon.
Réactions de stress aigu, dit le diagnostic.
Pas d’éclat. Pas de fracture. Le corps encaisse autrement.
Une entrée médicale
Le communiqué s’arrête au diagnostic. Il ne dit pas où se tenaient les trois personnes. Rien non plus sur un toit commun.
Une réaction de stress aigu ouvre un dossier. Ça se compte dans le bilan régional du jour, à côté des éclats et des fractures.
Sur les cinq blessés de la région ce jour-là, trois sont à Zolochiv. Deux ont moins de dix ans.
Les deux autres sont à Lozova, blessés le 31 août, écrit le maire Serhii Zelenskyï.
Le 26 août, deux frappes touchent un centre d’affaires d’un quartier résidentiel de Lozova. Au moins dix blessés, rapporte Ukrinform.
Un garçon de trois ans figure dans un bilan régional.
L'inventaire du jour
Ce que Kharkiv compte
Le 1er septembre, la Russie frappe Kharkiv et 15 autres localités de la région en vingt-quatre heures, écrit Syniehoubov.
À Zolochiv, six maisons privées, deux voitures, un minibus, un garage, un magasin, une trottinette.
Kovali perd une maison et ses dépendances.
Nova Oleksandrivka, une maison. Hnylytsia, des lignes électriques.
Komarivka compte cinq maisons privées. Iazykové, des lignes.
La trottinette
Slatyné, une maison. Derhatchi, des lignes. Lozova, une entreprise civile. Vessélé, un entrepôt. Novovolodymyrské, des lignes encore.
Des drones frappent le district de Chevtchenkivskyi, à Kharkiv même.
Dans cette liste, il y a une trottinette.
Elle figure entre un magasin et un garage, dans le bulletin d’une administration militaire régionale, le 1er septembre 2026.
À Lozova, la veille, une station-service et une usine de transformation, ajoute le maire.
Seize localités en une journée. Aucune de ces lignes ne fait un titre.
Une trottinette entre dans un bulletin militaire.
Ce que la nuit avait fait
Deux cent dix-huit
Le jour du taxi commence par une nuit.
La Russie lance des missiles balistiques, des missiles de croisière et 218 drones sur l’Ukraine, dont environ un tiers à réaction, rapporte le Kyiv Independent. La défense antiaérienne en abat ou en neutralise 199.
Bilan national de la journée. 16 et 54.
Kyiv et sa région en prennent douze et vingt et un.
Seize d’un côté. Cinquante-quatre de l’autre. Le premier nombre est définitif.
Le reste de la carte
Kherson, un. Une drone FPV sur une voiture.
Donetsk. Un et neuf. Dnipropetrovsk, six. Soumy, cinq. Zaporijjia. Deux et douze.
Odessa, un, selon le chef de son administration, Oleh Kiper.
Volodymyr Zelensky dit que la Russie planifie ses frappes pour détruire au maximum la vie des gens.
Seize, pour tout un pays. Cinq tiennent dans une seule voiture.
Le taxi de Korabelny est une ligne dans cette addition. Kouchouhoum en est deux. Poltava, une. Zolochiv, une.
Une journée entière tient dans une addition.
La rive droite
Depuis juillet 2024
Ce qui arrive au taxi de Korabelny a une histoire. Un rapport de l’ONU la raconte.
Depuis juillet 2024, des opérateurs de drones russes postés sur la rive gauche du Dnipro frappent systématiquement des civils sur la rive droite. C’est la conclusion de la Commission d’enquête internationale indépendante sur l’Ukraine, dans un document publié le 28 mai 2025.
La ville de Kherson et seize autres localités. Plus de cent kilomètres le long du fleuve. Presque 150 civils tués, des centaines de blessés, d’après les sources officielles citées par la Commission.
Les auteurs se servent de drones civils du commerce, qu’ils arment pour larguer des explosifs, écrit la Commission. Ils emploient aussi des drones suicides qui explosent à l’impact.
Ce que la Commission regarde
Plus de quatre-vingt-dix habitants interrogés. Plus de cent vingt vidéos d’attaques géolocalisées. Des documents officiels, des centaines de publications en source ouverte.
Erik Møse la préside, avec Pablo de Greiff et Vrinda Grover.
Les opérateurs suivent et visent à distance, par une caméra embarquée. Des canaux Telegram liés à ces unités diffusent les vidéos. Certains comptent des milliers d’abonnés.
Elle écrit que les opérateurs visent des civils à pied, à vélo, en voiture, dans les transports. Elle écrit qu’ils visent aussi les ambulances et les camions de pompiers.
Les camions de pompiers. Quinze mois avant celui de Kouchouhoum.
La catégorie existait avant le camion du 1er septembre.
Les taxis, nommément
Une catégorie de cible
Aux transports, la Commission consacre un paragraphe entier.
Les drones visent les autobus, les minibus et les taxis, écrit-elle. Des vidéos de ces attaques circulent sur des canaux Telegram russes, sous un texte annonçant que tout transport dans la zone rouge devient une cible légitime.
La zone rouge, c’est le nom que ces canaux donnent à la rive droite.
Le mot est d’eux. Pas d’un analyste.
Un chauffeur de taxi n’a pas d’arme. Il a un pare-brise.
Ce qui est écrit sous les vidéos
La Commission documente plusieurs vidéos d’attaques contre des voitures civiles, publiées en août, en septembre et en octobre 2024, avec des textes visant les chauffeurs de taxi.
Le 30 août 2024, un message accompagne une vidéo d’attaque contre une voiture. Il désigne un chauffeur de taxi qui ne terminera plus aucune course, écrit la Commission.
Le 4 octobre 2024, sous une frappe sur une voiture, un autre message promet de les tuer tous.
Ce n’est pas une déduction d’analyste. C’est une catégorie annoncée d’avance, en clair, par ceux qui tiennent la manette.
Danielle Bell, qui dirige la mission de l’ONU en Ukraine, a écrit une phrase qui tient ici. Ces drones portent des caméras capables de distinguer un civil d’un combattant en temps réel.
La distinction est donc possible. La Commission conclut qu’elle n’a pas été faite.
Le 1er septembre 2026, à Korabelny, un taxi transporte deux enfants et leur mère.
Personne ne décide cela ce jour-là. La décision a deux ans d’avance.
La cible avait été nommée deux ans plus tôt.
Le tableau du mois
Juillet 2026
Chaque mois, la mission de surveillance des droits de l’homme de l’ONU en Ukraine publie ses comptes.
Juillet 2026. 437 et 2 610. Depuis mai 2022, aucun mois n’avait fait pire.
Trente pour cent de plus qu’en juin. Soixante-dix pour cent de plus qu’en juillet 2025.
Les drones de courte portée y comptent 111 et 710, soit vingt-sept pour cent du total. Leur maximum mensuel depuis le 24 février 2022.
Sur trois ans, la même mission compte ces engins. De février 2022 à avril 2025. Trois cent quatre-vingt-quinze et 2 635. Avril 2025 reste le sommet de la série.
Quatre-vingt-neuf pour cent de ces cas surviennent en territoire tenu par l’Ukraine.
Par région, par âge
Kherson, 34 morts et 424 blessés. Zaporijjia en compte 27 et 280. Kyiv, 54 morts et 202 blessés. Soumy ferme la liste avec 20 et 152.
Dix-sept et cent soixante-six, chez les enfants. Jamais autant depuis avril 2022.
Danielle Bell dirige cette mission. Le 13 août 2026, les chiffres sortent.
Depuis le 24 février 2022, la mission recense au moins 16 874 civils tués, dont 820 mineurs, et 51 273 blessés, dont 3 126 mineurs.
Les deux fillettes du taxi entreront dans le décompte d’un autre mois.
Un tableau mensuel absorbe deux enfants sans changer de forme.
Le mot du droit
Crime contre l’humanité
La Commission d’enquête ne se contente pas de décrire.
Elle conclut que les forces armées russes ont commis le crime contre l’humanité de meurtre et le crime de guerre d’attaque contre des civils, par une campagne de frappes de drones sur la rive droite du Dnipro.
Elle ajoute que ces actes ont pour but premier de répandre la terreur dans la population civile. Elle écrit aussi que la Russie pourrait avoir commis le crime contre l’humanité de transfert forcé de population, en poussant la population à partir.
Le document porte une cote. A/HRC/59/CRP.2. Il arrive au Conseil des droits de l’homme, à sa cinquante-neuvième session.
Ce que compte le parquet
Le Bureau du procureur général d’Ukraine compte, de juin 2024 au 10 mars 2025, 146 civils tués et 1 405 blessés par des attaques de drones dans les districts de Kherson et de Beryslav.
Le 13 août 2024, le gouverneur de la région de Kherson, Oleksandr Prokoudine, écrivait que ses services avaient recensé environ trois mille trois cents attaques de drones en trente jours.
Sept morts, cent dix adultes et deux enfants blessés, pour ce mois-là.
Les qualifications et les décomptes existent. La Commission géolocalise les vidéos et les archive.
Rien ne manque à ce dossier. Tout tient par écrit. Tout porte une date.
Le 1er septembre 2026, une drone frappe quand même un taxi.
Le droit a tout nommé, et rien ne s’arrête.
La course
Ce qu’on doit à cinq personnes
Cinq personnes montent dans une voiture, à Kherson, le 1er septembre 2026.
Elles en ressortent vers l’hôpital. Deux ans pour la plus jeune.
Aucune n’a de nom dans le dossier. Aucune n’en aura.
Personne ne rendra de comptes cette semaine. Ni la semaine d’après.
Deux ans. Quarante-six ans. Le même diagnostic sur la même feuille.
La prochaine
Demain, un autre taxi partira à Kherson, avec quelqu’un dedans.
La Commission range les taxis dans une catégorie. Deux ans avant Korabelny.
En 2025, la Commission rend son rapport. Le parquet compte depuis 2024. L’ONU publie tous les mois. Rien de tout ça ne referme une portière.
Alors combien de courses ordinaires faudra-t-il compter avant qu’un enfant de deux ans traverse Kherson en voiture sans finir aux urgences ?
Le communiqué du 1er septembre tient en cinq lignes. Il en faudra un autre.
Il portera une heure, un district, des âges. Il ne portera aucun nom.
Deux enfants dans un taxi. Personne ne répond.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Sources Secondaires :
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