D’où vient le calcul
Un budget de guerre tient sur deux colonnes. Les recettes propres. Les versements étrangers.
Le ministère ukrainien des Finances a publié son projet pour 2027 le 15 septembre 2026. Il y écrit le besoin noir sur blanc : 52,6 milliards de dollars de soutien international pour la seule année 2027.
La défense et la sécurité y prennent 43,8 % du PIB.
Quarante-trois virgule huit. Lisez-le deux fois.
Aucun pays occidental ne vit sous cette contrainte. Aucun n’aurait à la tenir quatre ans.
Un tableur ne bombarde personne. Il décide quand même.
Ce que le chiffre ne dit pas
Le ministre Serhii Marchenko écrit que le soutien international doit rester prévisible et arriver à temps. Il ajoute une phrase plus rare : le gouvernement travaille aussi à mobiliser ses ressources internes.
Prévisible. À temps. Deux mots qui pèsent.
Ce texte est du côté de l’Ukraine. Il est contre l’idée qu’un État agressé n’aurait rien à cocher. Parce qu’un repère manqué affaiblit la demande suivante.
Un trou de 27 milliards n’est pas seulement un manque d’argent. C’est souvent de l’argent promis qui n’est pas encore arrivé.
Le ministère nomme ses bailleurs. L’Union européenne. Le G7. Le FMI. La Banque mondiale. Le Royaume-Uni.
Et l’argent promis a des conditions.
Le manque a un calendrier avant d’avoir un montant.
Le jalon, mode d'emploi
Ce qu’un bailleur appelle une condition
Personne ne vire 90 milliards d’euros sur un compte.
Le Conseil européen a arrêté le prêt de soutien à l’Ukraine les 18 et 19 décembre 2025, pour 2026 et 2027. La Commission en a présenté l’architecture le 14 janvier suivant : environ 60 milliards d’euros pour le militaire, 30 milliards pour le budget de l’État.
Le versement, lui, se fait par tranches.
Chaque tranche est accrochée à des conditions écrites. Pas des intentions. Des actes datés.
Un protocole d’accord signé en mai 2026 en fixe la liste.
Sept conditions, une tranche
Le 25 juin 2026, la Commission a versé 3,2 milliards d’euros. Première tranche d’assistance macrofinancière.
Elle l’a versée parce que sept conditions étaient remplies. Prolongation de la taxe militaire. Gestion des investissements publics. Gouvernance douanière.
Sept cases cochées. Un virement.
Le reste de l’année suit la même règle : 8,35 milliards prévus en 2026, en trois paiements.
Le deuxième était attendu en septembre. Un troisième doit suivre avant la fin de l’année, de 1,45 milliard d’euros.
Une case cochée, c’est un virement. Une case vide, non.
4,8 milliards gelés
Quatorze cases non cochées
Le Kyiv Post a fait le compte le 7 septembre 2026.
Quatorze indicateurs de réforme non remplis. 4,8 milliards d’euros d’assistance macrofinancière bloqués. Environ 5,57 milliards de dollars.
Le détail est plus sec encore. 1,3 milliard d’euros d’indicateurs du premier trimestre sans aucune avancée. 1,76 milliard au deuxième.
Ce n’est pas un désaccord politique. C’est une liste.
Une liste qu’on peut lire ligne par ligne.
Le détail que Kyiv ne cite pas
Deux échéances manquées portent sur la fiscalité : la taxation des plateformes numériques et celle des petits colis importés. Elles mettent en jeu une tranche du Fonds monétaire international de 692,4 millions de dollars, écrit le Kyiv Post.
Douze engagements non tenus bloquent par ailleurs 1 milliard de dollars de la Banque mondiale.
Des colis. Des plateformes. De la taxe sur des petites boîtes.
Rien d’héroïque. Rien d’impossible non plus.
Et pourtant les dates sont passées.
Le blocage ne vient pas du ciel. Il vient d’un tableau.
Le FMI a écrit la phrase
Trois jalons ratés au premier trimestre
Le rapport du Fonds monétaire international porte un numéro : 26/188. Il est daté de juillet 2026.
Le conseil d’administration a validé la première revue le 20 juillet. Décaissement immédiat : environ 690 millions de dollars.
L’accord court sur 48 mois. Le total déjà versé atteint environ 2,2 milliards de dollars.
Donc le programme tient. Disons-le d’abord.
Les critères quantitatifs de fin mars ont tous été respectés. La cible de réserves de fin juin, non.
La partie structurelle raconte autre chose. Les trois jalons dus au premier trimestre ont tous été manqués. Deux ont fini par être exécutés, en retard.
Sur les quatre jalons de fin juin, un seul a été rempli.
La fatigue, nommée dans le texte
Le paquet fiscal prévu pour fin mars n’est jamais venu. Le rapport en donne la raison, dans les mots des autorités ukrainiennes : il n’était plus politiquement praticable.
Plus praticable. C’est écrit.
Le Fonds va plus loin. Il note que le risque de fatigue des réformes a nettement augmenté, et qu’à défaut de progrès sur les mesures décisives, le soutien extérieur pourrait ne plus arriver à temps.
Ce n’est pas un éditorial. C’est un document de programme.
Le bailleur avait prévenu par écrit, en juillet.
Ce que Kyiv a livré
Juges et opérateur
Il faut poser l’autre moitié du tableau.
Des jalons ont été tenus. En retard, mais tenus.
Le FMI relève la nomination d’un chef des douanes permanent en avril 2026. La procédure de désignation des conseils de surveillance des banques d’État a été revue. Un cadre de contrôle des risques liés aux tiers est entré en vigueur dans le secteur financier.
Ce sont des réformes ennuyeuses. Ce sont aussi celles qui débloquent des tranches.
411 millions, le 2 septembre
Kyiv a par ailleurs désigné des juges de la Haute Cour anticorruption et nommé un opérateur du marché de l’électricité.
Le Kyiv Independent écrit que 411 millions d’euros ont été débloqués le 2 septembre 2026. Le Kyiv Post écrit 418 millions pour le mois d’août. Les deux décrivent le même mouvement.
La machine fonctionne, donc. Quand on la nourrit.
Ce détail compte. Il démonte l’idée que Kyiv refuserait de réformer.
Kyiv réforme. Lentement. Sous le feu.
Ils cochent des cases entre deux alertes.
Un pays qui légifère sous les drones
La séance et l’alerte
Voici l’objection la plus forte contre tout ce qui précède.
Un pays bombardé chaque nuit tient mal des échéances administratives.
Ce n’est pas une excuse. C’est une description.
Le FMI l’écrit lui-même : les perspectives se sont dégradées, surtout à cause de l’intensification des attaques contre les infrastructures critiques.
Une commission parlementaire qui descend à l’abri ne vote pas. Un fonctionnaire qui a passé la nuit dans un corridor ne rédige pas un projet de loi conforme à une directive européenne.
On connaît la sonnerie. On connaît le bruit des chaises.
Ce qu’un calendrier ignore
Il y a le poêle qu’on rallume. Le téléphone qu’on garde chargé. Le sac près de la porte, encore.
Un jalon de fin juin ne sait rien de tout ça.
Et l’hiver approche. Le FMI signale que les plans de résilience énergétique reposent sur des financements bilatéraux encore largement non identifiés.
Un pays qui doit choisir entre réparer un réseau et réécrire un code fiscal choisira le réseau.
Je n’ai aucune envie de faire semblant du contraire.
On légifère mal quand on dort dans un corridor.
Les bailleurs ont fixé les dates
Le calendrier est un choix
Poussons l’objection jusqu’au bout.
Personne n’a découvert la guerre en écrivant ces échéances. Bruxelles savait. Le Fonds savait.
Ils ont quand même daté chaque jalon. Fin février. Fin mars. Fin juin.
Fixer une date sous bombardement est une décision. Elle se défend. Elle se discute aussi.
Pourquoi les dates bougent-elles plus vite que les virements ?
Regardons ce que les bailleurs ont fait quand l’échéance est passée.
Et il a déjà bougé
Ils ont bougé.
Le repère fiscal de fin mars a été réécrit en deux repères neufs. Celui sur les prix de transfert, manqué fin juin, a été reporté à fin août. Celui sur la vérification des déclarations de patrimoine a été replacé à fin septembre.
Le FMI a accordé des dérogations. Il a validé la revue quand même.
Donc l’objection tient à moitié. Le calendrier était serré, et il a été desserré.
Et pourtant l’argent n’est toujours pas parti.
On a déplacé les dates. Pas les virements.
L'argent n'a pas bougé
3,7 milliards en attente
Le calendrier de la Commission prévoyait un deuxième versement en septembre. Montant indicatif : 3,7 milliards d’euros.
Le Kyiv Independent écrivait le 3 septembre que cette tranche, environ 4,3 milliards de dollars, restait suspendue au travail parlementaire.
Une tranche suspendue, ce n’est pas une sanction. C’est un guichet qui attend une signature.
Le guichet ne s’énerve pas. Il attend.
La même rédaction chiffre à 30 milliards de dollars ce que les partenaires peuvent encore verser si les engagements sont tenus.
1,66 milliard repoussé
Même mécanique du côté du Fonds. Une tranche d’environ 1,66 milliard de dollars, attendue d’ici la fin de l’année, dépend des mêmes textes.
Additionnez les deux. Près de six milliards de dollars qui existent, qui sont budgétés, et qui ne sont pas là.
Six milliards.
Contre un trou de vingt-sept.
Ce n’est pas tout le problème. C’est la portion la plus facile à régler, et c’est celle qui traîne.
L’argent existe. Il est garé.
Le vote qui vaut des milliards
Sept textes, un seul enjeu
Le 16 septembre 2026, l’agence Interfax-Ukraine rapportait sept projets de loi inscrits à l’ordre du jour de la Rada.
La plupart en première lecture. Chacun lié au financement du déficit.
Le président a demandé des votes. Il a dit que l’Ukraine était plus grande qu’un parti, qu’un intérêt, qu’une stratégie de communication.
Il a ajouté, selon le Kyiv Post, que certaines de ces mesures seraient difficiles, désagréables, impopulaires.
Difficiles. Désagréables. Impopulaires.
Un chef d’État qui prononce ces trois mots devant son parlement ne fait pas de la communication.
Quarante-quatre décisions avant novembre
Le Kyiv Independent écrivait le 3 septembre que le gouvernement devait mettre en œuvre 44 décisions d’ici le 1er novembre.
Le 1er septembre, la Rada n’avait fait avancer ni la taxation des colis ni la procédure de sélection du groupe consultatif de la Cour des comptes.
Deux textes. Une séance. Rien.
La suite est arithmétique.
Sept votes valent plus que sept discours.
Ce que ça coûte à l'argument
Le doute s’installe chez les bailleurs
Le 14 septembre 2026, deux commissaires européens ont écrit au président du Parlement ukrainien. Valdis Dombrovskis et Marta Kos, rapporte le Kyiv Independent.
Leur message tient en une ligne : plus de vingt milliards d’euros restent disponibles jusqu’à la fin de 2026, à condition que les réformes soient faites.
En décembre 2025, l’Europe promettait 90 milliards. En septembre 2026, elle écrit une lettre.
Une lettre n’est pas une menace. C’est pire. C’est un rappel poli qu’il faut réexpliquer le contrat, quatre ans après le début de l’invasion.
Voilà ce que coûte un repère manqué. Pas seulement de l’argent. De la crédibilité.
Une demande s’use
Chaque demande ukrainienne repose sur une phrase implicite : ce que vous versez sert exactement à ce qu’on vous dit.
Cette phrase a tenu quatre ans. Elle tient encore.
Elle s’use pourtant à chaque date manquée. Elle s’use devant des parlements qui doivent expliquer à leurs propres électeurs pourquoi ils empruntent pour un autre pays.
Un adversaire du soutien n’a pas besoin de mentir pour bloquer. Il lui suffit de citer un tableau.
Et pourtant le réflexe, dans notre camp, reste de taire ce tableau.
Je pense que c’est une erreur.
Ce qu’on ne dit pas nous-mêmes, d’autres le diront mieux.
La TVA au bout du calendrier
20 %, puis 21 %
Voilà où mène la phrase du président.
Le projet de budget 2027 du ministère des Finances évoque une hausse du taux standard, de 20 % à 21 %, pour financer l’assurance des entreprises contre les risques de guerre. Le document précise qu’une décision législative sera nécessaire.
Le FMI dit la même chose, autrement. Les autorités se déclarent prêtes à relever le taux principal de TVA si les chocs se matérialisent, et jugent cette option la plus efficace.
Un point de TVA, c’est le pain, l’essence, la facture de chauffage.
Voilà ce que veut dire impopulaire.
Et si le retard venait d’ailleurs que de Kyiv…
Qui paie le retard
Chaque tranche qui n’arrive pas se transforme en recette à trouver ailleurs.
Ailleurs, c’est toujours le même endroit. Une caisse. Un ménage. Un salaire.
Un enseignant ukrainien gagnera davantage en 2027, écrit le ministère. Il paiera aussi le point de taxe.
Le projet 2027 hausse encore la défense. Près de 12 % de plus que le plan 2026 corrigé.
Le retard administratif finit toujours par descendre d’un étage.
Et il descend chez ceux qui n’ont voté aucun de ces textes.
Un repère raté se paie à la caisse.
Le soutien n'est pas un blanc-seing
Ce qui reste à trancher
Rien de ce qui précède ne déplace la responsabilité de la guerre.
Elle est à Moscou. Entière. Datée.
L’Ukraine est l’État agressé, et notre soutien n’est pas en cause une seconde.
Le soutien n’est pourtant pas un blanc-seing, et le dire est la condition pour rester crédible quand on défend le reste.
Un partenaire qui rate ses repères affaiblit sa propre demande. Voilà le fait qui dérange notre camp. Je le publie quand même.
La question
Alors combien de tranches faut-il laisser au guichet avant qu’un repère administratif pèse autant qu’un intercepteur dans nos conversations ?
La Rada a sept textes. Le gouvernement a 44 décisions et une date, le 1er novembre.
Le FMI a écrit sa phrase en juillet. Bruxelles a écrit la sienne le 14 septembre.
L’hiver, lui, n’écrit rien.
Des cases vides, et un pays qui ne peut pas attendre.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
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