La table du 11 septembre
Bruxelles, le 11 septembre 2026. Première réunion du conseil de l’Alliance des drones UE-Ukraine.
Autour de la table, 18 entreprises fondatrices. Neuf de l’Union européenne. Neuf d’Ukraine.
La Commission européenne l’a publié le jour même. Mandat de deux ans.
Ce n’est pas une conférence de donateurs. C’est un conseil d’industriels. Nuance capitale.
La différence tient dans la géométrie de la salle. On n’y remet pas un chèque à quelqu’un. On y répartit des tâches.
Quatre cents candidatures pour dix-huit sièges
Euromaidan Press rapporte que les dix-huit ont été retenus parmi environ quatre cents candidatures.
Quatre cents entreprises voulaient cette table.
Côté européen : ORQA, Indra, Fincantieri, WB Electronics, Destinus, Delair, RSI Europe, Terma, Quantum Systems. Côté ukrainien : Skyfall Industries, Greentech Harvest, Tencore, Deviro, Vyriy Industry, Athlon Avia, TAF Industries, UFORCE, F-Drones.
Le Kyiv Post en a publié la liste complète.
Des noms que personne, ici, ne saura placer. Des noms qui, là-bas, sont des lignes de production et des paies du 15.
Neuf et neuf, ce n’est pas une aumône.
Kyiv, le 17 juillet
Là où l’alliance est née
L’alliance n’est pas née à Bruxelles.
Elle a été annoncée à Kyiv, le 17 juillet 2026, pendant le troisième Forum de l’industrie de défense UE-Ukraine, écrit la Commission européenne.
Deux jours plus tôt, le 15 juillet, Ursula von der Leyen présentait un accord drones avec l’Ukraine.
Le lieu compte autant que la date. Davantage, même.
Un forum industriel à Kyiv, sous alerte aérienne, avec des Européens venus voir les chaînes tourner : ce n’est pas l’image d’une conférence d’aide.
Ce que le conseil a ouvert
Bruxelles, en septembre, n’a fait qu’ouvrir le conseil et fixer les priorités.
Andrius Kubilius a donné la cadence : des cycles de conception en semaines, pas en mois.
Une administration européenne qui parle en semaines, c’est déjà un aveu.
Je prends le parti d’un allié qui produit. Contre le réflexe qui le range encore au rayon des assistés, parce que la facture et le savoir-faire ne circulent plus dans le même sens.
La naissance était à Kyiv. Le siège est à Bruxelles.
Trois chiffres, trois statuts
Sept millions, annoncés en janvier
Le 26 janvier 2026, à la conférence OFDEF, le vice-ministre de la Défense Serhii Boiev fixe une cible : plus de 7 millions de drones en 2026, rapporte Militarnyi.
Une cible n’est pas une production. C’est une intention chiffrée par un gouvernement en guerre.
Le même jour, Boiev pose le besoin de défense pour 2026 à 120 milliards de dollars américains. Moitié ukrainienne. Moitié attendue des partenaires.
Sept millions, donc, si l’argent suit. Un grand si.
Dix millions, revendiqués en juillet
Le 15 juillet 2026, à Kyiv, Volodymyr Zelensky affirme que le pays produit déjà dix millions de drones par an, et qu’il ira à vingt.
Une revendication présidentielle. Pas une mesure.
Bloomberg estimait la production ukrainienne autour de quatre millions d’appareils pour 2025.
Trois nombres, trois statuts. Une cible ministérielle, une affirmation présidentielle, une estimation extérieure.
Les confondre, c’est faire gratuitement le service de communication de quelqu’un d’autre.
Une capacité annoncée ne charge aucun drone.
Ce que les contrats achètent
333 milliards de hryvnias
Voici maintenant le chiffre signé.
Au premier semestre 2026, l’Agence d’acquisition de défense a signé pour plus de 333,6 milliards de hryvnias de contrats de drones, écrit le ministère ukrainien de la Défense.
Deux fois plus qu’au premier semestre 2025.
Un contrat n’est pas une promesse. C’est une somme engagée, un fournisseur, une date de livraison.
La plus grosse part va aux FPV, radiocommandés et à fibre optique. Puis les Mavic, les bombardiers légers, la reconnaissance à voilure fixe.
485 000 objets livrés
Par sa place de marché DOT-Chain Defence, l’armée a reçu 485 000 drones et pièces d’équipement en 2026, pour 31,4 milliards de hryvnias.
Des commandes passées par des brigades. Pas par un bureau d’achat central.
Et pourtant l’écart demeure. Entre sept millions annoncés et ce qui est réellement contracté, il reste un trou.
Ce trou a un nom. Le financement. Rien d’autre.
Une capacité théorique dort dans un rapport. Une capacité financée sort par la porte de l’atelier.
Le contrat est le seul chiffre qui vole.
Le prix d'un coup
Quatre cents dollars la frappe
Un drone tactique de vue subjective coûte autour de quatre cents dollars américains l’unité, écrivait Defence Blog en juillet 2025, d’après des chiffres de l’industrie ukrainienne.
Quatre cents dollars.
Un appareil de frappe en profondeur à voilure fixe se situe, selon la même source, entre 110 000 et 300 000 dollars américains, le modèle le plus employé autour de 270 000.
Deux familles. Deux ordres de grandeur. Une même industrie. Les mêmes mains.
Ce sont des prix de 2025. Ils ont bougé depuis, dans les deux sens.
Mille dollars l’interception
Military Times décrivait en mars 2026 le P1-SUN de Skyfall, un intercepteur à châssis imprimé et guidage par fibre optique, vendu mille dollars américains aux unités.
Le Sting de Wild Hornets, lui, est donné à 2 500 dollars.
Plus de vingt entreprises ukrainiennes produisaient des intercepteurs en janvier.
Le même reportage rapporte que le Pentagone et au moins un État du Golfe négociaient pour en acheter.
Le Pentagone. À la table.
Le prix est l’argument que personne ne contredit.
Qui détruit quoi
Deux tiers, selon le RUSI
Un drone bon marché ne vaut que par ce qu’il retire à l’adversaire.
En février 2025, le Royal United Services Institute, institut britannique de défense, estimait que les drones tactiques infligeaient environ les deux tiers des pertes russes.
Deux tiers. Davantage que tout le reste de l’arsenal ukrainien réuni, écrivait l’institut.
C’était il y a dix-neuf mois. Une éternité, ici.
La proportion n’a pas reculé depuis. Elle a monté.
96 %, selon l’état-major
Pour mars 2026, les forces armées ukrainiennes ont recensé 35 351 pertes russes et attribué 96 % d’entre elles aux drones, rapportait Al Jazeera.
Ce chiffre vient d’un belligérant. Il établit ce que Kyiv affirme, pas le fait.
Et pourtant l’écart entre deux tiers et 96 % raconte une chose simple. La part du drone monte, et elle monte vite.
Prenez la fourchette basse. Celle de l’institut britannique. Elle suffit.
Une arme à quatre cents dollars fait le travail que l’artillerie faisait à un tout autre prix. C’est la phrase que les états-majors européens ont lue avant de prendre rendez-vous.
Le rapport de prix a changé de camp.
L'Allemagne ouvre ses écoles
Le premier allié à demander
Mars 2026. L’Allemagne devient le premier membre de l’OTAN à faire entrer des formateurs ukrainiens dans ses propres écoles militaires, rapporte Defense News.
Le général Christian Freuding, qui dirige l’armée de terre allemande, le dit sans détour : l’armée ukrainienne est la seule au monde à avoir l’expérience du front contre la Russie.
Lisez la phrase deux fois.
Ce sont des officiers allemands qui s’assoient. Des Ukrainiens qui enseignent. Pas l’inverse.
Guerre des drones, lutte antidrone, intégration de la guerre électronique. Le programme d’une armée qui a appris sous le feu.
228 spécialistes au Moyen-Orient
Le même mois, l’Ukraine déploie 228 spécialistes des drones dans cinq pays du Moyen-Orient pour aider à intercepter des Shahed.
Des instructeurs ukrainiens ont aussi travaillé avec la Grande-Bretagne, le Danemark et la Pologne, puis à l’exercice Aurora 26 en Suède.
Jusqu’à la fin de 2025, la formation de base des recrues ukrainiennes se répartissait dans 18 pays de l’Union. En 2026, il n’en reste que trois.
Le mouvement s’est inversé pendant qu’on regardait ailleurs.
Et pourtant le vocabulaire n’a pas changé d’un mot. On parle toujours d’aide à l’Ukraine.
L’élève a pris la craie.
L'académie de Kubilius
Apprendre, et offrir l’échelle
Le commissaire européen à la Défense l’a formulé lui-même à l’ouverture du conseil.
L’Europe doit apprendre de l’Ukraine pour faire la guerre des drones, a dit Andrius Kubilius. En retour, l’Union peut offrir à Kyiv de la technologie et une échelle continentale.
Il a aussi décrit l’alliance comme une forme d’académie de l’expérience de guerre ukrainienne, rapporte le Kyiv Post.
Une académie. Le mot est du commissaire, pas de moi. Il pèse.
Un échange, donc. Pas un secours. Chacun apporte ce que l’autre n’a pas.
Six priorités, un calendrier
Kubilius a énuméré six priorités : accélérer les coentreprises, tester des prototypes, travailler ensemble sur les drones et la défense antiaérienne, réduire la dépendance des chaînes d’approvisionnement envers des pays tiers.
Il a demandé aux industriels de nommer leurs goulots d’étranglement. Composants, créneaux d’essai, certification, propriété intellectuelle, personnel qualifié.
Les premiers résultats concrets sont attendus avant la fin de l’année, selon lui.
Une administration qui promet des résultats en trois mois, ça mérite d’être noté. Et vérifié en janvier.
L’Europe achète du temps, pas de la charité.
Ce que Kyiv demande encore
27 milliards pour ses propres lignes
Le 1er septembre 2026, devant les ministres de la Défense de l’Union réunis sous la présidence de Kaja Kallas, le ministre ukrainien Evgeniy Khmara pose deux demandes.
La première : environ 27 milliards de dollars américains de plus pour financer la production ukrainienne de drones.
Pas pour acheter des drones étrangers. Pour faire tourner ses propres lignes.
Khmara demande aussi d’accélérer le versement du prêt européen et de rouvrir le dossier des avoirs russes gelés.
Chaque euro investi dans la défense de l’Ukraine est un investissement dans la sécurité européenne, a-t-il dit aux ministres.
Ce que l’Ukraine ne fabrique pas
La seconde demande est d’une autre nature.
Des missiles Patriot pris sur les stocks alliés, contre les balistiques. Des intercepteurs air-air, contre les missiles de croisière. Des missiles antiaériens portables, les MANPADS, contre les drones à réaction.
Voilà la ligne de partage, et elle est nette. Elle se lit vite.
Kyiv produit ce qui vole bas et coûte peu. Kyiv ne produit pas encore ce qui arrête un missile balistique.
L’entreprise Fire Point développe un intercepteur antibalistique et espère une démonstration au milieu de 2027. Espère.
Une industrie complète, ce n’est pas encore le cas.
L'objection chinoise
38 % de la valeur importée
Voici l’objection la plus forte contre tout ce qui précède. Elle est sérieuse.
Une industrie du drone qui dépend de la Chine n’est pas souveraine.
Radio Free Europe rapportait en août 2026 que les composants chinois représentaient 38 % de la valeur des pièces de drones importées par l’Ukraine au premier semestre 2025.
Et que sur les six premiers mois de 2026, les importations de pièces chinoises atteignaient déjà environ 76 % du total de l’année précédente.
La dépendance ne recule pas. Elle grossit en volume. C’est gênant.
Moteurs, batteries, fibre optique
Les catégories sont connues. Moteurs, batteries au lithium, fibre optique.
Exactement les pièces qui font voler un appareil de première ligne et qui le rendent insensible au brouillage.
Tim Ruhlig, de l’Institut d’études de sécurité de l’Union européenne, décrit la relation comme une interdépendance hostile.
Deuxième objection, tout aussi sérieuse. Une industrie de guerre n’est pas une industrie viable en paix. Mykhailo Fedorov, alors ministre de la Défense, comptait en juillet plus de cinq cents fabricants de drones en Ukraine, contre dix en 2022.
Troisième : une capacité annoncée n’est pas une capacité financée. Sept millions sur papier, ce n’est pas sept millions dans des caisses.
L’objection tient. Elle ne tient pas seule.
Ce que l'exemption avoue
Une clause écrite à Bruxelles
Retournons l’objection.
Le prêt européen de 60 milliards d’euros destiné à la défense comporte une exemption pour les composants chinois, rapporte Radio Free Europe.
Cette clause n’a pas été écrite à Kyiv. Elle a été écrite à Bruxelles.
Vita Holod, de l’Académie nationale des sciences d’Ukraine, en tire la conclusion : ni l’Ukraine ni l’Europe ne peuvent encore remplacer les fournisseurs chinois à l’échelle, à la vitesse et au prix nécessaires.
Ni l’Ukraine ni l’Europe. La dépendance n’est pas ukrainienne. Elle est commune.
Reprocher à Kyiv un moteur chinois quand on inscrit soi-même la dérogation dans son propre prêt…
Neuf mois pour un premier lot
Ce que je concède, en revanche, tient debout.
La coentreprise entre l’ukrainien Frontline Robotics et l’allemand Quantum Systems a livré son premier lot le 1er avril 2026. Quelques centaines d’appareils sur une commande de 10 000, neuf mois après la signature, écrit le Kyiv Independent.
Neuf jours pour livrer une brigade à Kyiv. Neuf mois pour livrer un premier lot depuis l’Europe.
Des fabricants ukrainiens décrivent un parcours d’autorisation opaque, avec des décisions concentrées au Bureau du président.
C’est un problème ukrainien, et il coûte cher à l’Ukraine. Cher, et longtemps.
Le goulot n’est plus l’atelier. Il est administratif.
Le mot quémandeur
Ce que l’Europe est venue chercher
Reprenons la salle de Bruxelles. Neuf et neuf.
D’un côté, des groupes européens avec des bilans, des usines, des certifications. De l’autre, des ateliers qui livrent en neuf jours et qui abattent des Shahed à mille dollars pièce.
La Commission européenne a approuvé le 24 août 2026 une nouvelle tranche de 6,1 milliards d’euros pour la défense ukrainienne : défense antiaérienne et antimissile, missiles, munitions, radars.
Sur les 90 milliards du prêt de soutien à l’Ukraine, la Commission flèche 28,3 milliards vers la base industrielle en 2026. Elle dit en avoir versé 8,35 milliards.
L’argent sort de Bruxelles. Les drones sortent de Kyiv. Le bouton, lui, reste à Bruxelles : la Commission libère les fonds après examen des contrats signés.
La question qui reste
C’est là que le mot quémandeur devient une erreur d’analyse avant d’être une faute politique.
Un allié dont le Pentagone négocie les intercepteurs, qui forme des officiers allemands et qui livre en neuf jours n’est pas dans la position du demandeur. Il est dans celle du fournisseur qu’on n’a pas fini de payer.
Alors voici la question : sommes-nous prêts à traiter l’Ukraine comme un fournisseur de sécurité, avec les contrats et les délais que cela suppose, plutôt que comme un dossier d’aide qu’on referme quand le budget serre ?
La réponse se lira dans un calendrier de paiement, pas dans un communiqué.
Elle se lira aussi dans les caisses. Celles qui partent, celles qui attendent. Et celles qui manquent.
Neuf pour neuf, et personne ne quémande.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
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