Ce que ce texte défend
Ce qu’il ne défendra pas
Nous sommes du côté des chiffres qui résistent à un calcul. Contre les chiffres ronds qui remplissent un point de presse. Parce qu’une crise vieille de huit ans a besoin d’être bâtie, pas seulement promise.
Ce n’est pas un texte pour un parti. Ce texte ne mesure pas les chefs. Il mesure leurs chiffres.
En politique intérieure, la ligne est simple : on se place du côté de qui paie. Pas du côté d’une bannière.
Qui paie, ici ?
Le locataire dont le bail grimpe. La personne qui dort dans un campement. Le contribuable à qui l’on promet cent mille logements. Sans dire qui va les couler, les clouer, les livrer.
Un chiffre rond n’a jamais coulé une fondation.
Québec solidaire, cinquante mille et un plafond à trois pour cent
Vingt-cinq mille construits, vingt-cinq mille achetés
Un sondage à soixante-quatorze pour cent
Dimanche 30 août, à Rosemont. La porte-parole solidaire Ruba Ghazal se présente. C’est, dit-elle, la priorité des priorités.
Dès les 100 premiers jours d’un gouvernement solidaire, les loyers seraient plafonnés à l’inflation. Maximum : 3 % d’augmentation.
Un sondage Léger, publié la veille, donnait 74 % d’appuis à cette mesure. Peu de promesses de la campagne font un score pareil.
L’autre pièce du plan : 50 000 logements sociaux et communautaires de plus. Vingt-cinq mille neufs. Vingt-cinq mille retirés du marché privé.
À long terme, Québec solidaire vise 20 % de logement social dans le parc locatif. D’ici 2050.
« Il faut changer les règles du jeu », a lancé Mme Ghazal. Les loyers ont grimpé de 62 % depuis l’arrivée au pouvoir de la Coalition avenir Québec, en 2018.
Vingt-cinq mille et vingt-cinq mille, ça fait un titre de cinquante mille.
Le milliard qui a grossi en trois semaines
Trois cent soixante-quinze millions, puis un virage
Un superministre pour deux ministres qui ne s’entendaient pas
Le 10 septembre, un dossier de La Presse chiffrait la note. 375 millions $ sur quatre ans. Pour les 6000 logements de transition contre l’itinérance.
Neuf jours plus tard, en conférence de presse, Ruba Ghazal annonce un autre montant. Pour les mêmes 6000 logements : 1,5 milliard $. Plus 135 millions $ par année pour l’accompagnement psychosocial.
Même engagement.
Même nombre d’unités.
Un écart de plus d’un milliard de dollars. Entre deux versions du même plan. À trois semaines d’intervalle.
Québec solidaire propose aussi un superministre de la Lutte contre l’itinérance. Il coordonnerait l’Habitation, la Santé et la Justice.
Pourquoi ce poste ? Mme Ghazal l’a expliqué ainsi : la ministre de l’Habitation et le ministre des Services sociaux, selon elle, ne se parlaient pas.
Un plan qui change de taille n’a pas fini de se compter.
Cent mille logements, la promesse de Charles Milliard
Le pari du préfabriqué
Un impôt reporté, un observatoire promis
Le 31 août, à Belœil. Le chef libéral Charles Milliard visite un fabricant de maisons préfabriquées. Puis annonce sa cible : 100 000 nouveaux logements par année.
« Tout le monde attend et ça suffit », a-t-il lancé.
Le moyen : une cible de 50 % des logements financés par la Société d’habitation du Québec, construits en usine. Des prêts sans intérêt pour les entreprises du secteur. Des leviers financiers pour les municipalités rapides.
Les libéraux promettent aussi 40 000 logements sociaux et abordables sur cinq ans. Et, comme Québec solidaire, 20 % de logements hors marché d’ici 2050.
Cent mille et quarante mille ne mesurent pas la même chose. Le premier compte tous les logements, peu importe qui les achète. Le second compte seulement ceux qui aident un ménage à faible revenu.
Détail qui ne fait pas de titre : M. Milliard reconnaît lui-même que le cadre financier complet de son parti n’est pas encore chiffré. Sa promesse attendra donc, elle aussi, sa vérification.
Un chiffre qui n’a pas encore convaincu que lui-même.
Ce que la SCHL répond à Milliard
Soixante-douze mille contre cent mille
Cinq obstacles, un seul chantier
La Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL) a fait le calcul avant nous.
Sur 2022–2030, son scénario le plus optimiste plafonne la construction québécoise. 649 206 logements en neuf ans. Une moyenne de 72 134 par année.
La promesse de M. Milliard dépasse ce plafond de près de 40 %.
Voici l’adversaire de ce texte : pas un homme, une promesse. Celle d’un chef de parti, dans sa fonction. Datée du 31 août 2026. Contredite par un organisme fédéral qui n’a rien à gagner dans cette élection.
Les mises en chantier ont atteint 68 000 en 2021. Sous 40 000 en 2023. Vers 60 000 l’an dernier. La Commission de la construction du Québec réclame 17 000 travailleurs de plus chaque année.
Cinq obstacles, dit la SCHL. La main-d’œuvre. Les usines. La lenteur administrative. Les infrastructures municipales. La rentabilité. Et pourtant, aucun ne se règle par communiqué.
Soixante-douze mille, pas cent mille.
La meilleure objection, puis le calcul qui la rattrape
Le préfabriqué, la variable qu’on ignore
Le vrai besoin, presque aussi haut que la promesse
Meilleure objection possible : le préfabriqué change la donne. Et personne ne l’a encore mesuré.
La SCHL le reconnaît elle-même. Impossible pour l’instant de chiffrer l’effet de l’usine sur la main-d’œuvre de chantier. Le sujet reste peu documenté.
Voilà l’objection sous sa forme la plus forte. Elle mérite d’être retournée, pas ignorée.
La SCHL a calculé autre chose. Il faudrait 95 000 logements par année pour ramener le marché à son niveau d’avant la pandémie. Un chiffre presque aussi ambitieux que celui de Charles Milliard.
Autrement dit : la cible n’est pas absurde. C’est le chemin qui manque. Le plafond de 72 134 ne vient pas d’un manque d’usines. Il vient d’un manque de bras, de zonage rapide, d’infrastructures qui tiennent la charge.
Une bonne cible sur une route trop étroite reste une promesse.
Le milliard en quatre ans de Paul St-Pierre Plamondon
De douze mille à six mille, un chiffre de 2018
Houston, la Finlande, et la mairesse qui applaudit
Vendredi, au Sommet électoral de l’Union des municipalités du Québec. Le chef péquiste Paul St-Pierre Plamondon promet 1 milliard $ sur quatre ans. Pour réduire l’itinérance de moitié.
L’objectif : passer de 12 000 personnes itinérantes, le chiffre de 2025, à 6000, le chiffre de 2018. D’ici 2030.
« Ce n’est pas aussi loin que je voudrais aller », a-t-il admis.
Le détail : 400 millions $ pour bâtir 2000 logements accompagnés. 600 millions $ pour la prévention et les programmes sociaux. Cent travailleurs sociaux de plus.
Sa méthode s’appelle Logement d’abord. Inspirée de Houston et de la Finlande. La mairesse de Montréal, Soraya Martinez Ferrada, a salué une réponse « à la hauteur de la crise ».
Six mille, c’est 2018. Douze mille, c’est 2025.
La contre-preuve du gouvernement sortant
Sept mille dollars pour un premier acheteur
Une objection qui revient, un chiffre qui ne suit pas
La Coalition avenir Québec conteste le modèle Logement d’abord. Là où on l’a appliqué, dit-elle, l’itinérance serait repartie à la hausse.
C’est une objection réelle, pas fabriquée.
Elle mérite d’être posée.
Et pourtant. La CAQ, au pouvoir depuis 2018, propose 100 millions $ pour son plan contre l’itinérance. Et 2000 suppléments au loyer. Un dixième du chiffre péquiste. Contre un modèle qu’elle juge dépassé.
Ailleurs, la CAQ fait passer le crédit d’impôt pour un premier achat de 1400 $ à 7000 $. Et promet d’assouplir la loi R-20.
Contester un modèle sans financer d’alternative à la même échelle, ce n’est pas une politique.
C’est une remarque. Un dixième du chiffre n’achète pas le droit de juger le reste.
On peut douter du plan des autres sans chiffrer le sien.
Le cinquième parti, celui qu'on oublie
Dérégler pour construire, dit Duhaime
Trois cent cinquante millions pour des médecins
Un parti manque presque toujours dans les tableaux comparatifs. Le Parti conservateur en fait partie.
Éric Duhaime veut déréglementer la construction. Simplifier le Code du bâtiment. Dézoner les terres agricoles. Avec ou sans l’accord des syndicats.
Fini les nouveaux HLM sous un gouvernement conservateur. Le parti mise sur l’Allocation-logement. Et s’oppose fermement à tout resserrement du contrôle des loyers.
Sur l’itinérance, sa mesure phare coûte 350 millions $. Une cinquième faculté de médecine décentralisée. Cent vingt-cinq médecins communautaires par année.
Zéro logement social.
Trois cent cinquante millions en médecins. Une théorie entièrement différente des quatre autres. Elle compte, même sans logement au menu.
Le cinquième plan ne compte pas les logements du tout.
Cent trente organismes, une seule demande
Trente pour cent en trois ans
Une charte, pas un communiqué
Le 11 septembre, la Coalition contre le logement cher republie ses exigences. Près de 130 organismes en font partie. Le FRAPRU. Des associations de locataires. Des regroupements étudiants et communautaires.
Leur constat : les loyers ont grimpé de 30 % entre 2022 et 2025. L’itinérance visible a bondi de 20 %.
La moitié des locataires du Québec gagnent moins de 48 400 $ par année. Le prix médian d’une maison atteint 512 000 $.
Trois demandes, peu importe qui gagne le 5 octobre. Un contrôle obligatoire des loyers, avec registre public. Un développement massif de logement social. Le droit au logement inscrit dans la Charte québécoise.
Une charte n’attend pas un cadre financier.
Un communiqué électoral, si.
Cent trente organismes ne votent pas pour un chiffre rond.
Ce que révèle un chiffre rond
La gauche compte ce qui sort du marché
La droite compte ce qui y entre
Chaque chiffre rond porte une théorie du logement. Même quand personne ne la dit tout haut.
Québec solidaire compte les logements qu’il retire du marché privé. Le Parti québécois compte les personnes qu’il retire de la rue. Le Parti libéral compte les logements qu’il ajoute, peu importe qui les achète. La Coalition avenir Québec compte les crédits d’impôt qu’elle accorde. Le Parti conservateur compte les règlements qu’il abolit.
Un chiffre qui construit. Un chiffre qui plafonne. Un chiffre qui rembourse. Un chiffre qui manque. Un chiffre qui dérégule.
Cinq théories. Une seule file d’attente devant les mêmes portes fermées.
Dis-moi ce que tu comptes, je te dirai ta théorie du logement.
Le vingt pour cent que tout le monde partage
Le même chiffre, à gauche et à droite
Vingt-quatre ans pour vérifier une promesse
Il y a un chiffre sur lequel Québec solidaire et le Parti libéral s’entendent. Sans jamais le dire l’un à côté de l’autre.
Les deux visent 20 % de logements hors marché. D’ici 2050.
Vingt pour cent chez Québec solidaire. Vingt pour cent chez le Parti libéral. Le même horizon, la même proportion. Deux chemins opposés pour l’atteindre.
Coïncidence, ou chiffre que personne n’ose réviser à la baisse ?
Vingt-quatre ans séparent 2026 de 2050. Assez pour quatre autres élections. Avant qu’on sache qui avait raison.
Un même chiffre ne garantit rien. Il rassure, pour l’instant.
Vingt pour cent, le seul chiffre que personne ne conteste.
La concession qu'on doit à Québec solidaire
Le chiffre qui a doublé quatre fois
Pourquoi seul Milliard a été vérifié
Un chroniqueur qui ne cogne que sur un chef n’a pas de position. Il a une cible.
Charles Milliard n’est pas seul à avancer un chiffre qui bouge. Le plan solidaire pour les 6000 logements de transition est passé de 375 millions $ à 1,5 milliard $. En moins de trois semaines. Sans qu’aucun organisme indépendant n’ait eu le temps de trancher.
Et si M. Milliard est le seul chef vérifié contre un modèle de la SCHL, ce n’est peut-être pas parce qu’il exagère le plus.
C’est peut-être parce que son chiffre est le plus haut. Le plus rond. Le plus facile à vérifier.
Les chiffres modestes passent sous le radar. Les chiffres discrets ne se font jamais rattraper.
On ne vérifie que ce qui fait un bon titre.
Un campement, une rue, un chiffre qui ne bouge pas
Ce que l’enfant de cette semaine ne compte pas
Ce qu’aucun cadre financier n’a encore payé
Le campement de la rue Notre-Dame n’a pas attendu le 5 octobre.
Cette semaine, selon ce qui a été rapporté, un enfant d’un an y a été retrouvé. Dans une tente.
Le vinyle d’une tente ne retient pas le froid de septembre. Un campement s’entend avant de se voir, la nuit. On y dort habillé, prêt à repartir.
Aucun chiffre de cette campagne ne porte de date pour cet enfant-là. Ni les 50 000 de Québec solidaire. Ni les 100 000 de Charles Milliard. Ni le milliard de Paul St-Pierre Plamondon.
Douze mille personnes sont comptées dans le dénombrement de 2025. Un enfant dans une tente n’est pas un chiffre. C’est ce que les chiffres, à eux seuls, ne rattrapent jamais.
Un enfant ne lit pas de cadre financier.
Qui peut réellement livrer
Un chiffre vérifié, quatre chiffres qui attendent
La seule vérification qui comptera sera en 2030
Un seul chiffre de cette campagne a été passé au crible d’un modèle indépendant. Et il ne tient pas : les 100 000 logements de Charles Milliard.
Les quatre autres, personne ne les a vérifiés de la même façon. Ni les 50 000 solidaires. Ni le milliard péquiste. Ni les 100 millions $ caquistes. Ni les 350 millions $ conservateurs.
Ce n’est pas une preuve qu’ils tiennent la route.
C’est la preuve qu’on n’a pas encore posé la question à tout le monde. Un seul vérificateur ne fait pas une campagne honnête.
Et pourtant, la seule vérification qui comptera vraiment se fera en 2030. Quand le prochain dénombrement dira si le chiffre est passé de 12 000 à 6000. Ou s’il n’a pas bougé du tout.
2030 vérifiera ce que 2026 promet.
Combien de temps encore un chiffre suffira
Le 5 octobre ne construit rien
La question qui reste après le vote
Le 5 octobre, un parti formera un gouvernement. Aucun ne coulera une seule fondation ce jour-là.
Cinquante mille. Cent mille. Un milliard. Cent millions. Trois cent cinquante millions. Cinq chiffres, cinq théories. Une seule crise qui ne lit aucun programme électoral.
Combien de temps encore un chiffre rond suffira-t-il à remplacer un chantier ?
Les cinq partis ont eu leur point de presse. Le campement de la rue Notre-Dame, lui, attend encore un mur, un toit, une clé.
Cinq promesses, une seule liste d’attente.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
La Presse, plan logement de Québec solidaire, 30 août 2026
La Presse, un milliard en quatre ans promis par St-Pierre Plamondon, 18 septembre 2026
Sources Secondaires :
La Presse, dossier comparatif des cinq partis sur l’habitation, 10 septembre 2026
Radio-Canada, vérification des 100 000 logements de Charles Milliard, 31 août 2026
FRAPRU, Coalition contre le logement cher, exigences électorales, 11 septembre 2026
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