Le 11 décembre
Le 11 décembre 2025, les ambassadeurs des Vingt-Sept ont trouvé un accord.
Une base juridique durable pour le gel. Pas six mois. Pas un vote de plus à négocier.
Le texte est devenu le règlement (UE) 2025/2600, adopté le lendemain, 12 décembre 2025, sur la base de l’article 122 du traité sur le fonctionnement de l’Union.
Un article pensé pour l’urgence. Utilisé ici pour la durée.
Un détournement utile.
Ce que l’unanimité permettait
Avant ce texte, le gel des avoirs souverains russes devait être reconduit tous les six mois, à l’unanimité des Vingt-Sept.
Un seul pays pouvait dire non. Un seul veto, et 210 milliards redevenaient négociables.
Rien d’hypothétique là-dedans. On le reverra plus loin, pour un autre chiffre.
Neuf ans après les premières mesures de 2014, l’Europe a cessé de rejouer le même vote deux fois par année, pour ce chiffre-là.
On a débranché l’horloge, pour ce chiffre-là seulement.
Trois conditions, pas une de moins
Le texte, condition par condition
Le règlement 2025/2600 ne dit pas « jusqu’à la paix ». Il dit trois choses.
Que la guerre cesse. Que la Russie verse les réparations nécessaires à la reconstruction, sans facture pour l’Union. Que ses actions cessent de menacer gravement l’économie européenne.
Trois conditions. Cumulatives. Aucune ne suffit seule.
Ce qu’un cessez-le-feu ne suffit pas à faire
Un cessez-le-feu ne coche qu’une case sur trois.
Une trêve n’est pas une réparation. Un silence sur le front n’est pas un chèque à Kyiv.
Ce n’est pas une confiscation.
Ce n’est pas un vol.
Ce n’est pas une victoire totale.
Ce n’est pas non plus un geste symbolique.
Ce n’est pas, enfin, un dossier clos.
C’est un cadenas à trois combinaisons, et Moscou n’en détient aucune.
Trois conditions, un seul geôlier : les faits.
Le prêt qui n'a pas eu lieu
165 milliards sur la table
Le 3 décembre 2025, la Commission européenne a proposé autre chose : un prêt de 165 milliards d’euros à l’Ukraine.
Financé par la valeur des avoirs gelés eux-mêmes. Sans intérêt. Remboursable seulement quand la Russie paierait ses réparations.
Kyiv aurait touché l’argent tout de suite. Le remboursement, lui, aurait attendu Moscou.
Un cadeau à crédit.
Ce que Bruxelles voulait emprunter
L’idée avait une élégance froide : faire payer la guerre par l’argent de celui qui l’a déclenchée.
Emprunter 140 milliards aux fonds gelés. Les prêter à l’Ukraine. Ne jamais les rendre tant que la facture russe reste impayée.
Un montage qui ressemble à une saisie, habillé en prêt.
Et pourtant, ce montage-là n’a pas survécu tel quel.
Un prêt sans intérêt, mais pas sans risque.
La Belgique qui n'a pas dit oui
185 milliards chez un seul dépositaire
La Belgique héberge Euroclear. Et Euroclear héberge 185 milliards de ce chiffre.
Un pays de onze millions d’habitants porte, à lui seul, la majorité du risque juridique de toute l’Union.
Bruxelles a posé ses conditions avant de signer quoi que ce soit.
Trois, précisément.
La peur qu’elle a nommée
Mutualiser le risque entre les Vingt-Sept. Garantir un remboursement collectif si Moscou gagne un jour devant un tribunal. Aligner les autres pays qui gèlent aussi des avoirs russes.
Pas de la mauvaise volonté, ça. Une question que peu de monde ose poser à voix haute.
Si l’Europe touche une réserve souveraine une fois, quelle banque centrale, ailleurs dans le monde, voudra encore lui confier la sienne ?
La question reste sans réponse officielle.
La Belgique porte le coffre. Elle en garde aussi la peur.
Ce que le monde regarde
Une réserve n’est plus jamais totalement sûre
La peur de la Belgique n’est pas seulement belge.
Toucher, même sous forme de prêt, la réserve d’une banque centrale envoie un message à toutes les autres réserves du monde.
Un message simple. Une réserve déposée en Europe peut, un jour, servir de levier politique.
Pas une accusation. Un fait que le dossier lui-même reconnaît, dans ses trois conditions de sortie.
Un fait, pas un procès d’intention.
Qui regarde depuis Pékin
La Chine détient des centaines de milliards d’actifs libellés en devises occidentales.
Le Golfe aussi. L’Inde aussi.
Tous regardent.
Aucun de ces pays n’a besoin d’un discours pour tirer une leçon d’un précédent.
Le risque n’est pas que l’Europe perde ce recours devant ses propres juges. Le risque, c’est que la confiance dans le système qui garde l’argent des États s’use un peu, quelque part, à chaque nouvelle manche.
Personne ne le dira à voix haute, à Bruxelles.
Un cadenas européen se regarde depuis Pékin comme depuis Moscou.
Le compromis à 90 milliards
Le 23 avril
Le 23 avril 2026, les États membres ont validé une autre voie : un prêt de 90 milliards d’euros.
Deux tiers pour l’armement. Un tiers pour les finances publiques ukrainiennes.
Rien pour Moscou.
Financé par un emprunt commun de l’Union, pas par le contenu des coffres d’Euroclear.
Emprunter plutôt que puiser
La nuance paraît petite. Elle ne l’est pas.
Un prêt adossé directement aux avoirs russes ressemble à une confiscation qui s’ignore. Un prêt financé par emprunt commun laisse les 210 milliards exactement où ils étaient : gelés, pas dépensés.
Bruxelles a cédé sur la méthode. Pas sur le montant final, plus modeste que les 165 milliards de décembre.
Autrement dit : le camp qui réclamait le geste le plus dur a accepté le geste le plus prudent.
On a gardé le coffre fermé, et on a quand même payé.
Moscou devant ses juges
Un recours, pas une reddition
La Banque centrale de Russie n’a pas attendu en silence.
Elle a saisi le Tribunal de l’Union européenne, le 3 mars 2026, selon Toute l’Europe, pour contester l’immobilisation de ses réserves.
Un geôlier qu’on traîne devant son propre tribunal.
L’ironie est lourde. Le Kremlin sait la manier.
L’argument de l’immunité
L’argument tient en une idée ancienne : le droit international protège, en principe, les biens d’un État contre la saisie par un autre État.
L’immunité d’exécution existait avant cette guerre. Moscou s’en sert maintenant contre elle.
Et pourtant, le recours n’a pas encore de verdict. Le gel, lui, continue.
On peut poursuivre un cadenas. On ne le déverrouille pas comme ça.
Payer, pas négocier
Ce qu’a dit Kallas à Copenhague
Le 30 août 2025, à Copenhague, la cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, a fermé une porte.
Même en cas de cessez-le-feu ou d’accord de paix, a-t-elle laissé entendre, ces avoirs ne repartiraient pas vers Moscou tant que l’Ukraine n’aurait rien reçu en réparation.
Une phrase dite en anglais ce jour-là, qu’on ne recopiera pas ici, mais dont le sens tient encore debout.
Ce que Kyiv en retire
Le principal reste gelé.
Intact. Inutilisable pour Moscou.
Les intérêts, eux, financent déjà l’aide à l’Ukraine.
Pas la reconstruction entière. Un début qui ne dépend plus d’un vote tous les six mois.
Le Kremlin voulait la paix comme monnaie d’échange contre son propre argent. La ligne européenne dit l’inverse : payez d’abord.
Payer d’abord. Négocier ensuite. Jamais le contraire.
L'intérêt qui travaille déjà
Le capital dort, les intérêts courent
Le capital ne bouge pas.
Les intérêts, eux, travaillent.
Depuis 2024, l’Union prélève les revenus exceptionnels générés par les avoirs immobilisés chez Euroclear.
Pas une fortune. Un flux. Régulier. Prévisible. Déjà versé.
Ce que Kyiv touche pendant qu’on négocie
Cet argent finance déjà de l’aide militaire et budgétaire à l’Ukraine.
Pas le grand geste. Pas la reconstruction entière.
Un filet. Constant. Qui ne dépend ni d’un procès à Luxembourg, ni d’un veto à Paris.
Petit, mais réel.
C’est peu, à côté de 210 milliards. C’est déjà plus que zéro.
En attendant le capital, les intérêts paient leur part.
Le 21e train
Le pétrole, le gaz, la cryptomonnaie
Le 23 juillet 2026, le Conseil a adopté le règlement (UE) 2026/1848, vingt et unième train de sanctions.
Il suspend le mécanisme d’ajustement du plafond de prix du pétrole russe. Il resserre les livraisons de gaz naturel liquéfié vers les pays tiers. Il élargit l’interdiction des services liés aux cryptoactifs.
Un filet resserré.
33 institutions financières de plus sur la liste noire. 14 fournisseurs de services en cryptoactifs.
51 entités de plus
51 entités ajoutées au complexe militaro-industriel russe, dont 30 nouvelles.
Poudres de nickel, béryllium, films adhésifs, équipements de drones : la liste d’exportation interdite s’allonge encore.
Ce n’est plus seulement de l’argent qu’on bloque. C’est une chaîne d’approvisionnement entière.
Un cadenas de plus, sur une porte déjà fermée.
Le prix de l'attente
Chaque mois compte double
Pendant que les tribunaux tranchent, rien ne se reconstruit avec un jugement.
Un hôpital ne se rebâtit pas avec un recours.
Une école ne rouvre pas avec un communiqué.
L’argent existe. Il dort. L’attente, elle, ne dort jamais.
Ce que Kyiv ne contrôle pas
Kyiv ne décide ni du calendrier bruxellois, ni du nom d’un oligarque, ni des otages d’un autre pays.
Elle attend un verdict qui ne lui appartient pas.
Elle attend, pendant que 210 milliards restent une promesse et non un chantier.
Le dire n’est pas de l’ingratitude. C’est un fait.
Un fait froid.
Un chantier attend un cadenas qui attend un tribunal.
Deux jours
Un nom contre des otages
Voici où l’horloge, qu’on croyait arrêtée pour de bon, se remet à courir.
Le 14 septembre 2026, les ambassadeurs des Vingt-Sept n’ont pas réussi à s’entendre sur un tout autre bloc de sanctions.
La France réclame le retrait d’un seul nom, celui de l’homme d’affaires Alicher Ousmanov. Officiellement, une question de sécurité nationale.
Officieusement, selon le Financial Times, Paris chercherait plutôt la libération de plusieurs Français détenus en Azerbaïdjan. Le gouvernement français n’a rien confirmé.
La Slovaquie, elle, veut faire sortir un autre nom, celui de Mikhaïl Fridman.
3 000 noms suspendus
Ce bloc-là n’a rien à voir avec les 210 milliards de la Banque centrale russe. Il vise environ 3 000 personnes et entités, sous le règlement de 2014.
Cette liste doit encore être reconduite tous les six mois, à l’unanimité.
Faute d’accord le 14, les Vingt-Sept n’ont arraché qu’une semaine de sursis, jusqu’au 22 septembre 2026.
Deux jours, au moment d’écrire ces lignes.
Rien de plus.
Silence à Bruxelles.
Sans compromis, environ 3 000 noms sortiraient d’un coup du régime des sanctions.
Deux jours pour vider une liste de neuf ans de travail.
Ce que l'horloge ne protège plus
Le mur et la brèche
210 milliards dorment maintenant derrière un mur que six mois d’unanimité ne peuvent plus fissurer.
À côté, une porte ordinaire reste grande ouverte : celle des sanctions individuelles, du règlement de 2014, jamais mise à l’abri de l’article 122.
Le Kremlin n’a pas eu besoin d’y toucher. Un allié de l’Ukraine l’a fait à sa place, pour un nom sur une liste et, peut-être, des otages ailleurs.
Qui paie la lenteur
Pas un crime, ça. Une négociation d’État, légitime dans son objectif si le Financial Times a raison.
Et pourtant, le calendrier ne demande pas si la cause est bonne.
Il demande seulement si quelqu’un dit non à temps.
Un calendrier ne juge pas.
Neuf mois après avoir fermé une brèche, l’Union en a laissé une autre grande ouverte, dans un dossier qui n’avait rien à voir, au départ, avec Ousmanov ni avec l’Azerbaïdjan.
Je le note avec un malaise que je n’ai pas envie de cacher : on a blindé le coffre, et on a oublié la serrure de la porte d’à côté.
Une brèche n’a pas besoin d’être grande pour tout vider.
Le pari du Kremlin
Épuiser, pas vaincre
Le Kremlin ne peut pas reprendre 210 milliards par la force. Il n’essaie même pas.
Il attend. Un recours ici, un allié récalcitrant là, un an de plus.
Le pari n’est pas militaire, sur ce dossier précis. Il est politique. Il compte sur la fatigue, pas sur la victoire.
Le calendrier sert qui
Un désaccord sur un oligarque, à Paris, en dit plus sur la solidité du dispositif que dix communiqués de Moscou.
Le Kremlin n’a pas ouvert cette brèche de deux jours. Mais c’est lui qui en profitera le plus si elle se referme mal.
Chaque semaine de blocage européen ressemble, vue de Moscou, à une preuve que l’unanimité reste son meilleur allié.
Il ne gagne pas la guerre. Il gagne du temps, et le temps coûte cher à Kyiv.
Qui doit céder en premier
Le prix d’un nom
Un nom sur une liste. Peut-être des otages dans un autre pays. Trois mille dossiers suspendus entre les deux.
La diplomatie des otages, si c’est bien de ça qu’il s’agit, a ses raisons, et elles ne sont pas mesquines : des citoyens détenus comptent aussi.
Mais la facture de ce marchandage retombe, pour l’instant, sur un dispositif qui protège l’argent d’une reconstruction que personne d’autre ne financera.
La question qui reste
210 milliards dorment encore, tant que Moscou n’aura pas payé. Ça, le droit européen vient de le verrouiller pour de bon.
Ce que le droit ne verrouille pas, c’est la patience d’un allié qui négocie ses otages avec la même monnaie qui finance la reconstruction d’un autre pays.
Combien de dossiers d’otages, de listes noires et de recours juridiques faudra-t-il encore avant qu’un cadenas cesse de dépendre d’un compromis politique ?
Une semaine de sursis, ça ne se refait pas indéfiniment.
Pas deux fois.
Le compte, lui, ne bouge pas : 210 milliards, toujours gelés, toujours conditionnels.
Payer avant de les revoir, jamais l’inverse.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Conseil de l’Union européenne, règlement (UE) 2025/2600, 12 décembre 2025
Conseil de l’Union européenne, règlement (UE) 2026/1848, 23 juillet 2026
Direction générale du Trésor, sanctions économiques contre la Russie, mise à jour octobre 2025
Sources Secondaires :
Toute l’Europe, cinq questions sur les avoirs russes gelés, mise à jour 23 avril 2026
Toute l’Europe, l’UE verrouille juridiquement le gel des avoirs russes, 12 décembre 2025
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