Quarante-deux pour cent
Onze pour cent ne savent pas. Ça, c’est le carré dur.
Solide. Mesuré. Incontestable.
Et pourtant, le vrai chiffre est ailleurs.
Chez les électeurs qui ont un parti en tête, la base la plus solide du sondage, 42 % disent que leur choix n’est pas définitif. Ils pourraient encore changer.
56 % affirment le contraire. Le reste ne sait pas non plus.
Cinquante-six. Pas soixante-dix. Pas quatre-vingts. Cinquante-six.
En juin, un autre sondage Léger mesurait cette certitude à quarante-sept pour cent, sur un échantillon comparable. La certitude a donc progressé, mais elle n’a jamais dépassé la moitié plus quelques points.
Le crayon n’a encore rien tracé
Autrement dit, plus de quatre décidés sur dix ne sont pas vraiment décidés.
Le crayon repose dans l’isoloir, prêt. Il ne trace rien encore, même chez ceux qui pensent avoir choisi.
Un choix qu’on peut défaire n’est pas un choix. C’est une hypothèse.
Une hypothèse qui votera quand même, le 5 octobre.
Un choix qui bouge encore n’est pas un choix.
Les femmes doutent, les hommes tranchent
Cinquante et un pour cent contre trente-cinq
Le doute n’est pas réparti également.
Chez les hommes, 35 % disent que leur vote pourrait encore changer. Chez les femmes, 51 %, selon le même sondage Léger.
Un écart de seize points. Sur la même question, le même jour, la même élection.
Seize points. Pas un point. Pas deux. Seize.
Un écart que personne n’explique
Pourquoi les femmes doutent-elles davantage que les hommes ? Aucun institut ne le mesure encore.
Pas un détail de sondage. Une moitié de l’électorat qui doute plus fort que l’autre, et que personne n’a pris la peine d’écouter.
Un écart de seize points. Un écart que personne n’explique. Un écart qui structure pourtant toute la campagne.
Personne ne l’explique. Tout le monde le mesure.
Le doute n’a pas de genre, il a une ampleur différente.
Les jeunes doutent le plus
Quarante-cinq pour cent chez les 18-34 ans
L’âge creuse un autre écart, plus large encore.
Chez les 18 à 34 ans, seulement 45 % disent que leur choix est définitif. Chez les 55 ans et plus, 63 %.
Dix-huit points séparent la génération qui commence à voter de celle qui vote depuis quarante ans.
Dix-huit points. Une génération entière de différence.
Cent soixante mille électeurs de plus
Pas de la mollesse. Un rapport différent au geste.
Voter, pour un aîné, c’est souvent une habitude. Pour un jeune de vingt ans, c’est parfois la troisième fois de sa vie.
Plus de 160 000 personnes immigrantes pourront voter pour la première fois le 5 octobre, selon Radio-Canada. Une autre génération de premières fois, ajoutée à celle qui doute déjà le plus.
Une habitude tranche plus vite qu’une découverte.
Une découverte prend son temps. Le 5 octobre n’en laisse pas.
Cent soixante mille électeurs de plus, sans habitude ni référence, appelés à trancher en même temps que tout le monde.
La jeunesse vote sans y croire tout à fait.
Cinq chefs, aucune majorité
Vingt-neuf pour cent devant, pas de mandat
Cinq chefs se présentent. Aucun n’a la confiance de la majorité.
Cinq. Un seul gagnera. Quatre resteront avec leur base.
Le Parti québécois de Paul St-Pierre Plamondon mène avec 29 % des intentions de vote chez les électeurs décidés. Le Parti libéral du Québec de Charles Milliard suit à 23 %.
La Coalition avenir Québec de Christine Fréchette obtient 21 %. Le Parti conservateur du Québec d’Éric Duhaime atteint 17 %, son meilleur score mesuré par Léger dans cette campagne. Québec solidaire de Ruba Ghazal ferme la marche à 10 %.
La même semaine, un sondage Mainstreet Research plaçait plutôt la CAQ en tête, avec vingt-neuf pour cent, devant le PQ à vingt-six. Un troisième, signé Research Co., donnait le PQ à vingt-huit et la CAQ à vingt-trois.
Trois firmes. Trois classements. Même semaine, même élection.
Un point d’écart entre deux chefs
Entre la deuxième et la troisième position, deux points séparent le PLQ de la CAQ.
Entre la troisième et la quatrième, quatre points séparent la CAQ du PCQ.
Un chef en tête à moins de trente pour cent, dans une élection à cinq, n’a pas un mandat. Il a une avance.
Une avance, pas un mandat. La nuance compte.
Chaque chef promet de rassembler le Québec. Aucun ne dépasse trente pour cent.
Le 7 septembre, une semaine plus tôt, le même sondage donnait déjà le PQ à vingt-neuf pour cent, sans changement. D’une semaine à l’autre, aucun parti n’a franchi le tiers des intentions de vote.
Cinq chefs, et personne au-dessus de trente pour cent.
Soixante et un pour cent veulent du changement
Vingt-quatre pour cent s’entendent sur qui
Léger a posé une autre question, plus simple que celle du vote : voulez-vous que ça change ?
61 % des Québécois répondent oui. Ils veulent un nouveau parti à la tête du Québec.
Soixante et un pour cent. Presque deux Québécois sur trois.
Mais seulement 24 % nomment Paul St-Pierre Plamondon comme le chef qui incarne le mieux ce changement. Éric Duhaime suit à 15 %.
Le mécontentement n’a pas de destination
Fais le calcul. Soixante et un pour cent veulent tourner la page. Même pas le quart s’entend sur le nom à écrire sur la nouvelle.
Vouloir un divorce n’est pas la même chose que savoir avec qui refaire sa vie.
Un divorce voulu. Un remariage flou.
Chacun des cinq partis peut se réclamer d’une partie de ces soixante et un pour cent. Aucun ne peut se réclamer de leur totalité.
Et pourtant, c’est exactement ce que la province s’apprête à faire dans quinze jours.
Vouloir changer sans savoir vers quoi, c’est déjà un aveu.
La confiance qui a fondu
Quarante-trois pour cent le disent eux-mêmes
Le doute électoral ne sort pas de nulle part.
En juin, un sondage Léger commandé par le Barreau du Québec mesurait déjà le sol sur lequel la campagne allait se dérouler. 43 % des Québécois disaient que leur confiance envers les institutions publiques avait diminué au cours des dernières années. Quatre pour cent seulement la disaient meilleure.
Pas un chiffre de campagne. Un chiffre d’avant-campagne, daté du 17 juin 2026, qui éclaire une partie de ce que Léger mesure aujourd’hui.
Avant la campagne. Avant les pancartes. Avant les chefs en tournée.
Le sommet que le Barreau a dû convoquer
Le Barreau du Québec n’a pas pris ce chiffre à la légère.
Il a organisé un sommet sur l’état de droit, tenu au début de septembre, pour discuter de ce que ses propres sondages venaient de confirmer.
Un ordre professionnel qui convoque un sommet sur la confiance, ce n’est pas un signal qu’on ignore.
Un sommet, pas un communiqué. La différence est déjà un aveu.
La confiance ne se rebâtit pas en une campagne électorale.
Le gouvernement, les partis, la justice
Quarante-cinq pour cent, soixante-sept pour cent
Le même sondage allait plus loin que le mot confiance, pris seul.
45 % des Québécois disaient ne pas faire confiance au gouvernement du Québec. 67 %, plus des deux tiers, disaient se méfier des partis politiques.
Deux tiers. Pas une minorité bruyante. Une majorité silencieuse.
Chaque parti promet la stabilité. Les deux tiers des électeurs se méfient déjà de celui qui la promettra.
En juin, 43 % doutaient déjà des institutions. En septembre, 42 % doutent encore de leur propre choix. Le doute n’a pas attendu la campagne pour s’installer.
Ce qui reste debout
Tout n’était pas sombre dans ce sondage. 60 % des répondants disaient encore croire que les principes de l’État de droit étaient respectés au Québec.
Pas rien, ça. Une majorité qui doute des acteurs sans renoncer au système lui-même n’est pas un pays qui s’effondre.
C’est un pays qui garde le cadre, et qui a perdu patience avec ceux qui l’occupent.
Le cadre tient. Les occupants, eux, s’usent.
Le prochain gouvernement héritera de ce cadre fatigué, qu’il soit péquiste, libéral, caquiste, conservateur ou solidaire.
La confiance ne figure sur aucun bulletin de vote. Elle se gagne après, dans l’exercice du pouvoir, jamais pendant la campagne qui y mène.
Trois institutions différentes, une seule méfiance qui les traverse.
Seize pour cent, dit une autre chaire
Une université, pas un parti
Léger et le Barreau ne sont pas seuls à avoir mesuré ce mur.
La Chaire de recherche sur la démocratie, le vivre-ensemble et les valeurs communes au Québec, rattachée à l’UQTR et à McGill, a mené sa propre enquête du 9 au 15 juin 2026 auprès de 1 500 répondants.
Présentée le 25 août 2026, elle a trouvé que 16 % seulement des répondants ont une confiance élevée envers les partis politiques du Québec.
Seize pour cent. Pas vingt. Pas dix. Seize.
Le même mur, mesuré deux fois
Deux méthodes différentes. Deux échantillons différents. Un seul chiffre qui revient.
Une firme de sondage commerciale et une chaire universitaire, un mois d’écart, aucun lien entre elles.
Elles arrivent au même mur. Les partis politiques et les géants technologiques ferment la marche de la confiance. Les syndicats aussi.
Trois familles différentes. Un seul dernier rang.
Deux équipes qui ne travaillent pas ensemble et qui trouvent la même chose n’ont pas eu de chance. Elles ont mesuré un fait.
Un fait qui ne dépend ni du financement d’une firme ni de la couleur politique d’une université.
Deux méthodes différentes, un seul chiffre qui revient.
Soixante-six pour cent ont peur pour la justice
L’ingérence, pas l’opinion
Le sondage du Barreau posait une question plus précise que la confiance générale.
66 % des Québécois craignaient une ingérence du pouvoir politique dans les décisions de la justice.
Deux Québécois sur trois. Pas une frange isolée.
Pas une opinion sur un juge. Une inquiétude sur la frontière entre qui gouverne et qui juge.
Une peur qui protège autant qu’elle alarme
Une population qui redoute l’ingérence n’a pas renoncé à l’indépendance judiciaire. Elle la surveille.
Et pourtant, surveiller une frontière, c’est déjà admettre qu’on la croit fragile.
Personne n’accuse un juge précis. Personne ne nomme un dossier précis. Personne ne peut pointer un seul coupable.
Un doute sans visage est un doute qui ne s’éteint pas facilement.
Peut-être que personne ne veut vraiment le nommer, ce doute, parce que le nommer, ce serait admettre que…
On ne le règle pas avec un communiqué de presse. On le règle, si on le règle, avec des années de décisions cohérentes.
Une campagne électorale dure quelques semaines. Reconstruire une frontière qu’on croit fragile prend beaucoup plus longtemps qu’un mandat.
Je n’ai pas de nom à donner à cette peur. Personne n’en a, et c’est peut-être ce qui la rend la plus difficile à calmer.
La peur de l’ingérence est déjà une forme de vigilance.
Un point de participation en moins
Soixante-six virgule quinze pour cent en 2022
La méfiance ne reste pas dans les sondages. Elle se voit dans l’isoloir, ou plutôt dans son silence.
Aux élections de 2022, 66,15 % des personnes inscrites ont voté, selon les chiffres officiels d’Élections Québec.
Aux élections de 2018, elles étaient 66,45 %.
Deux scrutins. Deux chiffres presque identiques. Une tendance, quand même.
Soixante-six virgule quarante-cinq en 2018
Trois dixièmes de point séparent les deux scrutins. Pas un effondrement.
C’est un glissement lent, une génération qui vote un peu moins que la précédente, année après année.
Lent. Pas brutal. C’est ce qui le rend facile à ignorer.
Personne ne perd une élection à cause de trois dixièmes de point. Un pays peut quand même en perdre l’habitude de se présenter à l’urne.
Le crayon de bois, dans l’isoloir, n’attend jamais longtemps. Il attend surtout, de plus en plus souvent, pour rien.
Un point de participation en moins, c’est un peuple qui recule doucement.
Le désabusement n'a pas de camp
La CAQ perd ses jeunes
Ce chiffre traverse tous les partis. Aucun n’y échappe.
Aucun refuge. Aucune exception. Aucun camp à l’abri.
La CAQ récolte 34 % chez les 55 ans et plus, contre 11 % chez les 18 à 34 ans. Un parti porté par une génération qui vote par habitude, justement celle qui doute le moins.
Le PLQ perd ses francophones
Le Parti libéral, lui, obtient 61 % chez les non-francophones et seulement 10 % chez les francophones.
Ce n’est pas un chiffre péquiste. Ce n’est pas un chiffre caquiste. Ce n’est pas un chiffre libéral. Ce n’est pas un chiffre conservateur. Ce n’est pas un chiffre solidaire.
C’est un chiffre québécois, transversal, qui traverse l’âge, la langue et la région en même temps.
L’âge. La langue. La région. Trois lignes de fracture, un seul doute commun.
Et pourtant, dans quinze jours, un seul nom sortira de l’urne.
Le désabusement ne choisit pas de camp, il traverse tous les partis.
Ce que le 5 octobre ne réglera pas
Un gouvernement, un mandat mince
Le 5 octobre, un nom sortira de l’urne. Ça, personne ne le nie.
Un nom. Pas une confiance. Pas un mandat clair.
Vingt-neuf pour cent, ou même trente-trois pour cent le soir du résultat, n’égale pas la confiance des soixante et un pour cent qui veulent du changement. Ça n’égale pas non plus la certitude des cinquante-six pour cent qui disent avoir choisi.
Le prochain gouvernement va hériter d’un onze pour cent qui n’a rien tracé.
Il va hériter d’un quarante-deux pour cent qui pourrait encore changer d’idée.
Et d’un quarante-trois pour cent qui, depuis juin, dit ne plus croire aux institutions que ce gouvernement va justement incarner.
La question qui reste après le vote
Le crayon de bois aura tracé un X, quelque part, dans quinze jours. Il ne trace jamais la confiance. Seulement le choix.
Combien de fois encore un gouvernement pourra-t-il gouverner sur un mandat que la majorité ne lui a pas vraiment donné ?
La question ne s’adresse pas à Plamondon, à Fréchette, à Milliard, à Duhaime ou à Ghazal. Elle s’adresse à qui ira voter le 5 octobre, et à qui n’ira pas.
Une campagne se termine dans quinze jours. Le doute, lui, ne suit pas le calendrier électoral.
Le café aura refroidi bien avant que la réponse n’arrive.
Le Québec aura voté. La confiance, elle, sera restée à la maison.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Léger, rapport d’intentions de vote au Québec, 14 septembre 2026
Élections Québec, taux de participation aux élections générales, 6 février 2024
Néo UQTR, étude de la Chaire de recherche sur la démocratie, 25 août 2026
Sources Secondaires :
La Tribune, sondage Léger pour le Barreau du Québec, 17 juin 2026
985 FM, sondage Léger sur l’indécision électorale, 11 août 2026
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