Le budget de la mi-septembre
À la mi-septembre, le ministre des Finances Serhiy Marchenko a présenté au parlement le budget 2027. Le plus gros de l’histoire du pays. 162,1 milliards $ US de dépenses, selon le Kyiv Post.
Dedans, une ligne décide de tout. L’Ukraine aura besoin de 52 milliards $ US d’aide budgétaire étrangère en 2027.
Des sources ont été trouvées pour 19,4 milliards. Il reste 32,6 milliards sans payeur identifié.
IntelliNews arrive au même trou. Le besoin de 52 milliards vient d’une source gouvernementale. Les 32,6 milliards non couverts, de Marchenko lui-même.
Deux publications. Un seul chiffre. Aucune adresse pour le payer.
Deux dollars sur trois
La défense prendra 43,8 % du PIB en 2027. Elle absorbe 67,2 % des dépenses du budget général. Ce sont les chiffres du ministère, repris par le Kyiv Post.
Deux dollars sur trois pour tenir le front. Le reste pour tenir le pays.
Et le reste, c’est tout le reste. Les pensions. Les écoles. Les hôpitaux. Les déplacés.
Un budget de guerre se lit par ce qui manque.
Le mois comme unité
Diviser par douze
Les ministres comptent en milliards. Une famille compte en mois.
Faisons le calcul que personne n’affiche. 52 milliards sur douze mois. Environ 4,3 milliards $ US de besoin extérieur par mois.
Et 32,6 milliards sans source, c’est plus de 60 % de l’année. Si le trou se répartissait également, l’Ukraine aurait des payeurs pour quatre mois et demi. Pour les sept mois et demi suivants, rien d’écrit.
C’est mon calcul, pas celui du ministère. Il est grossier. Il dit quand même l’essentiel.
Prenons une paie. Le budget 2027 prévoit un salaire moyen d’enseignant de 27 300 hryvnias par mois. Environ 608 $ US, selon le Kyiv Post. Un salaire, ça se verse au mois. Pas à l’année.
Le côté où je me tiens
Je suis du côté de ceux qui attendent le virement. Contre la guerre du Kremlin qui creuse ce trou. Contre chaque décision occidentale qui le laisse ouvert. Parce qu’un État en guerre ne se finance pas au mois de retard.
Le soldat ne touche pas 60 % d’une solde. La retraitée ne chauffe pas 60 % d’un appartement. L’enseignante ne fait pas 60 % d’une classe.
Un mois, c’est une solde.
Un mois, c’est une pension.
Un mois, c’est une classe chauffée.
Un trou annuel se vit mois par mois.
Ce que le FMI met sur la table
8,1 milliards sur quatre ans
Le 26 février 2026, le conseil d’administration du FMI a approuvé un programme de quatre ans. Un mécanisme élargi de crédit. 8,1 milliards $ US.
Le 20 juillet, il a bouclé la première revue. Déblocage immédiat : environ 690 millions $ US. Total versé : autour de 2,2 milliards, selon la Banque nationale d’Ukraine.
Mettons 8,1 milliards sur quatre ans à côté de 52 milliards en un an. Le Fonds ne comble pas le trou. Il le certifie.
Février, 8,1 milliards sur quatre ans. Septembre, « une partie » pour l’an prochain.
Le vrai rôle du Fonds
Le FMI ne paie pas l’essentiel. Il atteste que le reste peut être versé. Les administrateurs le disent eux-mêmes : le programme sert à catalyser le financement extérieur.
La Banque nationale le résume à sa façon. Le programme reste entièrement financé. Grâce à qui ? Aux partenaires. Au prêt européen de 90 milliards d’euros. Au financement ERA du G7.
Autrement dit, la promesse du 22 septembre vaut par ce qu’elle déclenche. Chez les autres.
Le Fonds prête peu. Il autorise beaucoup.
Deux calculatrices
Zéro à Washington, 32,6 à Kyiv
Il existe un écart que personne n’a réconcilié en public, écrit IntelliNews le 12 septembre.
Selon ce média, le rapport du FMI de juillet prévoit pour 2027 environ 28 milliards $ US de financement extérieur. Trou résiduel dans le scénario de base : zéro. Marchenko, lui, parle de 32,6 milliards non couverts.
Zéro d’un côté. 32,6 de l’autre.
Qui a raison ?
Deux périmètres, une seule paie
Les deux ne mesurent pas la même chose, explique IntelliNews. Le Fonds compte la balance des paiements et y range les engagements promis par les partenaires. Le ministère compte le besoin brut du budget et retire tout ce qui n’est pas promis noir sur blanc.
Le FMI ne ment pas. Le ministère non plus.
Mais entre un pays financé sur papier et un pays financé tout court, il y a une chose. Une promesse.
Je ne sais pas laquelle des deux calculatrices tombera juste en 2027. Je sais laquelle se trompe aux dépens d’un soldat.
Une promesse comptée n’est pas une paie versée.
Le trou a un auteur
Une invasion qui écrit le budget
Ce trou ne vient pas d’une mauvaise gestion ordinaire. Il vient d’une invasion lancée par le Kremlin le 24 février 2022. Relancée chaque nuit par des frappes.
Marchenko l’a dit aux députés. Les frappes russes, la destruction d’entrepôts et de routes logistiques, les ports bloqués freinent l’activité. Résultat prévu : 70 milliards de hryvnias d’impôts en moins. Environ 1,6 milliard $ US, d’ici la fin de 2026.
Le Kremlin frappe l’entrepôt. Le budget perd la taxe. Le trou grandit.
Une cible comptable
Selon le Kyiv Post, les forces russes ont intensifié depuis août leurs frappes à longue portée. Les cibles : commerces, usines, chaînes d’approvisionnement privées.
Zelensky l’a résumé devant Georgieva : paralyser les entreprises et l’État. La frappe ne vise plus seulement un corps. Elle vise la paie de demain.
Chaque dollar que Kyiv demande à ses partenaires, le Kremlin l’a d’abord transformé en ruines.
Ce trou a été creusé au Kremlin.
Bruxelles promet, le compte attend
90 milliards sur deux ans
Le 23 avril 2026, le Conseil de l’Union européenne a fixé la part de cette année. C’est le prêt de soutien à l’Ukraine. Jusqu’à 45 milliards d’euros en 2026. Une enveloppe de 90 milliards sur deux ans.
La Commission a versé la première tranche macrofinancière de 3,2 milliards d’euros le 25 juin. Une deuxième, indicative, de 3,7 milliards était attendue en septembre. Une troisième, de 1,45 milliard, avant la fin de l’année. Toutes sous conditions.
Selon la Commission, l’Union et ses États membres ont fourni 211,3 milliards d’euros depuis l’invasion à grande échelle. C’est beaucoup. Ce n’est pas l’an prochain.
Le compte au 11 septembre
Au 11 septembre, selon le décompte d’IntelliNews, environ 11,6 milliards d’euros avaient atteint Kyiv. Sur 45 prévus.
Et pourtant, le Trésor ukrainien a déjà dépensé une partie de l’argent encore en traitement. Le même média le tient du Kyiv Post.
Zelensky a demandé, selon IntelliNews, qu’une partie de la tranche 2027 soit avancée à cette année. Ça bouche 2026. Ça vide 2027.
On emprunte à janvier pour payer octobre. Et en janvier, on paiera avec quoi ?
Avancer l’argent ne fait qu’avancer le trou.
L'argent de l'agresseur dort
210 milliards immobilisés
Environ 210 milliards d’euros d’avoirs souverains russes sont immobilisés dans l’Union. La plupart chez Euroclear, en Belgique, selon IntelliNews et le Kyiv Post.
Leurs revenus servent déjà. Le prêt ERA du G7, signé fin 2024, a fourni 50 milliards $ US. Adossés aux profits de ces avoirs. L’Ukraine n’aura pas à les rembourser elle-même, rapporte le Kyiv Post.
Washington y a mis 20 milliards. L’Union, 35 milliards d’euros. Londres, 3 milliards. Le Canada a versé près de 1,7 milliard.
La décision de décembre
Le « prêt de réparation » visait plus gros : le capital même de ces avoirs. Il n’a jamais vu le jour. Les ministres européens l’ont écarté en décembre et ont choisi l’emprunt de 90 milliards à la place, rapporte IntelliNews.
Le verrou était belge. Le premier ministre Bart De Wever exigeait des garanties complètes et signées. Un partage durable des risques juridiques. Une compensation immédiate si Euroclear devait rendre les fonds.
Ce n’était pas un refus d’aider. C’était un refus de porter seul le risque. Pour Kyiv, le résultat reste le même : le capital dort.
Marchenko appelle maintenant ces avoirs la source « la plus fondamentale et la plus prometteuse ». Kyiv négocie un deuxième prêt ERA.
Le capital, lui, attend.
L’argent de l’agresseur dort pendant que l’agressé emprunte.
La paie du soldat
27 milliards pour finir l’année
Le ministère de la Défense a déjà dépensé tout ce qui lui était alloué pour 2026. Il lui manque 27 milliards $ US pour finir l’année. Le chiffre vient du premier ministre Serhii Koretskyi, cité par le Kyiv Post.
Environ 20 milliards de ce trou, selon Ukrinform cité par IntelliNews, sont des soldes. Et des versements aux familles des morts et des blessés.
Des soldes. Des familles endeuillées. Des blessés.
Pas des lignes. Des gens.
Chaque mois de retard
Chaque mois de retard, c’est une solde qui glisse vers le mois suivant.
Chaque mois de retard, c’est un abri qui attend. Marchenko l’a dit lui-même : les premières dépenses civiles probablement reportées seront locales, les abris et les infrastructures, juste avant l’hiver.
Chaque mois de retard, c’est une réserve qui fond. En août, 48,7 milliards $ US, environ quatre mois d’importations, selon les chiffres de la Banque nationale cités par IntelliNews.
Chaque mois de retard, c’est un téléphone qui vibre sans le virement. Dans la cuisine, on a déjà fait les comptes deux fois.
Chaque mois de retard, c’est une classe où l’on garde son manteau, l’œil sur la porte de l’abri.
Personne ne manque la paie de 2027 en 2027. On la manque d’abord en septembre, dans un bureau, par une signature qui n’arrive pas.
Et pendant qu’on attend…
La guerre ne fait pas crédit à la solde.
La meilleure objection
Le 1er septembre à la Rada
L’objection la plus forte ne vient pas de Moscou. Elle vient des capitales qui paient, et elle a des dates.
Le 1er septembre, la Rada a rejeté la TVA sur les petits colis importés, rapporte IntelliNews. Et six versions de rechange. Ce vote conditionnait une tranche du FMI d’environ 700 millions $ US et les 3,7 milliards d’euros européens.
En juin, des députés ont affaibli une règle anti-blanchiment visant les personnes politiquement exposées. Selon IntelliNews, le FMI a jugé que ce changement sortait l’Ukraine des normes du Groupe d’action financière. Le gouvernement a déposé depuis un projet pour rétablir la protection.
La question des créanciers tient en une ligne. Pourquoi payer un parlement qui ne vote pas ce qu’il a promis ?
Ce que l’objection oublie
Elle est sérieuse. Elle est aussi incomplète.
La loi sur les colis a franchi la première lecture à la mi-septembre, selon le Kyiv Post. Marchenko presse les députés de l’adopter. Zelensky promet le reste d’ici la fin de l’année.
Et pourtant, l’essentiel ne bouge pas. Le trou de 2027 ne vient pas de la TVA sur les colis. Il vient de 43,8 % du PIB consacrés à se défendre contre une invasion.
Punir la Rada en retenant la solde, c’est frapper le mauvais bureau.
La condition est juste. Le retard ne l’est pas.
Ce que le FMI coûte aussi
La facture sociale des réformes
Il faut l’écrire parce que c’est vrai : les réformes du FMI ont un coût réel en Ukraine.
Selon le ministère des Finances, le Fonds exige de mobiliser les revenus intérieurs. Réduire l’économie de l’ombre. Mettre fin aux abus du régime fiscal simplifié. Derrière ce mot technique, des travailleurs autonomes risquent de voir leur facture monter.
La TVA sur les petits colis renchérira un panier. Celui de ceux qui commandent à l’étranger parce que c’est moins cher.
Le conseil d’administration demande aussi d’aligner l’exécution du budget sur l’enveloppe de financement. En langue ordinaire : dépenser ce qu’on a, pas ce qu’on espère.
Ce que ça veut dire dans une cuisine
Dans une cuisine de Kharkiv ou de Lviv, ça ne s’appelle pas « mobilisation des revenus ». Ça s’appelle un colis plus cher, une déclaration plus lourde, une dépense locale reportée.
Je ne l’enlève pas du portrait. Un pays qui se bat ne devrait pas se serrer la ceinture pour mériter l’aide. C’est pourtant le marché.
Mais l’autre option coûte plus cher. Sans FMI, pas de feu vert. Sans feu vert, pas de Bruxelles.
La rigueur a un prix. Le vide en a un pire.
Londres, l'hiver et les sanctions
Le même jour, Andy Burnham
Le même 22 septembre, Zelensky a rencontré le premier ministre britannique Andy Burnham. C’était en marge de l’Assemblée générale de l’ONU. Au menu, selon le Kyiv Post : défense aérienne, préparation de l’hiver, sanctions.
Zelensky a remercié Londres pour une nouvelle contribution au secteur énergétique avant l’hiver. Il a aussi averti que, selon ses renseignements, Moscou prépare une nouvelle attaque massive.
Sur les sanctions, sa ligne tient en une phrase. Pas question de les lever tant que les Ukrainiens vivent sous les missiles et les drones.
Le signal contraire
Et pourtant, la rencontre arrive dans un contexte gênant. L’Union venait de retirer Alicher Ousmanov et Mikhaïl Fridman de sa liste de sanctions. Une décision critiquée à Kyiv, selon le Kyiv Post.
On ne peut pas demander des sacrifices fiscaux à Kyiv et alléger la pression sur Moscou la même semaine.
Le calendrier parle tout seul.
Ottawa, lui, a posé un geste qui compte. Selon Ukrinform, l’Ukraine a obtenu 841 millions $ US de la Banque mondiale, sous garantie canadienne. Pour rembourser des pensions.
Une garantie pèse plus qu’un discours.
Ce qu'on peut encore sauver
Quatre leviers, quatre dates
On peut encore sauver 2027. Pas avec des mots. Avec un calendrier.
On peut encore voter. Selon Ukrinform, le gouvernement vise le 15 octobre pour boucler ses documents. En jeu : 29,5 milliards $ US de financement international cette année.
On peut encore verser. La tranche européenne de 3,7 milliards d’euros attend des conditions déjà connues.
On peut encore réviser. Les deuxième et troisième revues du FMI, regroupées, sont repoussées à décembre, selon IntelliNews.
On peut encore oser. Un groupe mené par la Suède a relancé fin août l’idée d’utiliser les avoirs russes. Avec les Pays-Bas. L’Espagne. La Pologne.
Le verrou à ouvrir
Marchenko propose de confier la garde des avoirs à un organe européen. Le risque juridique pèserait alors sur les 27. Pas sur la seule Belgique.
C’est la clé. Elle répond à l’objection belge au lieu de la contourner.
Le trou se ferme par des signatures, pas par des sommets.
Sept mois sans payeur
Le compte qui revient
Revenons à l’unité de départ. Pas les milliards. Les mois.
Douze mois de besoin extérieur en 2027. Environ sept et demi sans payeur écrit, si l’on répartit le trou également.
Le FMI a ouvert une porte le 22 septembre. Il n’a pas signé ces mois-là. Personne ne les a encore signés.
Le Kremlin, lui, a déjà rempli son calendrier. Les entrepôts. Les routes. L’énergie.
La question
Combien de mois sans payeur laisserons-nous à un pays en guerre avant d’exiger une signature de nos gouvernements ?
Ottawa a une garantie à son nom. Bruxelles a un verrou à ouvrir. Kyiv a des lois à voter.
Les mois, eux, ne négocient pas.
Sept mois sans payeur. Il reste l’automne pour les signer.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Banque nationale d’Ukraine — première revue du programme FMI de 8,1 milliards $ US, 20 juillet 2026
Sources Secondaires :
Kyiv Post — budget 2027 record et trou de 32,6 milliards $ US, 17 septembre 2026
Kyiv Post — second prêt ERA et avoirs russes immobilisés, 17 septembre 2026
bne IntelliNews — la crise budgétaire ukrainienne et l’écart avec le FMI, 12 septembre 2026
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