Dimanche, dans le hall d’une banque
Le dimanche 20 septembre, les deux délégations ont passé la journée au siège de JPMorgan Chase, à Manhattan.
Côté américain : Scott Bessent, secrétaire au Trésor, et Jamieson Greer, représentant au Commerce. Côté chinois : le vice-premier ministre He Lifeng et le négociateur Li Chenggang.
En sortant, Bessent a parlé. Les Chinois, non. NBC News l’a noté : He Lifeng et Li Chenggang sont repartis sans un mot pour les journalistes.
Bessent a dit que les deux équipes avaient discuté d’un dialogue sino-américain sur l’IA. Il a dit que Washington proposait un mécanisme pour s’alerter des incidents qui touchent la sécurité nationale. Il a parlé de passer « de l’opacité à plus de transparence ».
Lundi, le mot « formalisé »
Le lendemain, sur CNBC, le verbe a pris du volume. Le dialogue était désormais « formalisé ». Prochaine rencontre : probablement dans deux mois, à Shenzhen.
Il a ajouté une ligne de communication permanente, une ligne d’incident. Puis des protocoles pour s’entendre sur les pires dangers.
Tout cela, une seule bouche l’a dit. Une bouche américaine.
Je le pose d’entrée : ce texte est du côté d’une ligne d’urgence avec Pékin, et contre l’idée qu’elle se paie. Pékin n’a encore rien signé. Washington, lui, a déjà quelque chose à perdre.
Une annonce à deux, prononcée par un seul.
Le compte rendu de Xinhua
La version courte
Pékin a bien publié quelque chose. Un compte rendu, par l’agence officielle Xinhua.
Selon NBC News, ce texte ne mentionne pas la proposition américaine. Il dit seulement que les deux parties ont discuté d’IA.
Des échanges « francs, approfondis et constructifs », écrit Xinhua, sur le commerce et l’investissement. Sur la ligne d’incident, rien.
Pas une ligne. Au sens propre.
Personne à Pékin
Personne à Pékin n’a confirmé la ligne d’incident.
Personne à Pékin n’a confirmé le rendez-vous de Shenzhen.
Personne à Pékin n’a repris le mot « formalisé ».
Personne à Pékin n’a donné de calendrier, au podium, le 22 septembre.
Personne à Pékin n’a dit non, non plus.
C’est ce détail qui compte.
Un pouvoir qui refuse de dire non garde toutes ses cartes. Il pourra signer jeudi. Il pourra aussi laisser Washington porter seul la promesse, puis la lui reprocher.
Qui annonce seul porte seul la facture.
La une de Taipei
Le United Daily News, mardi matin
À Taipei, mardi matin, l’agence CNA a publié sa revue des grands quotidiens. Focus Taiwan l’a mise en ligne à 10 h 28.
En tête du United Daily News : au deuxième face-à-face Trump-Xi, les États-Unis et la Chine vont établir un mécanisme de dialogue sur l’IA.
Le China Times ouvrait sur autre chose. Selon lui, Washington demande aux responsables taïwanais de réduire leurs visites aux États-Unis. C’est le journal qui l’affirme. Aucun document public ne le confirme dans ce dossier.
Le verbe qui grossit en traversant le détroit
Dimanche, à Manhattan : « discuté », « proposé ». Mardi, à Taipei : « vont établir ».
Et pourtant, entre les deux, Pékin n’a rien ajouté.
Le compte ne tient pas mieux. L’Atlantic Council décrit la rencontre de jeudi à la Maison-Blanche comme la troisième en personne entre les deux hommes en un peu moins d’un an. Busan à l’automne, Pékin en mai, Washington maintenant.
Une manchette n’est pas une signature. C’est une attente. Et une attente, à Taipei, se lit toujours avec une inquiétude de plus.
Le mot a traversé le détroit plus vite que le fait.
Ce que la ligne transporterait
Un numéro, pas un traité
Il faut regarder l’objet pour ce qu’il est. L’Atlantic Council le décrit sans fard : faute de mieux, Washington propose que chacun sache au moins qui appeler.
Qui appeler. C’est tout.
Pas de vérification. Pas d’inspection. Pas de plafond de calcul. Pas une puce comptée.
La liste des dangers, selon Bessent
Sur CNBC, Bessent a énuméré ce que les protocoles devraient couvrir. Les agents qu’on ne contrôle plus. Les acteurs non étatiques. Les attaques informatiques. Les armes biologiques.
La liste est sérieuse. Personne de raisonnable ne veut qu’un groupe armé se serve d’un modèle pour fabriquer un pathogène.
L’Atlantic Council note ce petit terrain commun. Les deux capitales craignent qu’un acteur malveillant détourne l’IA pour une cyberattaque capable de faire chuter l’économie mondiale, ou pour une arme biologique à portée globale.
Un terrain étroit. Un téléphone. Une promesse de se parler. C’est peu. C’est mieux que rien.
Le même institut ajoute que ce terrain commun ne dessine encore aucun plan d’action. Des positions avant le sommet. Au mieux, un accord pour continuer à chercher.
Savoir qui appeler, ce n’est pas savoir quoi dire.
Lima, la meilleure objection
Le 16 novembre 2024
L’objection existe, et elle est forte. Elle porte un nom de ville.
Le 16 novembre 2024, à Lima, Joe Biden et Xi Jinping se sont vus en marge de l’APEC. Selon le compte rendu de la Maison-Blanche, les deux dirigeants ont affirmé la nécessité de maintenir un contrôle humain sur la décision d’employer l’arme nucléaire.
Le même texte parle de développer l’IA militaire avec prudence et responsabilité. Selon Reuters, le résumé officiel chinois reprenait ce point.
Pourquoi elle a raison
Voici l’objection sous sa forme la plus dure. Deux puissances nucléaires qui se méfient l’une de l’autre ont davantage besoin d’un canal qu’elles n’en ont envie. Un accident ne demande la permission à personne.
Un système qui s’emballe un soir. Une alerte mal lue. Un essaim de drones qui se trompe de cible. Sans numéro, chacun suppose le pire, et le pire devient une décision.
On ne tend pas une ligne d’urgence à un allié. On la tend à celui qu’on craint.
J’avoue une chose. Je veux que cette ligne existe. Je le veux parce que la Chine du Parti est dangereuse, pas malgré ça.
Le canal ne sert à rien le jour où il manque.
Ce que Lima n'a pas produit
Une phrase, puis rien de mesurable
Et pourtant, relisez Lima. Une phrase. Un principe. Aucun mécanisme de vérification, aucun calendrier dans le compte rendu américain.
Reuters écrivait le jour même qu’on ignorait si la déclaration mènerait à d’autres discussions ou à des actes.
Ce n’est pas rien. Ce n’est pas un traité non plus. Ce n’est même pas un numéro.
Mai 2026, déjà promis
Dix-huit mois plus tard, le film repasse. Après le sommet de Pékin, à la mi-mai 2026, des responsables chinois ont dit que les deux pays avaient convenu de poursuivre un dialogue sur l’IA. L’Associated Press constate que peu de progrès ont suivi.
Lima, novembre 2024 : une phrase. Pékin, mai 2026 : une intention. Manhattan, septembre 2026 : une proposition.
Chaque fois, un mot de plus. Chaque fois, pas une signature de plus.
La ligne d’incident, si elle naît, sonnera dans un bureau que personne à Washington n’a visité. Qui décrochera à Pékin ? Un militaire ? Un diplomate ? Un fonctionnaire de la Sécurité d’État ?
L’officier de quart, lui, ne connaît toujours pas le numéro.
Trois rendez-vous, et toujours la même phrase.
Ce que Pékin appelle sécurité
L’article de Chen Yixin
Pour savoir ce que Pékin mettrait au bout du fil, il faut lire son ministre de la Sécurité d’État.
Ce mois-ci, Chen Yixin a publié un long article. Selon l’Associated Press et l’Atlantic Council, il y décrit l’IA comme une menace pour la sécurité politique et idéologique du pays. Des forces hostiles, écrit-il en substance, pourraient s’en servir pour une guerre de propagande et une guerre cognitive.
L’Atlantic Council traduit sans détour : la première crainte du Parti, c’est l’IA retournée contre son propre pouvoir.
La question qu’un écran refuse
Washington craint l’arme biologique. Pékin craint la phrase.
Les modèles chinois ont des garde-fous, note l’Atlantic Council. Ils suivent aussi les consignes de censure.
Il y a, ce soir, quelqu’un en Chine qui tape une question sur une date, sur une place, sur un nom. L’écran répond poliment qu’il ne peut pas. La personne ferme l’onglet. Elle ne reposera pas la question. Demain non plus.
Voilà un incident que la ligne de Bessent ne signalera jamais. Pour le Parti, ce n’est pas un incident. C’est le système qui fonctionne.
Un compte proche des médias d’État, Yuyuantantian, posait d’ailleurs sa condition, selon l’AP : que Washington prouve d’abord que les règles de sécurité valent pour ses propres entreprises. Autrement dit, le dialogue commencera par notre examen.
Pékin ne craint pas l’accident. Pékin craint la question.
Les puces, un prix déjà offert
Janvier 2026, la porte entrouverte
Il y a un fait qui dérange mon camp. Je le publie quand même.
Ce n’est pas Pékin qui a assoupli les règles sur les puces. C’est Washington. Selon The Diplomat, l’administration a fait passer les exportations des puces H200 de Nvidia d’une présomption de refus à un examen au cas par cas, entre décembre 2025 et janvier 2026.
Un mauvais coup. Une puce de calcul avancé n’est pas une cargaison de soja. Selon Punchbowl News, des élus des deux partis veulent resserrer les contrôles dans la loi annuelle de défense.
Septembre, le rameau refusé
Et pourtant, Pékin n’a pas pris. Le 2 septembre, à Chapel Hill, le secrétaire au Commerce Howard Lutnick a expliqué, selon des propos rapportés par l’agence IANS, que la Chine n’avait pas vraiment acheté ces puces. Un rameau d’olivier tendu, a-t-il dit, et resté dans la main.
Selon MarketWatch, les ventes de H200 sous ce régime ont pesé moins de 1 % des revenus de centres de données du dernier trimestre de Nvidia. L’entreprise dit que les restrictions chinoises l’ont empêchée de livrer toutes les puces autorisées.
Puis, le 20 septembre, Jamieson Greer a tranché, selon NBC News : les discussions sur l’IA ne toucheront pas aux contrôles américains sur les puces avancées ni sur l’équipement de fabrication.
Ça, c’est un bon coup. Il faut l’écrire aussi nettement que le reste. Greer tient. Lutnick tient.
La porte était ouverte. Pékin a préféré la sienne.
La distillation, le vrai levier
Six entreprises nommées
Le levier de Washington n’est peut-être pas dans les puces.
Selon l’Atlantic Council, la CISA, le FBI et la NSA ont publié ce mois-ci un avis accusant six entreprises chinoises d’IA de distiller des modèles américains. Distiller : entraîner ses propres systèmes sur les réponses des systèmes d’en face.
L’administration envisagerait d’agir contre elles, selon le même institut. Pékin menace de représailles si elle le fait.
En juillet, Bessent disait déjà trouver des filigranes de modèles américains dans des modèles chinois, et parlait de sanctions possibles.
Ce qu’on échange sans l’écrire
Voilà la monnaie. Une sanction qu’on retarde. Un dossier qu’on laisse dormir jusqu’à Shenzhen.
Rien de cela n’est annoncé. Rien de cela n’est démenti.
L’Atlantic Council le dit en clair : Washington brandit la distillation pour amener la Chine à discuter de ses priorités à lui. Le jour où la menace s’efface au nom du dialogue, le dialogue aura coûté quelque chose.
Et ce jour-là, aucun communiqué ne le dira. Personne ne le saura. Sauf Pékin.
Une sanction suspendue, c’est aussi un cadeau.
Taïwan, le nom absent
L’usine qui n’est pas au menu
Aucune déclaration sur la ligne d’incident ne prononce le mot Taïwan. Aucune ne prononce TSMC.
Et pourtant, le même mardi, le Commercial Times ouvrait sur TSMC : essais de production de sa gravure A14 prévus au premier trimestre de l’an prochain.
Les puces que Washington refuse de brader, c’est à Taïwan qu’on grave les plus fines. Le dialogue sur l’IA parle de risques. L’île parle de nanomètres. Les deux conversations portent sur le même objet, et une seule a lieu en présence de l’île.
Les visites qu’on raréfie
Le China Times rapportait, le même jour, que Washington demande aux responsables taïwanais de voyager moins aux États-Unis. Une affirmation de journal, sans document à l’appui dans ce dossier.
En mai, Trump a dit discuter des ventes d’armes à Taïwan avec Xi, et un important paquet attend toujours sa signature, selon l’Atlantic Council.
Une IA qu’on encadre à deux. Une île dont on parle sans elle. Une île entière, debout dans le couloir.
Qui, à Taipei, sera prévenu si la ligne sonne ?
On règle l’IA à deux. Taïwan attend dans le couloir.
Ce que Washington peut céder
Le calendrier comme monnaie
Il faut dresser l’inventaire. Froidement.
Les puces avancées : non, disent Greer et Lutnick. La ligne tient.
La distillation : la menace existe. Sa suspension serait invisible.
Taïwan : le paquet d’armes attend. Les visites se feraient plus rares, selon un quotidien de Taipei.
Le calendrier : Xi poussera Trump à venir à l’APEC en Chine en novembre, écrit l’Atlantic Council, et Xi viendrait en retour au G20 de Miami en décembre. Un président qui a deux rendez-vous à ne pas gâcher évite ce qui fâche.
La stabilité, version Pékin
Pékin a un nom pour ce qu’il veut : la « stabilité stratégique constructive ». Le ministère en a même tiré une vidéo, mardi, d’après la question posée au podium par la télévision japonaise NHK.
L’Atlantic Council traduit : que Washington cesse de critiquer et s’abstienne de ce qui contrarie Pékin.
Une ligne d’urgence gratuite protège tout le monde. Une ligne qui coûte une sanction, un rendez-vous ou un peu de Taïwan n’est plus une précaution. C’est une concession, avec un numéro de téléphone.
Un dialogue gratuit, oui. Un dialogue acheté, non.
Ce qui reste à établir
Les quatre inconnues
L’enquête s’arrête ici, à la veille du sommet de jeudi. Voici ce qui n’est pas établi.
Si Pékin signera une ligne d’incident. Si Shenzhen aura lieu dans deux mois. Qui, côté chinois, tiendra le combiné. Si la menace sur la distillation survivra au dîner d’État.
Voici ce qui l’est. Une proposition américaine, datée du 20 septembre. Un compte rendu chinois qui ne la nomme pas. Un porte-parole qui renvoie ailleurs, le 22. Une trêve commerciale qui expire le 10 novembre, selon NBC News.
Le téléphone de 3 h
L’officier de quart attend toujours un numéro. Il attendra peut-être longtemps.
Si Washington paie cette ligne en sanctions suspendues, en rendez-vous ménagés ou en silence sur Taïwan, sommes-nous prêts à appeler ça de la prudence ?
Jeudi, il y aura des poignées de main. Le compte rendu chinois dira ce qu’il voudra dire.
Le nôtre dira ce qui a été signé. Rien de plus.
Une ligne tendue, et personne à Pékin pour dire oui.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Ministère chinois des Affaires étrangères — point de presse de Guo Jiakun, 22 septembre 2026
CNBC — transcription de l’entrevue de Scott Bessent sur le dialogue IA, 21 septembre 2026
Sources Secondaires :
Atlantic Council — ce qu’il faut attendre du sommet Trump-Xi à Washington, septembre 2026
Focus Taiwan (CNA) — revue des unes des quotidiens taïwanais, 22 septembre 2026
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