Peu de saisies, peu d’arrestations
Le Conseil écrit une phrase que personne ne devrait sauter. Jusqu’ici, peu d’armes ont été saisies. Peu d’arrestations ont eu lieu.
C’est le document qui le dit. Pas Kyiv. Pas un lobby.
Dans le même souffle, il range la prolifération et le détournement d’armes légères parmi les inquiétudes les plus lourdes, à long terme, de la guerre d’agression russe.
Peu aujourd’hui. Lourd demain. Les deux phrases tiennent ensemble. C’est tout le dossier.
Cinq silences
Le document ne dit pas combien de combattants ont été contrôlés.
Le document ne dit pas combien de pièces ont été trouvées, ni à quelle frontière.
Le document ne dit pas si ces pièces venaient d’un stock, d’un champ de bataille ou d’un marché.
Le document ne dit pas qui portait quoi : volontaire étranger, soldat ukrainien, ancien combattant russe.
Le document ne dit pas qu’un trafic existe. Il dit qu’il pourrait naître.
Entre « pourrait » et « existe », il y a un titre qu’on peut gonfler. Ou pas.
Une alerte sans chiffre n’est pas un bilan.
Les soldats ukrainiens aussi
Allemagne, Pologne, Tchéquie
Il serait commode d’écrire que l’alerte vise seulement les mercenaires. Elle ne vise pas qu’eux.
Selon Euronews, l’inquiétude s’étend aux Ukrainiens qui reviennent du front. Surtout dans les pays qui accueillent beaucoup de réfugiés ukrainiens : l’Allemagne, la Pologne, la Tchéquie.
Leurs autorités rappellent un détail simple. Elles sont dans Schengen. Ce qui entre chez elles circule partout.
Hromadske, média ukrainien, a repris l’information sans l’adoucir. Il a aussi rappelé ce qui manque : aucune preuve, pour l’instant, d’un flux substantiel.
Le fait qui dérange
Je suis du côté de l’Ukraine. Je l’écris sans détour depuis le premier jour de l’invasion.
Et pourtant, ce fait-là se publie tel quel. Des combattants de retour portaient du matériel militaire. L’inquiétude officielle englobe les soldats ukrainiens.
Le camp qu’on défend n’achète pas le droit de cacher ses angles morts.
Un soutien qui étouffe ce qui gêne ne vaut plus rien le jour où il faut convaincre. Ce qu’on doit à l’Ukraine, c’est le fait exact. Ni plus. Ni moins.
Défendre l’Ukraine, c’est aussi publier ce qui la gêne.
Ce que l'Ukraine saisit chez elle
Les saisies de 2024
Le volume, lui, existe. Il se trouve en Ukraine. Et c’est Bruxelles qui le chiffre.
Dans son rapport du 4 novembre 2025, la Commission européenne écrit qu’en 2024, les forces de l’ordre ukrainiennes ont saisi 1 334 armes à canon rayé et 529 autres armes à feu.
Ajoutez 41 armes à canon lisse. 177 lance-grenades. 4 784 grenades à main. 602 799 cartouches.
Une seule année. Un seul pays. Des chiffres de police, pas de front.
Déclarer plutôt que cacher
La même page ajoute un autre compte. En août 2025, 11 684 armes à feu avaient été déclarées, dont 6 560 automatiques, avec 5,4 millions de cartouches.
Déclarées. Pas saisies. Des armes qu’on sort de l’ombre pour les inscrire quelque part.
Ce chiffre dit deux choses. L’Ukraine est pleine d’armes. L’Ukraine veut savoir où elles sont.
La Commission ne commente pas l’écart. Elle aligne. Reste la soustraction qu’aucun rapport ne peut faire : combien ne sont ni saisies, ni déclarées ?
On ne compte que ce qu’on trouve.
La liste de Kyiv
Un point focal national
Revenons à la liste. Celle de Kyiv, cette fois.
L’Ukraine a créé un point focal national sur les armes à feu. Selon Euronews, il transmet à Europol des listes d’armes saisies, volées ou perdues.
Le réseau des agences européennes de justice et d’affaires intérieures le confirme dans son document commun de 2026. Europol reçoit régulièrement ces relevés. Il les croise avec ses bases.
Une arme volée à Kharkiv peut donc allumer un voyant à La Haye. C’est le principe. Il ne marche que si la liste est tenue.
La note de Bruxelles
La Commission note de bons progrès contre le trafic d’armes légères. C’est son verdict de novembre 2025.
La Commission note la participation ukrainienne à EMPACT Firearms, le cadre européen de lutte contre ce trafic. Elle note le partage régulier des relevés avec Europol.
La Commission note enfin ce qui manque. Le point focal doit mieux coopérer avec ses homologues étrangers. Les données doivent mieux circuler.
Un bon bulletin. Pas un bulletin parfait. C’est le genre qu’on croit.
Une liste tenue vaut mieux qu’une promesse lue.
Les Balkans, trente ans plus tard
L’héritage des années 1990
L’Europe a déjà connu l’après d’une guerre à ses portes. Elle en paie encore la facture.
Dans un bulletin de mai 2024, la Global Initiative Against Transnational Organized Crime, la GI-TOC, rappelle l’attention portée aux armes légères des Balkans occidentaux à la fin des années 1990. Les conflits de l’ex-Yougoslavie. Les troubles en Albanie.
Puis le monde a regardé ailleurs. La région, écrit la GI-TOC, reste inondée d’armes.
Les armes héritées des conflits des années 1990 demeurent une menace. Des familles les gardent comme une assurance contre la prochaine instabilité.
Paris, Vienne, la Suède
Les armes des attentats de Paris, en novembre 2015, ont été retracées jusqu’aux Balkans. Celles de Vienne, en novembre 2020, aussi.
Des armes et des grenades venues de la région alimentent la violence des gangs en Suède, selon le même bulletin.
Le poids reste mesurable. Dans l’indice mondial du crime organisé de 2023, cité par la GI-TOC, le trafic d’armes des six pays des Balkans occidentaux obtient 5,42 sur 10. La moyenne européenne : 4,60.
Deux décennies entre les guerres yougoslaves et Paris. Un quart de siècle avant Vienne.
Une arme ne vieillit pas comme une colère. Elle attend.
Une guerre finit. Ses armes, non.
Le sac posé dans l'entrée
Ce qu’un soldat rapporte
Un soldat rentre. Un autobus, une frontière, une gare, puis une porte.
Le sac tombe dans l’entrée avec ce bruit mou des choses portées trop longtemps. La sangle a marqué l’épaule. Le tissu sent le diesel et la terre.
Dedans, ce que rapportent tous les soldats du monde. Du linge sale. Des chargeurs de téléphone. Des photos qu’on ne montrera pas.
Les enfants tournent autour. Leur mère évite de regarder ses mains.
Et parfois, selon des États membres, il y a autre chose. Une pièce d’arme. Un morceau de front.
Le poids du soupçon
Je l’avoue : cette phrase du Conseil m’a serré la gorge. Pas à cause du risque. À cause de ce qu’elle fait aux autres sacs.
Ceux qui ne contiennent rien.
Ceux qui ne rapportent que la fatigue d’une tranchée tenue pour que Varsovie et Prague dorment.
Le soupçon ne fait pas de tri. Il pèse sur tous.
Et pourtant, on ne le combat pas en fermant les yeux. On le combat avec une liste qui dit, arme par arme, numéro par numéro, ce qui est rentré.
Le front ne s’arrête pas à la frontière. Il entre dans les cuisines.
Un sac, c’est un homme. Une pièce, c’est une piste.
La phrase de Moscou
20 octobre 2022
Moscou n’a pas attendu Euronews. Le Kremlin répète ce refrain depuis la première année de l’invasion.
Le 20 octobre 2022, Maria Zakharova, porte-parole de la diplomatie russe, affirmait à Moscou qu’une part considérable des armes occidentales livrées à l’Ukraine était déjà sur le marché noir, ou le serait bientôt.
Pour appuyer sa phrase, elle alignait ses propres totaux : au moins 700 systèmes d’artillerie et 90 millions de cartouches envoyés par les membres de l’OTAN.
Elle visait le Moyen-Orient, l’Afrique centrale, l’Asie du Sud-Est.
Reuters a noté ce jour-là qu’elle n’a pas dit sur quelles preuves elle s’appuyait.
Quatre ans plus tard
Quatre ans ont passé. Le Conseil parle de peu de saisies. De peu d’arrestations. De pièces, pas de missiles.
Une part considérable, disait Moscou. Peu, écrit Bruxelles.
Il serait étonnant que la propagande russe ne s’empare pas de l’exclusivité d’Euronews. Elle reprend tout ce qui ressemble à sa phrase de 2022.
Qu’elle le fasse.
Le Conseil n’a pas écrit sa phrase. Il a écrit l’inverse, avec une réserve honnête. Et l’usage qu’en fera le Kremlin n’excuse rien. Ni l’invasion. Ni la guerre qui a rempli l’Ukraine d’armes.
Moscou disait « beaucoup ». Bruxelles écrit « peu ».
La fuite qui va vers l'est
Le rapport du 17 mars
Le rapport de la GI-TOC publié le 17 mars 2026 regarde la Pologne, la Tchéquie et la Slovaquie. Trois voisins de la guerre, ou presque.
Son constat est net. Les preuves actuelles n’indiquent pas d’entrée substantielle d’armes ukrainiennes dans ces trois pays.
Le rapport parle pourtant d’un risque structurel. Si un détournement massif survenait, l’offre du marché noir grossirait. L’accès des criminels aux armes aussi.
La violence par arme à feu reste d’ailleurs exceptionnellement basse en Europe centrale, selon la même étude.
Le détail qui dit l’inverse
Puis vient une ligne que Moscou ne citera pas.
Des recherches ont documenté des armes fabriquées en Slovaquie en possession russe. Des armes et des munitions tchèques ont atteint le marché russe par des pays intermédiaires, malgré les sanctions.
Dans ce rapport, la fuite documentée ne part pas du front vers l’ouest. Elle part de l’Europe vers la Russie.
Ce n’est pas une absolution pour Kyiv. C’est une échelle. Le rapport décrit un risque futur à l’ouest et documente des cas réels à l’est.
Personne n’en fera une exclusivité.
Le trafic documenté, lui, roule vers Moscou.
L'objection la plus forte
Interpol et Europol, 2022
L’objection sérieuse ne vient pas de Moscou. Elle vient de nos propres polices.
En juin 2022, le chef d’Interpol, Jürgen Stock, disait qu’une partie des armes avancées envoyées à l’Ukraine finirait aux mains du crime organisé. Reuters le rappelait en octobre.
En juillet 2022, Europol prévenait que la prolifération d’armes et d’explosifs en Ukraine pourrait accroître le trafic vers l’Union. La menace, ajoutait l’agence, pourrait être plus forte encore après le conflit.
C’est l’argument sous sa meilleure forme. Il ne vient pas d’un adversaire. Il vient de ceux qui protègent nos rues.
Après la guerre, pas pendant
Relisons-le. Europol ne parlait pas d’un fleuve pendant la guerre. Europol parlait d’un après.
Quatre ans plus tard, le Conseil confirme ce calendrier. Peu de saisies aujourd’hui. Une inquiétude de long terme.
Et pourtant, l’objection garde sa force. Une armée en guerre ne tient pas l’inventaire comme une armée en caserne. Les pièces se perdent. Les champs de bataille se vident mal.
Voilà pourquoi la réponse ne peut pas être un haussement d’épaules. Elle doit être une liste, tenue avant la paix.
Le vrai danger porte une date : le lendemain de la paix.
L'autre porte, celle des combattants russes
Le 21e paquet
Le document du Conseil ne regarde pas seulement vers Kyiv. Il vise aussi les combattants étrangers, volontaires ou mercenaires, qui acquièrent au front des savoir-faire militaires.
Ces savoir-faire, prévient-il, pourraient servir à des activités criminelles ou à des attentats, une fois ces hommes sortis de la zone de conflit.
Plusieurs pays de l’UE ont voulu fermer la porte aux combattants russes. L’interdiction figurait dans le 21e paquet de sanctions.
La France et l’Italie s’y sont opposées. En juillet 2026, le texte a été rétréci, selon Euronews.
Leipzig et un visa italien
Puis il y a eu Leipzig. Une tentative d’attaque de drones. L’un des suspects serait entré dans l’espace Schengen avec un visa touristique délivré par l’Italie, selon Euronews.
Au début de septembre, Kaja Kallas, cheffe de la diplomatie européenne, a fait état d’un large soutien pour relancer l’interdiction de visa.
L’Estonie a lancé un partage de renseignements avec les pays du flanc est. Objectif : mettre en commun les refus d’entrée visant des combattants russes identifiés.
Paris et Rome ont rétréci la porte. Tallinn la répare.
Le risque ne porte pas un seul uniforme.
Ce que Kyiv a promis
Une feuille de route pour 2026
Kyiv ne répond pas par un communiqué indigné. Elle répond par des échéances.
Selon Euronews, l’Ukraine doit adopter d’ici la fin de 2026 une feuille de route consacrée au trafic d’armes à feu.
Selon Euronews, l’Ukraine négocie son adhésion avec des critères précis sur ce trafic, inscrits dans les pourparlers.
Selon Euronews, l’Ukraine transmet déjà ses relevés à Europol. La route vers l’Union passe aussi par l’inventaire.
C’est probablement le levier le plus solide dont Bruxelles dispose. Chaque arme perdue devient un point de négociation.
Le modèle des Balkans
Le modèle retenu n’est pas neutre. C’est celui des Balkans occidentaux.
La feuille de route balkanique de contrôle des armes légères, appuyée par le centre SEESAC, court jusqu’en 2030. Elle vise des lois alignées sur celles de l’Union, des politiques guidées par le renseignement, une baisse nette des flux illicites.
La différence tient en peu de mots. Les Balkans l’ont reçue longtemps après leurs guerres. L’Ukraine la rédige pendant la sienne.
Même méthode. Autre moment.
Cette fois, la liste commence avant la paix.
Mercredi, à Bruxelles
Les ambassadeurs sur le dossier
Le 23 septembre, les ambassadeurs des Vingt-Sept devaient discuter du détournement d’armes venues du champ de bataille, selon Euronews.
Europol, directement impliquée, doit créer un pôle consacré aux armes à feu d’ici le premier trimestre de 2027. Le but : mieux analyser et échanger les données sur les armes saisies.
Frontex, l’agence des frontières, a donné des consignes précises aux garde-frontières et aux douaniers sur le détournement d’armes. L’Ukraine est au centre.
L’agence réunit aussi chaque trimestre des experts d’Ukraine, de Moldavie et des pays voisins de l’UE, selon le document commun des agences européennes.
Ce qu’il faudra surveiller
Un pôle en 2027. Une feuille de route fin 2026. Des consignes aux douanes dès maintenant.
C’est un calendrier. Pas un résultat.
Aucune de ces échéances n’attend une paix signée. C’est ce qui les rend crédibles. Et fragiles.
Les Balkans l’ont appris à leurs dépens : l’attention baisse bien avant le stock.
Et le jour où les caméras partiront…
Qui paiera les douaniers en 2031 ?
Un calendrier n’arrête rien. Il oblige.
Le jour où la guerre finira
La liste, encore
Reprenons la liste du début. Des pièces. Du matériel. Des combattants qui rentrent.
Elle n’a pas bougé. Ce qui a bougé, c’est ce qu’on sait autour d’elle.
On sait que le Conseil n’a trouvé ni réseau ni flux. Seulement des pièces.
On sait que l’Ukraine saisit, déclare, transmet.
On sait que les Balkans ont laissé un stock qui a fini à Paris et à Vienne.
On sait que Moscou promettait un marché noir, sans preuve, pendant que la fuite documentée allait vers la Russie.
Aucun de ces savoirs ne tient dans un titre.
Qui tiendra la liste
Le jour où les armes se tairont en Ukraine, qui acceptera encore de payer pour tenir la liste ?
Pas pendant l’alerte. Après. Quand plus personne ne regarde.
Une arme des années 1990 a attendu Vienne un quart de siècle.
La liste est courte. Le stock, lui, attend.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Commission européenne — rapport 2025 sur l’Ukraine, saisies et déclarations d’armes, 4 novembre 2025
Reuters — Moscou affirme que les armes occidentales passent au marché noir, 20 octobre 2022
Sources Secondaires :
Hromadske — reprise ukrainienne de l’alerte européenne, septembre 2026
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