Une entreprise, une ligne
Cent quatre-vingts.
C’est un plancher, pas un total. Le KSE Institute traite chaque combinaison d’une entreprise et d’une ligne d’activité comme un partenariat distinct. Une firme qui fabrique et répare apparaît deux fois.
Le décompte inclut aussi les projets au stade des premières discussions, avant tout engagement ferme. Il reste incomplet par nature : pour des raisons de sécurité, bien des entreprises gardent leur coopération secrète.
Le rapport est signé par Anastasiia Tovsta, Daria Holets, Olha Bezverha et Emir Omelchenko, sous la direction d’Olena Bilousova, Marta Bukhtiiarova et Nataliia Shapoval. Il s’appuie aussi sur des entretiens avec des fabricants, des représentants d’États partenaires et des experts.
Mai ou juin
Un détail d’honnêteté : le résumé arrête le compte en mai 2026, le corps du texte en juin. Même chiffre. Deux dates.
Autre précision du rapport : 45 % des partenariats repérés ont été signés au quatrième trimestre de 2025 ou après. Trop jeunes pour être jugés.
Ce n’est donc pas un cimetière. C’est une pépinière. Et pourtant, une pousse sur cinq a déjà cessé de grandir.
180, c’est un début, pas une chaîne de montage.
Qui signe avec qui
Berlin en tête
Les entreprises allemandes mènent avec 36 partenariats, soit 20 % du total. Le Danemark suit avec 18. Les États-Unis, 16.
Ce n’est pas un hasard, selon Bilousova. Berlin accompagne ses firmes dans la paperasse. Et Berlin sait ce qu’il veut : la frappe dans la profondeur et le renseignement.
Le rapport résume l’échange. L’Allemagne finance le matériel et le savoir sur sa tenue au combat. L’Ukraine apporte sa technologie et son expérience du front. En retour, des armes, des coentreprises, des emplois, une porte vers le marché européen.
Le drone court, l’obus traîne
Les systèmes sans pilote pèsent 26 % des partenariats. La défense antiaérienne, 17 %. L’artillerie, 10 %.
Dans le drone, environ 98 % des partenariats vivent. Dans l’antiaérien, autour de 63 %.
Le rapport y voit deux mondes. Deux vitesses. Le drone suit la logique de l’informatique et du capital de risque : argent rapide, feu vert entre gouvernements, déploiement presque immédiat. L’antiaérien suit celle de l’industrie lourde : géants multinationaux, longues procédures, gros budgets politiques. Le drone est privé à 93 %. L’antiaérien est public à 79 %.
Je le dis net. Je suis du côté des ingénieurs et des brigades qui attendent, contre la lenteur que l’appareil ukrainien s’impose lui-même, parce que cette lenteur a maintenant un numéro, une date et un taux.
Là où l’État tient le stylo, le projet ralentit.
Trois chemins, aucun panneau
Construire en Ukraine
Premier chemin. Build in Ukraine attire des firmes étrangères pour produire, réparer ou développer sur le sol ukrainien. Le Kyiv Independent le date d’octobre 2025.
En juin 2026, selon le KSE Institute, environ 41 entreprises étrangères et 60 partenariats y étaient engagés. Le ministère de la Défense cite BAE Systems, Rheinmetall, Saab et Northrop Grumman. Il y voit une Ukraine qui passe de receveuse d’aide à partenaire de production.
Ce qui marche le mieux ? La réparation d’équipements occidentaux. Ce qui avance le moins : l’antiaérien et les blindés, souvent restés au mémorandum.
Construire ailleurs, pour le front
Deuxième chemin. Build with Ukraine, annoncé par Volodymyr Zelensky le 20 juin 2025, fait l’inverse. Un design ukrainien part chez un partenaire, qui finance la production sur son sol. Les premiers lots vont à l’armée ukrainienne. Environ 41 partenariats, dont celui de TAF Industries avec l’allemand Wingcopter.
Troisième chemin. Le Drone Deal : des accords d’État à État, une production partagée moitié-moitié, la moitié pour le front ukrainien, l’autre pour les armées partenaires. Une vingtaine de pays, à divers stades.
Euromaidan Press, le 16 septembre, faisait état de plus de 200 demandes de coopération étrangère en attente de décision dans Build with Ukraine.
Trois chemins. Pas un seul panneau à l’entrée.
Le modèle danois
Un carnet de commandes
À côté des entreprises, il y a l’argent des États. Un modèle sort du lot.
Le mécanisme danois, lancé en 2024, tient en quatre gestes. Kyiv dresse la liste des entreprises et des projets. Le pays partenaire paie. L’Agence d’approvisionnement de défense ukrainienne sert de contrepartie. Le donateur assume le coût de l’audit.
En 2024, plus de 590 millions d’euros ont transité par ce canal, dont 390 millions tirés des intérêts des avoirs russes gelés. Pour 2025, le rapport chiffre les engagements à environ 1,4 milliard d’euros, dont un milliard issu de ces mêmes revenus.
La surveillance qui rassure
Le KSE Institute en fait la colonne vertébrale qu’il recommande à tous. Un carnet de commandes solvable pour les firmes. Des délais de livraison raccourcis. Un budget d’État soulagé.
Il a un prix. Il exige de l’audit, de la gestion de contrats, du personnel. Copenhague a payé ce prix en surveillance serrée.
Et pourtant, un seul pays le porte vraiment. Les autres passent par lui.
Le Danemark a prouvé que vitesse et contrôle cohabitent.
22 %
Le mémorandum qui ne produit rien
Environ 22 % des partenariats sont en panne. Le rapport dit où : surtout au début.
Deux entreprises échangent une lettre d’intention. Elles signent un mémorandum. Il y a une photo, une poignée de main, un communiqué.
Puis plus rien.
Des experts interrogés par l’institut disent que ces mémorandums servent souvent d’abord à la publicité, pour obtenir un feu vert politique. Le rapport parle de temps et de ressources perdus en gestes symboliques, au lieu de vrais contrats.
96 contre 62
Côté privé ukrainien, environ 96 % des partenariats sont actifs. Côté entreprises d’État, 62 %.
Marta Bukhtiiarova l’a expliqué au Kyiv Independent. Les sociétés d’État sont moins souples, plus lestées de bureaucratie, et leurs gestionnaires connaissent mal les vérifications préalables qu’exige un investisseur. Le privé, lui, se bat pour sa survie, ici et maintenant.
Trente-quatre points d’écart. Même pays. Même guerre.
La signature ne livre rien. La procédure décide.
Rheinmetall, trente mois de vide
Quinze mois ailleurs
Le rapport prend un cas. Un seul suffit.
Rheinmetall s’est engagé à bâtir en Ukraine une usine d’obus de 155 mm, d’une capacité annuelle de 300 000 obus. Le groupe allemand a déjà livré ce type d’usine en Allemagne en 15 mois. En Hongrie, en environ 18.
Le partenaire ukrainien : Ukroboronprom, société d’État. La coentreprise a été enregistrée en octobre 2023.
Pas un coup de pelle
Plus de deux ans et demi après la signature, selon le rapport, la construction n’a pas commencé.
Les retards ont été attribués tour à tour à la bureaucratie ukrainienne, à une décision du gouvernement ukrainien de déplacer le site prévu, puis à des questions réglementaires jamais tranchées. Chaque décision d’investissement grimpe plusieurs étages d’approbation, sans mécanisme de coordination.
L’équipement serait prêt, écrit le KSE Institute. L’institut tranche : le goulot est entièrement du côté ukrainien. Pas de production avant 2027, au mieux.
Quinze mois chez lui. Plus de trente en Ukraine. Rien.
L’obus attend un terrain. Le front n’attend personne.
La résolution 875
Le 1er juillet 2026
Voici l’adversaire de ce texte. Il porte un numéro.
Le 1er juillet 2026, le Cabinet des ministres de l’Ukraine a adopté la résolution 875. Elle ouvre un régime d’exportation contrôlée vers les pays liés à l’Ukraine par un traité ou un accord, dont ceux du Drone Deal.
Sur papier, c’est un progrès. Trente jours civils pour une décision du Service national de contrôle des exportations. Approbation tacite si aucun motif de refus n’est donné en 15 jours.
Et pourtant, il y a le tarif. Les frais de permis montent à 20 % de la valeur du contrat pour un produit fini ou une technologie. À 30 % pour des composants.
L’arme qui ne sort pas
Le rapport relève un piège. Un gouvernement étranger paie une firme ukrainienne pour des armes fabriquées en Ukraine, livrées à l’armée ukrainienne. La loi douanière voit un acheteur étranger, donc une exportation. Le fabricant paie un permis de sortie pour une arme qui ne quitte jamais le pays.
Le Conseil de l’industrie de défense, qui représente plus de 400 entreprises, réclame le retrait de ces frais, rapportait Euromaidan Press le 16 septembre. Le même article relaie Militarnyi : aucun permis délivré sous les nouvelles règles, et une dizaine de petits contrats d’exportation seulement depuis la reprise.
Un régime conçu pour accélérer. Zéro permis.
Une taxe de sortie sur des armes qui restent.
L'usine prête
Un milliard de hryvnias
Le contre-exemple de Rheinmetall est privé. Il fait plus mal.
Ukrainian Armor, firme privée, et le tchèque Excalibur Army ont monté une usine d’obus sans mécanisme d’État.
C’est une usine qui a coûté jusqu’à un milliard de hryvnias, tirés des fonds propres de la firme ukrainienne.
C’est une usine qui a passé l’inspection de l’État, et dont le ministère de la Défense a confirmé les capacités.
C’est une usine qui peut sortir de 250 000 à 300 000 obus par année.
Faute de commande
Elle est à l’arrêt.
Pas de missile. Pas de sabotage. Faute de commandes gouvernementales, écrit le KSE Institute.
Un atelier qui devrait tourner et qui se tait, ça s’entend. Des chaînes froides sous la main. Du béton qui garde l’humidité. Des ouvriers qui attendent un appel.
Au même moment, le Kyiv Independent rapporte un trou de financement apparent de 27 milliards de dollars américains au ministère de la Défense. Un ministère débordé par l’ampleur des partenariats. Les obus existent en puissance. L’argent pour les acheter…
Combien de brigades attendent ces obus ?
Une usine prête qui se tait, c’est une commande qui manque.
La meilleure objection
Le front d’abord
L’objection mérite sa forme la plus forte. La voici.
L’Ukraine est en guerre. Chaque technologie qui sort peut aboutir au mauvais endroit. Le système est lent parce qu’il doit l’être.
Une décision du Conseil national de sécurité et de défense garantit un droit de premier refus : l’armée ukrainienne est servie d’abord. Le ministère des Affaires étrangères, avec le renseignement et le SBU, le service de sécurité, filtre les pays pour qu’aucune technologie ne rejoigne un État qui coopère avec l’agresseur. Zelensky a promis qu’aucune technologie ukrainienne n’irait vers des pays liés à Moscou.
Et les frais ? Un État à court d’argent perçoit des revenus. J’hésite, je l’avoue, à écrire contre une procédure en pleine guerre.
Ce que la prudence n’explique pas
Ce n’est pas la prudence qui déplace le site d’une usine d’obus après la signature.
Ce n’est pas la sécurité nationale qui laisse à l’arrêt une usine privée inspectée par l’État.
Ce n’est pas le filtrage des pays qui fait payer 20 % sur une arme qui ne franchit aucune frontière.
Le contrôle a déjà ses outils dans la résolution même : une liste des biens critiques, une liste des pays admissibles. Le tarif ne filtre rien. Il pèse.
La prudence choisit qui. La lenteur choisit quand.
Ce que je concède
Le risque que Copenhague surveille
Il y a la corruption. Le KSE Institute l’écrit sans détour sur le modèle danois : l’argent risque d’aller aux entreprises les plus proches du pouvoir. Sa réponse n’est pas de casser le modèle, mais de le surveiller de près, comme le font les Danois.
Il y a la réputation. Le rapport parle de manipulations autour de l’étiquette « éprouvé au combat », et d’une méfiance des partenaires envers les scandales qui déteint sur tout le secteur.
Il y a les secrets. La loi martiale limite l’accès aux sites et aux détails techniques. Bien des firmes refusent de breveter ce qui est sensible. Aucun cadre de propriété intellectuelle n’encadre encore les coentreprises.
Il y a l’argent bloqué. Les règles de change du temps de guerre limitent les investissements ukrainiens à l’étranger et les profits que les firmes étrangères peuvent rapatrier.
Le mur construit de l’autre côté
La lenteur n’est pas seulement ukrainienne. Bilousova raconte un partenaire qui exigeait un centre de réparation près de la frontière polonaise, par sécurité, sans voir qu’il faudrait ensuite traîner un char sur des centaines de kilomètres jusqu’au front.
Les composants de pointe, microélectronique, optique, capteurs, dépendent des contrôles d’exportation des partenaires eux-mêmes. Et les assureurs publics, agences de crédit à l’exportation, agence de garantie de la Banque mondiale, société américaine de financement du développement, manquent de capital pour couvrir les grands industriels contre les frappes. D’où les usines souterraines, qui font grimper le coût d’entrée.
Je le reconnais : une partie du mur est bâtie de l’autre côté.
Le risque est réel. Il n’excuse pas le délai.
Le Canada dans la chaîne
Par Copenhague
Le Canada n’est pas spectateur. Il passe par le canal danois.
Le Canada a versé 3 millions de dollars par ce mécanisme en 2024, selon le rapport.
Le Canada a promis 67 millions d’euros en 2025, selon des chiffres du centre d’études washingtonien CSIS repris par l’institut.
Le Canada a aussi annoncé 100 millions de dollars pour la production de drones militaires, d’après la même source. Le Danemark restera l’exécutant de plusieurs pays, dont le Canada.
Le 24 février 2026, le ministre de la Défense nationale, David McGuinty, a annoncé environ 2 milliards de dollars d’aide militaire pour 2026–2027, tirés de fonds déjà approuvés. Ottawa siège dans la coalition des capacités de drones du Groupe de contact pour la défense de l’Ukraine.
Le Québec hors du tableau
Une firme canadienne figure dans le rapport : ZenaTech. En avril 2026, elle a annoncé une usine en Ukraine pour son drone intercepteur P-1, vendu moins de 5 000 dollars américains, et un centre d’essai sur place.
Du 8 au 11 septembre, à Kielce, en Pologne, le Canada était nation partenaire principale du salon MSPO. Milton Moffat, directeur des contrats chez Colt Canada, y a dit à United24 que le Canada s’intéresse aux fabricants ukrainiens, surtout pour le drone.
Le Québec ? Aucune firme québécoise dans les pages lues pour ce texte. Ce n’est pas la preuve qu’il n’y en a aucune. C’est une case vide.
Notre argent passe par Copenhague. Notre industrie, rarement.
Trois à six mois
L’avance qui s’use
À Kielce, Volodymyr Zinovskyi, PDG de TAF Industries, a donné l’unité de mesure qui devrait gouverner tout le reste.
Certaines technologies ukrainiennes gardent une avance sur les forces russes pendant un temps qu’il juge assez long. Il a précisé : de trois à six mois.
Pour les drones radiocommandés, les fréquences peuvent devoir changer d’un mois à l’autre, a-t-il expliqué à United24.
L’industrie mondiale, elle, vit en cycles de cinq ou dix ans.
La fenêtre qui se referme
La fenêtre a changé de sens.
Au début, c’était un guichet : laquelle ouvrir. Maintenant, c’est une durée : combien de temps elle reste ouverte.
Trois à six mois d’avance. Trente jours d’examen pour un permis. Plus de deux ans et demi pour une usine d’obus.
Faites le calcul.
L’avance fond pendant que le dossier dort.
La poignée est à Kyiv
Ce que le rapport demande
Le rapport ne réclame pas un miracle. Il réclame de la plomberie.
Une seule fenêtre d’entrée, visible, pour les partenaires qui ne savent pas qui mène.
Une seule fenêtre de financement, avec le modèle danois comme colonne vertébrale, parce qu’il dit qui paie, quoi, combien et pour qui.
Une seule fenêtre de traitement, en lot, pour que la réponse ne dépende plus, disait Bilousova, du temps libre de tel fonctionnaire dans tel ministère.
Une seule fenêtre d’exportation, avec une résolution 875 corrigée et des règles claires pour les programmes que financent les États partenaires.
Une seule fenêtre de droit, avec un cadre de propriété intellectuelle pour les coentreprises.
La question
Rien de tout ça n’exige une victoire au front. Tout ça exige une signature à Kyiv, et du suivi chez les partenaires.
Quand notre argent part vers une usine ukrainienne, exigeons-nous une photo de signature, ou des obus qui sortent d’une chaîne ?
La réponse ne se trouve pas seulement à Kyiv. Elle se trouve aussi ici.
Le KSE Institute croit que les coentreprises vont continuer de se signer. Reste à les faire tourner.
180 partenariats, une poignée à tourner, et c’est Kyiv qui la tient.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
KSE Institute — rapport sur les partenariats de défense de l’Ukraine, septembre 2026
Défense nationale du Canada — aide militaire à l’Ukraine pour 2026–2027, 24 février 2026
Sources Secondaires :
Kyiv Independent — partenariats de technologie de défense et contrats bloqués, 22 septembre 2026
Euromaidan Press — résolution 875 et demandes en attente de Build with Ukraine, 16 septembre 2026
United24 Media — l’industrie ukrainienne au salon MSPO de Kielce, septembre 2026
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