Trois à cinq fois par mois
Zelensky a donné l’autre moitié du calcul le même jour. Moscou mène trois à cinq de ces attaques majeures chaque mois, toujours selon ses propos rapportés par Ukrinform.
Faisons la multiplication, sans rien ajouter. Trente fois trois. Quarante fois cinq.
Entre 90 et 200 missiles balistiques par mois, si le rythme décrit par Kyiv tient.
Jusqu’à deux cents. Chaque mois.
C’est une inférence. Le produit de deux fourchettes. Pas un bilan.
Mais une inférence suffit pour comprendre le problème. Chaque balistique qui vise une centrale appelle un intercepteur capable de l’arrêter. Chaque intercepteur tiré laisse un trou dans le stock.
Le mur que le Patriot doit tenir
Contre ces missiles, Kyiv ne réclame pas n’importe quoi. Il réclame du Patriot. Depuis l’été, l’Ukraine demande à Washington un « paquet d’hiver » d’intercepteurs, une demande d’urgence.
Le 29 juillet, Trump avait promis d’essayer. Il avait aussi fait valoir la difficulté : les intercepteurs servaient déjà dans la guerre contre l’Iran, selon le récit de Zelensky.
Voilà l’arithmétique. Des missiles qui arrivent au rythme de Moscou. Des intercepteurs qui arrivent au rythme d’une file d’attente.
Le premier rythme est une décision. Le second est une permission.
Le ciel ukrainien attend son tour dans la file d’un autre.
Une trêve à deux mains
Le réseau contre les raffineries
Ce que Kyiv a posé sur la table tient en une ligne. Vous ne frappez plus notre énergie, nous ne frappons plus la vôtre.
« Nous sommes prêts pour un cessez-le-feu énergétique », a dit Zelensky après la rencontre, selon Ukrinform.
Prêts. Pas seuls.
La veille, le 21 septembre, il l’avait déjà écrit. Si Moscou cessait de frapper le secteur énergétique et les exportations alimentaires ukrainiennes, l’Ukraine prendrait des mesures de désescalade équivalentes, rapporte United24. Même geste. Même condition.
La réciprocité n’est pas un détail de rédaction. C’est toute la proposition. Sans elle, il ne reste qu’un pays qui range ses drones pendant que l’autre garde ses missiles.
Washington comme facteur
Washington n’a rien exigé de Kyiv seul. Zelensky l’a dit sans détour : aucune demande de cessez-le-feu unilatéral pendant la rencontre, selon Ukrinform. Les Américains ont accepté de transmettre la proposition à Moscou, écrit le Kyiv Post.
Un facteur, donc. Pas un arbitre.
Et c’est déjà beaucoup. Avant New York, des informations de presse relayées par Ukrinform prêtaient à Trump une demande faite à Kyiv, lors d’un appel le 20 septembre : lâcher les raffineries russes, à cause du prix mondial du diesel.
Entre l’appel du 20 et la rencontre du 22, la demande a changé de forme. Elle est devenue une offre à deux signatures.
Une trêve à une seule main porte un autre nom.
Ce que le Kremlin appelle énergie
Deux dictionnaires
Le mot est le même. Le sens, non.
Pour Kyiv, l’énergie, c’est l’électricité, le chauffage et le gaz des civils. Pour Moscou, c’est le pétrole et le gaz qui se vendent. Zelensky l’a formulé ainsi le 16 septembre, dans une entrevue relayée par Ukrinform.
Une ampoule d’un côté. Un pétrolier de l’autre.
Ce n’est pas la même trêve. Ce n’est pas le même hiver.
Le Kremlin avait salué l’idée américaine d’un moratoire énergétique. Il réclamait du même souffle des mesures couvrant ses exportations maritimes et ses sanctions, rapporte Al Jazeera.
Le Kremlin veut donc une trêve qui protège ses revenus. Le Kremlin veut aussi qu’on lui parle de sanctions pendant qu’on parle de radiateurs.
Le 15 septembre, environ 200 drones
Pendant qu’il négocie ses pétroliers, l’état-major russe frappe. Le 15 septembre, la Russie a lancé environ 200 drones à travers l’Ukraine, contre l’électricité et les ports, selon Al Jazeera.
Voici ma thèse, sans coussin. Ce texte est du côté de Kyiv, contre la campagne du Kremlin sur le réseau électrique ukrainien, parce qu’un pays qui fabrique ses intercepteurs cesse de mendier le droit d’avoir chaud.
L’adversaire n’est pas un peuple. C’est une décision répétée, nuit après nuit, de viser ce qui chauffe les maisons.
Il y a une énergie qui chauffe et une énergie qui paie.
Une licence n'est pas un colis
Ce que Trump n’a pas refusé
Sur les Patriot, Zelensky rapporte un président américain « positif » sur les licences. Raytheon, le fabricant, se dit prêt; l’autorisation reste à obtenir, écrit le Kyiv Post.
Pas de oui signé. Pas de non. Un peut-être poli.
Le calendrier, lui, est franc : au moins un an à un an et demi avant que le projet tourne, toujours selon le Kyiv Post.
« Ce n’est pas pour aujourd’hui. C’est pour l’avenir », a résumé Zelensky, selon le Kyiv Independent.
Cinq façons de lire un papier
Une licence, c’est un droit de produire. Pas un missile livré.
Une licence, c’est un savoir qui traverse l’Atlantique et qui ne repart plus.
Une licence, c’est une chaîne de montage qui ne dépend plus d’une file d’attente à Washington.
Une licence, c’est un pari sur l’hiver d’après. Pas une réponse pour janvier.
Une licence, c’est un aveu : l’Ukraine a compris qu’elle ne sera jamais en tête de la file des autres.
Et pourtant, rien de tout ça ne protège une sous-station ce mois-ci.
Le papier ne vole pas. L’usine, un jour, oui.
Qui décide du ciel
La file des autres
La vraie question est ailleurs.
Aujourd’hui, chaque intercepteur Patriot tiré au-dessus de l’Ukraine vient d’une décision prise ailleurs. À Washington. À Berlin. Dans un calendrier de livraisons qui obéit aussi à d’autres guerres.
Le 29 juillet, la guerre contre l’Iran servait de raison pour freiner le paquet d’hiver, selon ce que Zelensky a rapporté de sa conversation avec Trump.
L’Allemagne a promis 600 intercepteurs Patriot pour 2027 et 2028, écrit Al Jazeera. Kyiv a même proposé d’échanger ces livraisons futures contre des intercepteurs puisés dans les stocks américains.
Échanger demain contre maintenant. Voilà où en est un pays qui ne fabrique pas. Il troque. Il attend.
Celui qui produit décide
Celui qui produit choisit sa cadence.
Celui qui produit choisit ses priorités, sans attendre qu’un autre théâtre se calme.
Celui qui produit n’a pas à expliquer à un allié pourquoi Kharkiv passe en premier.
Ce n’est pas une rupture avec Washington. C’est la licence américaine qui l’écrirait : le savoir reste américain, la cadence devient ukrainienne.
Qui décidera, en 2028, du nombre d’intercepteurs au-dessus de Kyiv ?
Qui tient l’usine tient le calendrier.
Le soir où l'interrupteur se tait
Un plan à moitié fait
Le 21 août, le premier ministre a présenté au Parlement un constat : les plans régionaux de résilience étaient complétés à 47 %, rapporte Euromaidan Press.
Pour la chaleur et l’eau, il manquait près de 300 mégawatts de puissance de secours au 12 août : 920 disponibles, 1 215 requis, selon le même média.
Trois cents mégawatts. Ça ne se voit pas dans un communiqué. Ça se sent dans un corridor.
Combien de nuits tient un sous-sol ?
Une nuit de trente missiles
Une nuit de trente à quarante balistiques, ce n’est pas une ligne dans un bulletin.
Une nuit comme ça, c’est l’interrupteur qu’on actionne deux fois, pour rien. Le frigo qui se tait. Le radiateur qui tiédit, puis refroidit sous la main.
Une nuit comme ça, c’est l’escalier dans le noir, la lampe du téléphone, les marches comptées jusqu’au sous-sol.
Une nuit comme ça, c’est une mère qui calcule combien d’heures tiendra la batterie du modem, parce que l’alerte passe par là.
Et c’est le lendemain matin. Le café froid. Le travail quand même.
J’avoue une peur, ici. Pas pour moi. Pour le jour où l’Occident trouvera ça normal.
L’hiver ne négocie pas. Il s’installe.
Le diesel de Washington
Le prix à la pompe
Maintenant, l’objection. La plus forte. Celle qu’on entend à Washington.
Les frappes ukrainiennes sur les raffineries russes font monter le diesel partout. Trump l’a dit à sa manière : le monde entier en souffre, a-t-il déclaré, selon Meduza.
Le 20 septembre, une frappe a forcé la raffinerie de Moscou, qui traitait environ 230 000 barils de brut par jour en 2024, à cesser le traitement, rapporte Al Jazeera.
Selon United24, qui s’appuie sur Reuters, les frappes ukrainiennes ont touché près de 45 % de la capacité de raffinage russe projetée. Le diesel dépassait 6 dollars le gallon aux États-Unis, note Euromaidan Press, à quelques semaines des élections de mi-mandat.
L’objection a du poids. Elle se chiffre à la pompe. Elle se vote en novembre.
Ce que je concède
Je le concède sans détour : ces frappes ont un coût pour les alliés de Kyiv. Un électeur américain paie une part de cette guerre chaque fois qu’il fait le plein.
Et pourtant, l’objection bute sur l’ordre des choses. Kyiv affirme ne jamais frapper en premier, selon les propos de Zelensky rapportés par Ukrinform le 16 septembre. C’est la parole d’un belligérant, je la tiens pour telle. Ce qui n’est pas une parole : environ 200 drones, le 15 septembre, sur l’électricité et les ports.
Moins de missiles sur les centrales, moins de drones sur les raffineries. L’équation est symétrique. Le point de départ ne l’est pas.
La pompe coûte cher. Le noir coûte plus.
Le diesel se paie en dollars. Le froid, en nuits.
Trump, acte par acte
Ce qui arme Kyiv
Bon coup de Trump : il n’a pas fermé la porte aux licences. Un président américain qui laisse filer vers Kyiv le savoir-faire d’un intercepteur arme un allié pour des années.
Bon coup de Trump : il a accepté de transmettre la proposition ukrainienne à Moscou sans l’assortir d’une exigence unilatérale.
Le même 22 septembre, le département d’État a donné son feu vert à une vente possible de défenses aériennes de 2,7 milliards de dollars à l’Ukraine, écrit le Kyiv Independent. Et le 18 septembre, Trump a signé la loi de sanctions portée par le sénateur Lindsey Graham, rappelle le Kyiv Post.
Des actes. Datés. Signés.
Ce qui sert Moscou
Mauvais coup de Trump : il a annoncé trop tôt une trêve énergétique, le 14 septembre, selon Meduza. Une précédente tentative de trêve s’était effondrée en moins d’une journée, après des bombardements russes sur des stations-service de Kyiv et une riposte ukrainienne, rapporte United24.
Mauvais coup de Trump : faire du prix du diesel l’argument central. C’est placer la facture de l’automobiliste américain au même rang que le chauffage d’une ville bombardée.
Un même homme. Deux colonnes. Un verdict par acte.
La colonne des bons coups est plus longue cette semaine. Elle peut raccourcir en une déclaration.
On juge une signature, jamais un personnage.
Le levier des raffineries
Cent à cent cinquante milliards
Zelensky a chiffré le levier le 16 septembre. Perturber le transport et la vente du pétrole russe coûterait à Moscou plus de 100 milliards de dollars par an, et jusqu’à 150 milliards cette année, selon lui.
C’est un chiffre de belligérant. Il établit ce que Kyiv affirme, pas le fait.
Mais il éclaire la manœuvre. Kyiv ne propose pas de lâcher son seul levier. Il propose de le mettre en gage.
Kyiv garde la main. Il la tend.
Autrement dit : l’Ukraine échange une menace contre une protection. Pas une menace contre une promesse.
La liste qu’on attend de Moscou
Zelensky pose une condition précise. Une trêve énergétique, pour lui, veut dire aucune frappe sur l’énergie, avec aucun type d’arme. Et si Moscou veut protéger des cibles, qu’il fournisse la liste des installations ukrainiennes qu’il s’engage à épargner.
Une trêve sans liste est une promesse. Une trêve avec liste est un contrat.
Et pourtant, le 22 septembre, Zelensky admettait ne pas connaître la position russe, rapporte le Kyiv Independent.
On propose un contrat à quelqu’un qui n’a pas encore dit s’il comptait le lire.
On ne rend pas un levier contre un sourire.
Une table à trois
Miami, peut-être
Zelensky veut une rencontre à trois. Lui, Trump, Poutine.
Il a proposé qu’elle se tienne en personne, au sommet du G20 à Miami, écrit le Kyiv Independent. Un tel face-à-face montrerait, selon lui, si Moscou veut sérieusement la paix.
Trump, de son côté, n’a pas exclu une autre rencontre avec Poutine, rapporte Meduza.
Zelensky espère que Washington portera le résultat de New York jusqu’au Kremlin et facilitera la rencontre des dirigeants, selon Ukrinform.
Ce que Poutine n’a pas dit
À l’heure d’écrire ces lignes, aucune réponse du Kremlin à la proposition du 22 septembre ne figure dans les pages consultées.
Rien. Pas un mot.
Le silence est aussi une réponse. Une réponse commode, à l’approche de l’hiver.
Chaque semaine sans réponse est une semaine où la trêve n’existe pas. Où le réseau reste une cible. Où les réparations d’aujourd’hui deviennent les cibles de demain.
Et si la réponse arrive en janvier…
Le silence de Moscou a une température.
Ce que l'hiver va compter
Ni oui ni non
Sur le paquet d’hiver, Zelensky n’a pas entendu de non. Il n’a pas reçu de promesse ferme de livraison non plus, écrit le Kyiv Independent.
Entre les deux, il y a octobre. Puis novembre.
Octobre, c’est le chauffage qu’on rallume. Novembre, c’est la première neige. Décembre, c’est la nuit la plus longue.
Le calendrier de l’hiver ne se négocie pas à l’ONU.
Le soir même, sur Telegram, il avertissait que des renseignements indiquaient la préparation d’une nouvelle attaque massive russe, rapporte Al Jazeera.
La rencontre venait de finir. L’alerte, elle, recommençait.
Le compte qui recommence
Trente à quarante balistiques. Trois à cinq fois par mois. Personne, à New York, n’a annoncé que ce compte baissait.
Les licences, elles, arriveront au plus tôt dans un an. Peut-être un an et demi.
Alors l’Ukraine passera cet hiver comme les autres : avec les intercepteurs des autres.
Le suivant, peut-être, avec les siens.
Cet hiver se défend encore à crédit.
La clé se fabrique
Ce que New York a déplacé
Quarante minutes n’ont arrêté aucun missile. Pas un seul.
Elles ont peut-être déplacé autre chose. La question de savoir qui, demain, décidera combien d’intercepteurs protègent Kyiv.
Aujourd’hui, c’est une file d’attente à Washington et un calendrier à Berlin. Demain, si la licence suit, ce sera une chaîne ukrainienne.
C’est peu. C’est énorme.
Trente à quarante missiles par nuit, c’était le chiffre d’une dépendance. Face à des intercepteurs produits chez soi, ce serait le chiffre d’une cadence à battre.
Notre part du froid
Nous, au Québec, au Canada, dans cet Occident qui se veut le centre de gravité, que sommes-nous prêts à envoyer avant janvier pour couvrir les mois où l’usine ukrainienne n’existe pas encore ?
La réponse ne se publie pas. Elle se livre.
Un transformateur. Un générateur. Un intercepteur de plus dans le stock.
La clé du ciel se forge, elle ne se quémande plus.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Ukrinform — Zelensky précise les conditions d’un cessez-le-feu énergétique, 16 septembre 2026
Ukrinform — Zelensky demande à Trump un paquet d’hiver d’intercepteurs Patriot, 29 juillet 2026
Sources Secondaires :
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