Danny Danon se lève
Pendant ce discours, la délégation israélienne a quitté la salle. Elle était menée par l’ambassadeur Danny Danon, rapporte le média saoudien Ajel.
Le moment tient en une phrase. Les diplomates se sont levés quand Erdogan parlait de la violence des colons en Cisjordanie et de l’accès aux lieux saints de Jérusalem.
Dans la rangée palestinienne, on a applaudi, écrit Al Jazeera.
Deux gestes, une caméra
Une sortie de salle, à l’ONU, n’est pas une fuite. C’est une chorégraphie. On se lève ensemble. On marche sans se presser. On laisse les caméras faire le reste.
Un applaudissement non plus n’est pas un argument. C’est la même danse, jouée depuis l’autre rangée.
Personne n’a changé d’avis dans cette salle. Personne n’était venu pour ça.
Le réflexe est ancien. Il sert à dire une chose : nous ne reconnaissons pas cette tribune. Il ne dit rien d’autre. Surtout pas pourquoi.
Le geste le plus commenté de la journée n’a pas coûté une seule phrase à ceux qui l’ont fait. C’est sa force. C’est aussi sa limite.
On ne sort pas d’une salle. On entre dans une image.
Le mot qui convoque
Le plus inhumain, le plus honteux
Erdogan a décrit Gaza comme le camp le plus inhumain et le plus honteux de notre époque. Pour dire camp, il a choisi le mot qui renvoie tout droit aux années 1940.
Ce n’est pas un accident de traducteur. Le texte turc et la version anglaise remise à l’ONU portent la même image.
Il savait. Le mot n’informe pas. Il convoque.
Ce que le mot fait à la salle
Un mot chargé fabrique deux publics d’un coup. Ceux qui applaudissent parce qu’on a enfin osé. Ceux qui sortent parce qu’on a osé ça.
Entre les deux, le fait s’évapore. On ne discute plus de 1 381. On discute de vocabulaire.
Il a ajouté que le monde fait face à une mentalité qui ne se rassasie jamais de mort. La phrase était faite pour le titre. Elle l’a eu, partout.
Je connais cette tentation. Le mot qui blesse circule mieux que le chiffre qui pèse. Tout chroniqueur l’a sentie.
Je comprends la colère. Je ne comprends pas qu’on la dépense en images quand les chiffres suffisaient.
Le mot le plus lourd couvre souvent le chiffre le plus précis.
Un micro prêté par Washington
Abbas, deuxième année sans visa
Mahmoud Abbas n’était pas là. Les États-Unis ont refusé le visa au président palestinien, pour la deuxième fois en deux ans, écrit Al Jazeera.
Erdogan a ouvert là-dessus. Il a promis d’être, comme l’an dernier, la voix d’un État de Palestine libre et souverain.
Il a demandé à tous les pays de reconnaître cet État, dans les frontières de 1967, d’un seul tenant, avec Jérusalem-Est pour capitale.
Le cadeau involontaire
Voilà un acte de l’administration Trump qui se juge seul. Refuser le visa n’a pas fait taire la Palestine. Ça a tendu le micro à Ankara.
Mauvais coup, sur ses effets : Washington voulait un siège vide. Il a obtenu un porte-parole plus bruyant, et plus ambitieux.
Et pourtant, le même Erdogan a crédité Trump. Le cessez-le-feu, a-t-il dit, doit beaucoup aux efforts du président américain et de quelques pays, dont le sien.
Dans son texte, le Hamas n’est jamais nommé. Il devient le « Mouvement de résistance palestinien », qui aurait accepté la deuxième phase du plan. Un mot choisi, encore.
Un homme qui remercie et accuse dans le même souffle ne se contredit pas. Il négocie.
Un siège vide ne fait pas silence. Il fait de la place.
Qui parle, exactement
Le grand-père à la tribune
Erdogan s’est présenté en père et en grand-père, le cœur déchiré. C’est écrit dans son texte.
Il a dit aussi que Gaza n’était pas l’affaire personnelle de Tayyip Erdogan, mais une affaire humaine, une affaire de conscience.
Selon CNN Türk, c’était sa seizième adresse à l’Assemblée générale.
Le moteur, pas la logique
Je lis ce discours comme on lit un tempérament. C’est une lecture, pas un fait. Tout indique un homme qui agit sous le coup de l’indignation, parce que l’indignation lui a toujours rapporté.
Le tribun du stade, pas l’homme du dossier. Celui qui se vit en porte-voix des opprimés, et qui a besoin qu’on le voie porter la voix.
Un tribun n’est pas un menteur. C’est un homme qui choisit son public avant son dossier.
Il l’a annoncé lui-même en fin de discours : ses vérités allaient déranger, et ceux qu’elles dérangent chercheraient à le faire taire.
Un orateur qui prédit qu’on voudra le faire taire se vaccine contre toute réponse. La critique devient la preuve. La sortie de salle aussi.
Il parle pour Gaza. Il parle aussi pour être vu parlant.
Le bilan de la maison
Istanbul, mars 2025
Le maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, est détenu depuis mars 2025 en attente de procès, rapporte Turkish Minute. Il est accusé, entre autres, de direction d’organisation criminelle, de corruption et de truquage de contrats municipaux. Il nie tout.
Il soutient que l’affaire vise à écarter le rival le plus sérieux d’Erdogan. Son diplôme universitaire a été annulé peu avant sa désignation comme candidat. Sans diplôme, la Constitution lui ferme la présidentielle.
Le 21 mai, un tribunal choisit l’opposition
Le 21 mai 2026, une cour d’appel a annulé le congrès de 2023 du CHP, le grand parti d’opposition. La direction élue a été écartée. L’ancienne, battue, a été réinstallée. Le CHP a parlé de « coup d’État judiciaire ». 91 députés sont partis fonder un autre parti.
Le même homme qui réclame justice pour Gaza préside un pays où son principal rival dort en cellule.
Le même homme qui dénonce l’impunité gouverne là où un tribunal a choisi le chef de l’opposition.
Le même homme qui jure de ne jamais se taire devant l’injustice dirige un pays où seize journalistes et caricaturistes ont été poursuivis pour insulte au président entre avril et juin 2026, selon le suivi de Bianet cité par l’ICNL.
Le même homme qui parle de l’ONU impuissante voit ses propres juges trancher la politique à la place des électeurs.
Le même homme a juré, en finale, de défendre les opprimés tant que Dieu lui prêtera vie. Le mot Istanbul n’apparaît nulle part dans son texte.
Qui, dans la salle, a demandé des nouvelles d’Istanbul ?
Rien de cela ne rend faux ce qu’il a dit de Gaza. Tout cela dit d’où il le dit.
La tribune est loin d’Istanbul. Pas assez.
Plus grand que cinq, sauf chez soi
Le monde est plus grand que cinq
Erdogan a réclamé une réforme du Conseil de sécurité. Il a ressorti sa formule fétiche : le monde est plus grand que cinq.
Plus de 190 pays suspendus à la volonté de cinq, a-t-il dit, ce n’est ni juste ni capable d’inspirer confiance. Sur le fond, il a raison.
Il a ajouté que le droit international ne doit pas s’appliquer autrement au fort et au faible. Un système où l’impunité devient ordinaire, a-t-il prévenu, est condamné à pourrir.
La règle appliquée à soi
Et pourtant, le même discours demande au monde de reconnaître la République turque de Chypre du Nord, et d’y ouvrir des ambassades.
Il vante aussi une alliance de défense avec le Pakistan et l’Arabie saoudite, vendue comme une solution régionale aux problèmes régionaux. On réclame l’égalité des nations en montant ses propres blocs.
Ce n’est pas de l’hypocrisie au sens moral. C’est de la puissance habillée en morale universelle. Toutes les capitales le font. Celle-là le fait plus fort.
Le lecteur qui admire Erdogan dira : au moins, lui, il le dit. C’est vrai. Il le dit. Il ne l’applique pas chez lui.
Il faut aussi lui rendre ceci. Dans le même discours, il a rangé l’antisémitisme parmi les courants toxiques à combattre. Il a souhaité une fin de guerre qui garde intacts la souveraineté et le territoire de l’Ukraine. Personne ne quitte une salle pour ces deux phrases-là.
Plus grand que cinq, tant que la sixième chaise est turque.
Ce que la porte ne réfute pas
La version de l’armée israélienne
Israël conteste ces bilans. L’armée israélienne a dit à BBC Verify qu’il n’y a aucune base pour supposer que toutes les personnes recensées sont mortes de son fait.
Elle affirme frapper avec précision, dans le respect de l’accord. Elle dit avoir perdu cinq soldats au combat depuis le cessez-le-feu, et avoir abattu des centaines de combattants armés dans la même période.
C’est la meilleure objection, et elle mérite d’être entendue. Le ministère de Gaza ne distingue pas les civils des combattants. Ce qu’il compte, ce sont des morts.
Un chiffre ne quitte pas la salle
Voilà ce que la délégation aurait pu dire, à son tour de parole. Elle a choisi la porte.
Or l’ONU tient les chiffres du ministère pour fiables, et des experts consultés par la BBC jugent leur propre analyse cohérente avec eux.
Je le concède sans peine : l’emphase d’Erdogan offrait à Israël un prétexte en or. Un mot de trop, et l’on peut quitter la salle au nom de la dignité plutôt que rester au nom de la réponse.
Sortir ne répond pas à 1 381. Ça le laisse parler seul.
Et si le chiffre était faux de moitié, la porte aurait-elle mieux répondu ?
On sort d’un discours. On ne sort pas d’un registre.
Six étages à Tal al-Hawa
Le 16 septembre, avant l’aube
Le 16 septembre, avant l’aube, un immeuble résidentiel de six étages, abîmé par la guerre, s’est effondré à Tal al-Hawa, dans la ville de Gaza.
21 morts, selon la Défense civile. Parmi eux, 12 enfants, selon les autorités sanitaires locales. OCHA le rapporte.
Ces morts-là ne sont même pas dans le 1 381. OCHA le précise : le décompte du ministère laisse l’effondrement de côté.
Une mère n’écoute pas l’Assemblée
Six jours plus tard, à New York, on parlait de mots.
Là-bas, on parle de fissures. Beaucoup avaient été aidés à sortir juste avant, quand le bâtiment s’est mis à craquer.
Le bruit d’un mur qui cède dans la nuit. La main qui cherche un enfant dans le noir. L’escalier pris à tâtons. Le froid de la rue à quatre heures.
Aucune délégation ne s’est levée pour ça. Aucune n’est restée assise pour ça non plus.
Erdogan n’a pas prononcé Tal al-Hawa.
Une mère qui a perdu un enfant dans cet escalier n’a pas besoin qu’on choisisse le bon mot à New York. Elle a besoin qu’on sache qu’il y avait un escalier.
Les étages, eux, ne font pas de discours.
Le théâtre se trompe de chiffre
Cent mille, dans le résumé
Il y a mieux. Ou pire.
La couverture en direct de la séance, publiée par l’ONU elle-même, prête à Erdogan plus de 100 000 morts à Gaza après le cessez-le-feu.
Son texte officiel, déposé à l’ONU, dit plus de 1 500. Al Jazeera, elle, traduit plus de 1 300.
Quatre chiffres pour une phrase
1 500 à la tribune. 1 300 dans une traduction. 100 000 dans un résumé. 1 381 au ministère, au 16 septembre.
Une phrase. Quatre chiffres. Une seule journée.
C’est ça, le théâtre. On retient le geste. Le nombre flotte.
Personne n’a menti. Tout le monde a glissé. Et à Gaza, chaque glissement a des noms.
Je ne jette la pierre à personne. Les rédacteurs courent derrière les orateurs, et le direct ne pardonne rien. Mais quand l’institution se trompe d’un facteur de près de soixante-dix sur le seul chiffre qui compte, le symbole travaille contre elle.
Le thème de cette session, affiché par l’ONU, parle justement de rétablir la confiance.
Quand le chiffre flotte, c’est le geste qui gagne.
Pour qui il parlait
La vraie salle
Erdogan parlait à l’Assemblée. Il parlait surtout ailleurs.
À Istanbul, CNN Türk a titré sur un discours historique. Anadolu, l’agence d’État, en a tiré sa phrase-slogan : payer le prix s’il le faut, mais ne jamais se taire devant l’injustice.
Tout indique que le premier public était la maison. Le second, les capitales arabes et musulmanes qui cherchent une voix plus forte que la leur.
Le même mardi, d’autres voix
Emmanuel Macron devait parler plus tard le même jour, notait le Maltese Herald.
Le débat général ne vote rien. Aucune résolution n’a bougé. Aucun blocus n’a été levé à la tribune. On parle, on sort, on applaudit, on rentre.
Un discours à l’ONU est un produit d’exportation qui se consomme à domicile.
Danon, lui, parlait à un autre public. Celui qui veut voir Israël refuser d’écouter. Même mécanisme. Autre maison.
Et l’ONU, dans tout ça ? Un plateau. Un bon plateau, avec un bon éclairage, et des places numérotées…
À New York, il parlait. À Ankara, on l’écoutait.
La salle s'est vidée
Ce qui reste le 23 septembre
Le discours est fini. Les caméras sont passées à l’orateur suivant.
1 381 au 16 septembre. Depuis, le chiffre n’a pas pu baisser. Un compte comme celui-là ne recule jamais. Il attend seulement la prochaine mise à jour.
Erdogan a eu son image. Israël a eu la sienne. Chaque public a reçu ce qu’il était venu chercher.
Moi, j’ai eu la fatigue. Celle de relire quatre chiffres pour une seule phrase, en sachant qu’aucun n’était le dernier.
La question qui nous revient
Nous aussi, on a regardé la porte. Plus que le chiffre. J’avoue que moi le premier.
Alors, qu’est-ce qui nous a fait réagir mardi : la délégation qui se lève au fond de la salle, ou les 1 381 morts qui se tiennent derrière le chiffre ?
Les deux hommes rentreront chez eux avec leur séquence.
Les autres resteront sous des étages fissurés, à compter.
La salle s’est vidée. Gaza compte toujours.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Sources Secondaires :
Ajel — délégation israélienne menée par Danny Danon hors de la salle, septembre 2026
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