Le message du 20 septembre
Le message tombe un dimanche, sur Truth Social.
L’arc, pourtant, avait commencé en hommage. Une maquette montrée dans le Bureau ovale le 15 octobre 2025, rappelle Time. Pour les 250 ans du pays. Rien d’autre.
Le président écrit qu’il a accepté, à la « forte demande » de l’armée américaine et pour la sécurité nationale, de convertir son arc de triomphe en complexe militaire « de premier ordre ».
L’arc doit loger des drones. Les stocker. Les lancer vite, et en nombre. Il doit porter des tireurs d’élite sur le toit et sur l’esplanade. Il doit garder de grandes quantités de munitions pour ces tireurs.
Il ajoute qu’aucune installation pareille n’existe au monde.
Là-dessus, je le crois sur parole.
Cinquante-neuf capitales
Le même message affirme que, sur 59 grandes villes et capitales, Washington est la seule sans arc de triomphe. Lesquelles ? Il ne le dit pas. Il promet que le sien sera, de loin, le plus grand de tous.
Il écrit aussi que cet arc est prévu depuis l’époque de la guerre de Sécession. Par qui, il ne le précise pas.
Le département de la Défense, rapporte le New York Times, n’a rien voulu ajouter au message présidentiel.
L’armée demande, dit le président. L’armée se tait.
Un café, une boutique, un arsenal
Les dessins de juin
Il existe des plans. Ceux du Service des parcs nationaux, datés de juin, que U.S. News a passés au peigne fin le 22 septembre.
Cinq niveaux. Environ 70 000 pieds carrés. Un contrôle de sécurité au rez-de-chaussée. Une galerie d’exposition. Des toilettes. Peut-être un café. Peut-être une boutique de souvenirs.
Six escaliers. Cinq ascenseurs, dont un réservé à la terrasse panoramique, perchée à environ 162 pieds. Des billets à heure fixe, comme au Washington Monument.
Autour, une esplanade avec caméras de surveillance et accès contrôlé. La sécurité était déjà dans le dessin. Elle surveillait des touristes, pas un arsenal.
On voit la file d’ici. Le petit en casquette. Le billet froissé dans la main. Le détecteur qui sonne pour une boucle de ceinture.
Pas une ligne sur les munitions
Pas de drones dans les dessins.
Pas de tireurs d’élite sur les toits.
Pas de réserve de munitions sous la galerie.
Le Service des parcs nationaux présente ces plans comme préliminaires. Aucun plan révisé n’a été publié depuis l’annonce, note U.S. News. Personne n’a dit où irait la caisse de balles. Entre la boutique et le café, peut-être. Ou sous l’ascenseur de la terrasse, qui sait, à côté des…
Le café au deuxième. Les munitions, on ne sait où.
La victoire sans ennemi
Le précédent romain
Sur la page du projet, le Service des parcs nationaux invoque le précédent romain des arcs dressés pour célébrer une réussite civique. Le mot est poli. L’histoire des arcs l’est moins.
Un arc de triomphe nomme un vainqueur. À Paris, selon le Centre des monuments nationaux, Napoléon signe le 18 février 1806 le décret d’un arc en l’honneur de la Grande Armée, au lendemain d’Austerlitz.
Un arc de triomphe nomme des batailles. Trente batailles décisives sur l’attique parisien, proposées en 1836.
Un arc de triomphe nomme des hommes. 384 généraux sur les piliers, et 96 hauts faits d’armes.
Un arc de triomphe nomme même ses oubliés. Sous la contestation, l’architecte ajoute 128 généraux et 172 batailles.
Un arc de triomphe, à Washington, nommera des principes. Deux devises dorées, selon la BBC, sous une Liberté ailée.
Un anniversaire n’a pas d’adversaire
Le projet devait fêter les 250 ans de l’indépendance. Un anniversaire. Pas une bataille.
Voici donc ma lecture, sans détour : un monument qui ne nomme aucun ennemi et qui s’arme quand même ne célèbre pas une victoire, il avoue une peur.
Pas d’ennemi gravé. Des munitions quand même.
Paris a changé de vainqueur
Trois dédicaces
Je concède tout de suite le point le plus fort de l’autre camp. Un monument national est politique. Il l’a toujours été. Paris le prouve mieux que personne.
Paris a même eu sa réplique, bien avant celle du National Mall. En 1810, pour le mariage de Napoléon, on dresse un arc grandeur nature en charpente et en toile peinte. Coût : 511 000 francs. Les charpentiers font la grève. Six sont arrêtés.
Louis XVIII arrête le chantier de Napoléon. Le 9 octobre 1823, il le relance avec une autre dédicace : l’Armée des Pyrénées, qui vient de remettre le roi d’Espagne sur son trône.
En 1830, plus de 20 000 hommes se massent autour du chantier pour exiger l’abdication de Charles X.
Le 31 juillet 1832, Louis-Philippe change encore de dédicace : les armées de la Révolution et de l’Empire.
La pierre ne vote pas
Trois régimes. Trois vainqueurs. Une seule pierre, qui encaisse.
Ceux qui ricanent devant l’arc de Trump au nom de l’Arc de triomphe devraient lire son histoire. Ils y trouveraient un chantier politique, repris par chaque pouvoir qui passait.
Et pourtant, dans le récit qu’en fait le Centre des monuments nationaux, aucun de ces régimes n’en a fait un dépôt. On changeait le nom du vainqueur. On ne changeait pas l’usage.
On change le vainqueur. On garde le monument.
Onze personnes sous la voûte
Le 29 juillet 1836
Voici le détail qui m’a arrêté.
Le 29 juillet 1836, après 30 années de travaux, l’Arc de triomphe est enfin inauguré. La grande fête prévue est annulée. Motif : la crainte d’un attentat contre le roi Louis-Philippe.
Seules onze personnes sont là. Adolphe Thiers. Le ministre des Finances. Six gardes nationaux. Le gardien. Deux visiteurs officiels.
Onze.
Sept cents becs de gaz
Le plus célèbre arc du monde a donc été ouvert par la peur. Paris aussi a tremblé devant son propre monument.
Mais regardez ce que la peur a fait, en 1836. Elle a annulé une fête. Elle n’a rien gravé dans les plans. Le soir, une foule est venue quand même, et l’arc s’est allumé de 700 becs de gaz.
Puis la chicane des noms. Victor Hugo, en 1837, se désole de ne pas voir celui de son père sur les piliers, raconte le Centre des monuments nationaux. Un arc, c’est aussi la liste de ceux qu’on oublie.
1836 : on cache le roi, on éclaire la pierre. 2026 : on montre les tireurs, on promet la pierre.
Paris a eu peur une journée. Washington la coule dans le granit.
Une gueule de canon pour une flamme
Le bouclier de 1923
Il y a pourtant une arme sous l’Arc de triomphe. Une vraie forme d’arme.
Le Centre des monuments nationaux la décrit. Pour la flamme du Soldat inconnu, le ferronnier Edgar Brandt et l’architecte Henri Favier ont dessiné un bouclier rond. Au centre, une gueule de canon. De cette gueule sort la flamme. Autour, vingt-cinq glaives en étoile.
Le canon est là. Il ne tire pas. Il éclaire.
Une arme qui ne sert qu’à se souvenir
C’est toute la distance entre un symbole militaire et une installation militaire. Le premier se regarde. La seconde se garde.
En 1919, raconte le même Centre, un aviateur, Charles Godefroy, a fait passer son biplan sous la voûte. Un avion sous l’arc, c’était un pied de nez au protocole du défilé. Des drones sur l’arc, ce serait, à entendre le président, une commande de l’armée.
Et pourtant, le mot est le même dans les deux villes. Arc de triomphe. Un mot, deux usages. Lequel des deux retient Washington ?
Paris a fait d’un canon une flamme. Washington fait l’inverse.
Regardez qui passe dessous
Memorial Circle, l’entrée des morts
L’arc n’est pas prévu sur le National Mall, où une maquette a été exposée cet été. Il est prévu sur Memorial Circle, un rond-point au bout du pont Arlington Memorial, côté Virginie.
Le Service des parcs nationaux décrit ce corridor comme l’entrée d’honneur du cimetière national d’Arlington. Il note aussi que ce cercle se trouve souvent sur le trajet des cortèges funèbres vers le cimetière.
Regardez le cortège. Les phares allumés en plein jour. Le moteur au ralenti. Le silence dans l’habitacle.
Regardez la veuve, le drapeau plié sur les genoux, qui lève les yeux vers la pierre.
Regardez le toit. Un homme couché. Une lunette.
Le cortège et le drone
Un deuil passe dessous. Un bourdonnement passe au-dessus. Personne, dans les documents publics, ne dit comment les deux vont cohabiter.
Le Service des parcs nationaux a lui-même admis, dans un accord de 22 pages cité par Time, que l’arc nuira de façon inévitable à des lieux historiques. Ce document ne prévoit aucune installation militaire. S’il faut y loger du militaire, il faudra le réécrire en entier, estime Sara Bronin, architecte et professeure de droit à l’Université George Washington.
Des anciens du Vietnam, eux, ont posé la question, devant une juge. Ils soutiennent que l’arc briserait la ligne de vue entre le Lincoln Memorial et Arlington. La juge Tanya Chutkan a exigé, le 4 septembre, un préavis de 48 heures avant tout geste sur le site.
Le deuil passe dessous. La lunette regarde par-dessus.
Une flamme pour les pilotes
Ce que l’aviation civile exige
La flamme revient. Mais elle a changé de métier.
L’Administration fédérale de l’aviation a conclu que l’arc ne menacerait pas les avions à une condition : une « flamme éternelle » allumée en permanence au sommet, et des projecteurs braqués sur la pierre, pour que les pilotes la voient.
L’aéroport national Reagan est tout près, rappelle CBS. Les élus démocrates s’inquiétaient déjà d’un espace aérien compliqué.
À Paris, la flamme veille un mort. À Washington, elle prévient un pilote.
Des drones dans le couloir
Ces conclusions, précise U.S. News, datent d’avant l’annonce du 20 septembre. Rien n’a été dit sur des drones militaires lancés depuis l’arc, en pleine trajectoire d’un aéroport achalandé.
Rien non plus sur les touristes qui feraient la file à côté d’armes et de munitions. Rien sur les voitures qui tournent dans un rond-point très achalandé, note U.S. News.
Les parties intéressées ont jusqu’au 18 octobre pour contester. La décision doit devenir finale le 28 octobre.
La flamme devait éviter qu’un avion frappe l’arc. Qui évitera qu’un drone croise un avion ?
Une flamme éternelle, pour que les avions l’évitent.
Le chemin de la salle de bal
Quatre cents millions et un bunker
Le scénario a déjà servi. Time l’a retracé le 20 septembre.
La salle de bal de la Maison-Blanche, 400 millions de dollars, était présentée comme un lieu de réceptions. Devant les tribunaux, l’administration l’a redéfinie. La salle et l’installation militaire sous elle formeraient un seul projet, vital pour la sécurité.
Le 31 août, la Cour suprême a suspendu l’injonction qui bloquait le chantier. Sans trancher sur le fond.
Le mot qui ouvre les portes
L’arc suit la même route. Présenté comme un hommage. Contesté en cour. Puis redéfini comme militaire.
Tout indique que le mot « militaire » sert aussi d’argument devant la justice. C’est une inférence, pas un fait. L’administration n’a pas encore présenté cette justification à la juge, note Time.
La meilleure objection existe, et je la donne entière : l’armée a peut-être vraiment demandé, et une capitale a le droit de se protéger. Mais la région compte déjà une forte concentration de bases militaires, rappelle le New York Times, et la Maison-Blanche n’a pas expliqué ce besoin soudain.
La même Sara Bronin dit ne connaître aucun autre ouvrage qui soit à la fois monument commémoratif et infrastructure militaire. Un lieu ouvert au public et un lieu de défense, selon elle, sont fondamentalement incompatibles. Elle cite le Pentagone : un lieu de sécurité nationale, où le public n’entre pas librement.
Quand la loi bloque, le mot sécurité ouvre.
Paris restera Paris
Mardi, devant David Muir
Mardi, sur ABC, David Muir a tendu la perche à Emmanuel Macron. Trump, résume le journaliste, promet que son arc va écraser celui de Paris. Va-t-il l’écraser ?
Macron a répondu non. Il a vu les images. Il a parlé de l’Arc de triomphe avec Trump plusieurs fois, dit-il. Puis : « Paris restera Paris ». Et ces monuments, a-t-il ajouté, sont « plus grands que nous ».
Macron est un diplomate de la litote. Il pique sans mordre. Dans la même entrevue, il dit croire avoir convaincu Trump sur l’Ukraine : elle résiste, et il faut l’aider. On ne gifle pas l’homme qu’on pense avoir convaincu.
Clinton et les drones rangés
Le même jour, à New York, Bill Clinton ouvrait la Clinton Global Initiative. Sans nommer Trump, il a raillé la sagesse évidente d’un arc de triomphe à Washington pour ranger nos drones. Certaines choses, a-t-il dit, on aurait du mal à les inventer.
Il a dit refuser la politique de la force brute, celle où l’un doit perdre pour que l’autre gagne. Un arc de triomphe, c’est exactement ça, en pierre.
Plus loin, il a demandé si, dans cent ans, quelqu’un se souciera du nom gravé sur un édifice. Ce qui compte, selon lui, c’est ce qui se passe dedans.
Dedans, justement. Des drones.
Plus grands que nous. Pas plus armés que nous.
Le bon coup était à portée
Un arc pour 250 ans
Je juge l’acte, pas l’homme. Et l’acte avait de quoi réussir.
Un monument pour les 250 ans d’un pays, ça se défend. Un pays a le droit de se donner une porte. Le Service des parcs nationaux parle d’une « avenue des héros ». La Commission des beaux-arts a approuvé le dessin en mai, rappelle Time, même si Trump en avait nommé tous les membres.
Il avait un anniversaire.
Il avait un site chargé de sens.
Il avait, selon la juriste Kimberly Wehle citée par Time, un Congrès républicain dans les deux chambres pour faire voter le projet.
La majorité qu’il n’a pas appelée
Il n’a pas demandé ce vote. Il a demandé des tireurs d’élite.
En face, des démocrates de la Chambre ont déposé en mai un projet de loi pour bloquer tout arc de plus de 50 pieds sur les terres du Service des parcs, sans l’aval du Congrès, rappelle Time. Le Congrès reste donc la vraie arène.
Et pourtant, un arc voté par le Congrès aurait rallié plus qu’un arc défendu par un décret de sécurité. Un monument se partage. Un complexe militaire se garde.
Le verdict, donc, acte par acte : le monument, défendable. Le glissement vers l’arsenal, un mauvais coup. Il fragilise le monument qu’il prétend grandir.
Il avait un monument. Il a choisi une position.
Ce que nous appelons victoire
La flamme, encore
Ce soir, à 18 h 30, quelqu’un ranimera la flamme à Paris. Comme chaque soir depuis 1923.
À Washington, une autre flamme brûlera peut-être un jour au sommet. Pour les pilotes. Au-dessus des drones. À côté des tireurs.
La première se souvient d’un mort sans nom. La seconde éclaire un dépôt.
Entre les deux, il y a tout ce qu’un pays décide de montrer à ses visiteurs. Un tombeau. Ou une position de tir.
La question
Un pays qui range ses munitions dans son monument dit quelque chose de lui-même, et nous regardons.
Quand un arc de triomphe doit se défendre avant même d’exister, quelle victoire acceptons-nous encore de célébrer ?
Paris a mis trente ans. Washington n’a pas posé une pierre.
Il a déjà posé les tireurs.
Un arc qui vise n’a encore rien gagné.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Donald J. Trump, message sur l’arc converti en complexe militaire, 20 septembre 2026
ABC News, entrevue d’Emmanuel Macron avec David Muir, 22 septembre 2026
Sources Secondaires :
U.S. News, ce que contiendrait l’arc de Washington, 22 septembre 2026
ABC News, discours de Bill Clinton à la Clinton Global Initiative, 22 septembre 2026
Time, la sécurité nationale au cœur des chantiers de Trump, 20 septembre 2026
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