Le coup de fil du 7 septembre
Le lundi 7 septembre, Burnham a parlé à Trump. Son bureau l’a fait savoir. Il y a exposé l’engagement britannique envers la paix, la sécurité et la solution à deux États, selon l’Associated Press.
Axios va plus loin. Deux sources au fait de l’appel affirment que Burnham a informé le président avant l’annonce. Trump n’a pas protesté. Il n’a pas demandé de changer de cap.
Le Times of Israel le confirme, par la voix d’un responsable occidental. Trump avait été mis au courant. Il s’était abstenu de s’y opposer.
Le 22, la page blanche
Le 7, il est prévenu. Le 22, il ne sait pas.
Même dossier. Même allié. Deux réponses.
Entre les deux, une autre scène. Il y a deux semaines, selon le Times of Israel, Trump disait vouloir parler à Israël et à d’autres pays pour comprendre pourquoi cette décision tombait si soudainement.
Il la connaissait assez pour la trouver soudaine. Il ne la connaît plus assez pour en parler.
Quatorze jours. Pas quatorze ans.
Deux semaines ont suffi pour égarer un allié.
L'inventaire de l'oubli
Aux Communes, le 8 septembre
Le 8 septembre, devant la Chambre des communes, le ministre des Affaires étrangères Ed Miliband a lu la liste. La voici.
Il ne sait pas que Londres va interdire l’importation des marchandises produites dans les colonies illégales des territoires occupés.
Il ne sait pas que Londres visera les entreprises et les individus qui fournissent construction, infrastructures, financement ou immobilier à l’expansion des colonies.
Il ne sait pas que la publicité, au Royaume-Uni, des terrains situés dans les colonies sera interdite.
Il ne sait pas que Londres tient désormais l’occupation elle-même pour illégale, dans la ligne de l’avis de la Cour internationale de justice rendu en 2024.
Il ne sait pas que Londres refusera toute licence d’armes qui contribue matériellement à l’occupation, en plus des 30 licences et plus déjà suspendues pour Gaza.
Six à neuf mois
Une précision, parce qu’elle compte. Rien de tout ça n’est encore en vigueur. Le nouveau régime de sanctions sera en place d’ici six à neuf mois, a dit Miliband. Avec des exemptions religieuses.
Une liste lue au Parlement. Publiée sur le site du gouvernement. Reprise partout.
Oubliée à New York.
Cinq mesures. Zéro souvenir.
Le Canada est dans la phrase
Ottawa, 8 septembre
Ce n’est pas une affaire britannique. Le même jour, le premier ministre Mark Carney a signé une déclaration commune avec Burnham et le président français Emmanuel Macron.
Le texte est publié en français sur le site du premier ministre du Canada. Trois phrases y portent tout.
Il dit que les colonies sont illégales au regard du droit international.
Il dit que le Canada, la France et le Royaume-Uni prendront des mesures pour interdire l’importation des marchandises qui en proviennent.
Il dit que c’est maintenant, « avant qu’il ne soit trop tard ».
Douze pays, trois interdictions
Le même jour, les ministres des Affaires étrangères de 12 pays signaient une autre déclaration. Canada, Danemark, Finlande, France, Islande, Irlande, Norvège, Pologne, Portugal, Espagne, Suède, Royaume-Uni.
Nuance. Tous ne bannissent pas. Les douze confirment leur intention d’introduire ou d’appuyer des restrictions au commerce avec les colonies, ou disent les étudier. Trois s’engagent à une interdiction nationale : Londres, Paris, Ottawa.
Le Canada, donc. Notre gouvernement. Notre signature.
Pas une rumeur. Un engagement écrit.
Quand le président américain dit qu’il ne sait pas, il ne parle pas seulement de Londres.
Oublier Londres, c’est aussi oublier Ottawa.
La facture est déjà partie
Le consulat de Jérusalem-Est
Israël, lui, n’a rien oublié.
Le gouvernement Netanyahou a annoncé la fermeture du consulat britannique à Jérusalem-Est, celui qui gère les relations avec l’Autorité palestinienne, rapporte Axios.
Il a expulsé les diplomates et les militaires britanniques affectés à une équipe sur Gaza dirigée par les États-Unis. Il a mis fin à une mission britannique de formation en Cisjordanie.
La semaine d’avant, le ministre des Affaires étrangères Gideon Saar avait prévenu, selon CNN, qu’Israël avait les outils pour répliquer. Il les a sortis.
Une douzaine d’élus refoulés
Saar a qualifié la décision de méprisable, selon l’Associated Press. Israël a interdit d’entrée une douzaine de parlementaires et d’autres citoyens britanniques.
Le ministre de la Sécurité publique, Itamar Ben-Gvir, a même demandé à Netanyahou de reconnaître la revendication argentine sur les Malouines.
Rapide. Précis. Public.
Un consulat qui ferme. Des officiers renvoyés. Des élus refoulés.
Tout ça en réponse à une décision que Washington dit ignorer.
Jérusalem a lu la décision. Washington dit l’avoir perdue.
L'ambassadeur a parlé à sa place
Huckabee, le 8 septembre
Il y a pourtant eu une voix américaine. Celle de Mike Huckabee, ambassadeur des États-Unis en Israël, partisan de longue date des colonies.
À la BBC, il a qualifié la décision britannique de discrimination contre le peuple juif, selon Axios et l’Associated Press. Il a évoqué des répercussions, voire des représailles américaines.
Il a demandé où étaient les sanctions contre la Corée du Nord, la Chine et la Russie. Axios rappelle que le Royaume-Uni en impose depuis des années.
La menace était publique. Le démenti viendra sans nom.
La Maison-Blanche recule d’un pas
Le même jour, un responsable de la Maison-Blanche a dit à Axios que ces propos n’avaient été coordonnés ni avec la Maison-Blanche ni avec le département d’État.
Donc l’ambassadeur menace. La Maison-Blanche s’en démarque, à voix basse. Le président, deux semaines plus tard, ne sait pas.
Qui, à Washington, parle pour le président ?
Trois voix. Une seule a eu le volume d’une politique : la menace.
Quand le président se tait, l’ambassadeur devient la politique.
Le bon coup qu'il refuse de signer
Rubio n’a rien condamné
Il faut le dire, parce que c’est vrai. L’administration Trump n’a pas bloqué l’initiative.
Selon Axios, des responsables américains ont dit à leurs homologues britanniques partager leurs inquiétudes sur la politique du gouvernement Netanyahou en Cisjordanie. Même s’ils désapprouvaient ces sanctions précises.
Le 8 septembre, le secrétaire d’État Marco Rubio n’a rien condamné. Washington avait été informé de la décision, a-t-il dit, et avait entendu les arguments de Londres. Il a parlé de stabilité. Il a dit ne pas vouloir de hausse de la violence en Cisjordanie.
Informé. C’est Rubio qui le dit.
Le verdict, acte par acte
Ne pas tordre le bras d’Ottawa, de Paris et de Londres, c’est un bon coup. Ça garde les alliés ensemble. Ça ne sert ni Moscou ni Pékin.
Et pourtant, Rubio a précisé que les États-Unis ne se joindraient pas aux sanctions, note le Times of Israel. Soit. C’est leur droit.
Le problème n’est pas ce refus. Personne ne demandait à Washington de suivre.
Le problème n’est pas non plus le silence. C’est le brouillard. Un bon coup qu’on refuse de signer ne protège personne.
Laisser faire, c’était bien. Feindre d’ignorer, non.
Sous les chiffres, des familles
Plus de 1 200 logements
Pourquoi maintenant ? Parce qu’en août, Israël a lancé des appels d’offres pour plus de 1 200 logements dans la zone E1, selon Miliband.
E1 placerait des colonies entre Jérusalem-Est et le reste de la Cisjordanie. Selon Axios, elle couperait le territoire et empêcherait la continuité d’un futur État palestinien.
Le ministre des Finances Bezalel Smotrich parle d’enterrer l’idée d’un État palestinien. Miliband l’a cité aux Communes.
De 270 000 à 770 000
À l’époque des accords d’Oslo, en 1993, environ 270 000 colons vivaient dans les territoires occupés. Aujourd’hui, environ 770 000, selon Miliband.
65 communautés palestiniennes entièrement expulsées depuis 2023. Plus de 4 000 Palestiniens chassés de chez eux, par la violence des colons et par des décisions de l’État, dit-il. L’ONU recense en moyenne six attaques violentes de colons par jour cette année, un sommet, a-t-il ajouté.
Derrière chaque chiffre, il y a une clé qu’on garde dans une poche.
Derrière chaque chiffre, il y a un olivier qu’on ne taillera plus.
Derrière chaque chiffre, il y a le grondement d’une pelle mécanique au matin, qu’on apprend à reconnaître avant de la voir.
À Al-Mughayir, au nord de Jérusalem, deux adolescents ont été atteints par balle la semaine précédant le discours. Tous deux sont morts avant d’arriver à l’hôpital, selon Miliband.
Deux.
Londres parle de « nettoyage ethnique ». C’est la qualification de son gouvernement, prononcée par son ministre, et elle vise des colons que Londres range parmi les extrémistes violents.
Un président peut oublier. Une clé, non.
La meilleure réponse d'Israël
Le 7 octobre ne s’efface pas
L’autre camp mérite sa forme la plus forte. La voici.
Israël a subi, le 7 octobre 2023, le pire massacre antisémite depuis la Shoah. Ce ne sont pas mes mots. Ce sont ceux des douze ministres signataires, qui reconnaissent aussi les intérêts légitimes d’Israël en matière de sécurité.
L’Iran menace toujours Israël, et Londres le dit dans le même discours. La Cisjordanie connaît aussi des attaques palestiniennes contre des Israéliens, rapporte l’Associated Press.
Le gouvernement Netanyahou voit la Cisjordanie comme la patrie biblique et historique du peuple juif, et s’oppose à un État palestinien. Dans cette lecture, céder du terrain, c’est céder de la sécurité.
Herzog et le mauvais côté de l’histoire
Le président Isaac Herzog a parlé d’une grave erreur de calcul, du mauvais côté de l’histoire, et d’une ingérence dans l’élection israélienne d’octobre, selon l’Associated Press. Selon CNN, il a ajouté que la solution était le dialogue, pas les sanctions.
Le grand rabbin du Royaume-Uni, Ephraim Mirvis, a parlé d’une journée sombre pour les Juifs britanniques. L’opposition conservatrice craint une montée de l’antisémitisme.
Ce sont des objections sérieuses. Elles méritent mieux qu’un haussement d’épaules.
La peur d’Israël est réelle. Elle ne dessine pas la carte.
Ce que la mesure épargne
La Ligne verte reste ouverte
Et pourtant, la mesure ne vise pas Israël. Elle vise les colonies.
Miliband l’a dit en toutes lettres. Le commerce avec Israël à l’intérieur de la Ligne verte continue. Il s’oppose au mouvement de boycott BDS. Il a ouvert son discours en Juif britannique, en défendant le droit d’Israël à exister et à se défendre.
Dans le même discours, Londres sanctionnait le bras financier du Hezbollah et réimposait des sanctions économiques majeures à l’Iran.
La déclaration signée par Ottawa réaffirme « notre détermination sans faille à garantir la sécurité d’Israël ».
Washington disait non à E1
Surtout, E1 n’est pas une lubie européenne. Des administrations républicaines et démocrates successives s’y sont opposées, rappelle Axios.
La ligne rouge de Londres a donc longtemps été celle de Washington.
Le président qui ne sait pas oublie aussi ça.
Ce n’était pas une idée de Londres. C’était une constante américaine. Démocrate. Républicaine. Constante.
On peut défendre Israël et refuser E1. Washington l’a fait.
Oubli ou calcul, choisissez
Première lecture, l’oubli
Je ne peux pas entrer dans la tête de Donald Trump. Personne ne le peut. Je peux seulement poser deux lectures, et dire ce qu’elles coûtent.
La première : il a vraiment oublié. Un appel parmi cent. Une décision parmi mille.
Alors c’est grave autrement. Le Royaume-Uni est l’allié le plus proche des États-Unis. Le Canada est leur voisin. Leur décision commune n’a laissé aucune trace chez l’homme qui dirige le bloc.
Seconde lecture, le calcul
La seconde : il sait, et il choisit de ne pas savoir. Ne pas savoir, c’est ne pas avoir à condamner Londres devant Netanyahou. Ni à l’approuver devant Burnham.
Ce serait une politique. Une politique du flou, commode, qui garde toutes les portes ouvertes. C’est une déduction, pas un fait.
Laquelle est la bonne ?
Et pourtant, les deux coûtent la même chose. Aux alliés, qui encaissent seuls la réplique. Au Canada, qui a signé sans parapluie.
Je l’avoue : je préférerais la première. Elle m’inquiète moins. Elle m’inquiète quand même.
Aucune ne rassure.
Oublier ou feindre, l’allié paie pareil.
Regardez ce qu'on accepte
Un « je ne sais pas » à la une
Le plus troublant n’est pas la phrase. C’est qu’elle passe.
Un président dit ignorer une décision de son allié le plus proche. Un peu plus loin dans l’échange, Burnham rappelle que Londres condamne l’attaque du Hamas du 7 octobre. Trump intervient pour saluer une condamnation très forte, rapporte le Times of Israel.
Il se souvient de ce qui lui plaît. Il ignore ce qui le dérange.
Ce n’est pas une preuve.
Ce n’est pas rien non plus.
Le Canada dans la phrase
Pour un lecteur de Québec ou de Sherbrooke, l’affaire semble lointaine. Elle ne l’est pas. Ottawa a signé la même déclaration, le même jour.
Quand Washington traite cette signature comme un bruit de fond, c’est aussi la nôtre qu’il efface.
Si l’allié le plus proche s’oublie en quatorze jours, alors le voisin…
Ici, on sait ce que pèse un voisin distrait. On le sait moins quand il oublie nos signatures.
Notre signature pèse ce que Washington accepte de retenir.
Qui se souviendra du 8 septembre
Quatorze jours, six à neuf mois
Quatorze jours ont suffi pour qu’une décision sorte d’une mémoire présidentielle.
Il faudra de six à neuf mois pour qu’elle entre en vigueur à Londres. Ottawa a promis la sienne.
Pendant ce temps, les appels d’offres d’E1 courent toujours. Le consulat de Jérusalem-Est est condamné. À New York, Burnham a répété que ne rien faire userait encore la confiance des gens envers la politique.
La question
Les alliés ont signé. Le président dit ne rien savoir. Entre les deux, il reste nous.
Quand notre propre premier ministre signe une décision de cette taille, combien de temps sommes-nous prêts, nous, à nous en souvenir ?
La réponse ne se lira dans aucun communiqué. Ni à Londres. Ni à Washington.
Elle se lira dans six à neuf mois. Ou pas du tout.
Les alliés ont signé. Le président, lui, dit ne pas savoir.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Sources Secondaires :
Axios — l’administration Trump ne s’est pas opposée aux sanctions britanniques, 8 septembre 2026
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