Les navettes de mardi
Mardi, la vraie pièce se jouait ailleurs.
L’émissaire américain Steve Witkoff a écrit que des médiateurs avaient fait la navette toute la journée entre les délégations américaine et iranienne. Donald Trump, lui, a parlé d’une rencontre de trois heures. Les médias d’État iraniens ont confirmé qu’Araghchi avait vu Witkoff, rapporte Al Jazeera.
Deux récits. Une certitude. L’Europe n’était pas dans la pièce.
Selon un responsable iranien cité par Reuters et repris par Al Jazeera, Téhéran avait transmis sa dernière proposition aux médiateurs le 16 septembre. Une semaine de navettes avant New York. Aucune ne passait par Bruxelles.
Qui tient la porte
À la table, il y a Witkoff et Jared Kushner.
À la table, il y a Araghchi, porteur des conditions de Téhéran : levée du blocus naval américain, dégel des avoirs, fin de la guerre sur les fronts que le régime appelle ceux de la « résistance ».
À la table, il y a le Qatar, qui dit travailler avec le Pakistan. Oman tourne autour, qui a déjà discuté d’arrangements maritimes avec Téhéran.
Et l’Europe ? Elle a eu sa rencontre. Puis un message sur X.
On connaît ce genre de pièce. Les chaises en plastique, le numéro qu’on serre dans la main, la porte qui s’ouvre pour quelqu’un d’autre.
Les médiateurs font la navette. L’Europe fait la file.
Ce que Kallas a écrit
Une phrase sur le péage
Je relis le message de Kallas. Il est court. Il est net.
Elle dit avoir abordé avec Araghchi les perspectives diplomatiques pour finir la guerre entre les États-Unis et l’Iran. Et pour rouvrir pleinement le détroit.
Puis vient la phrase qui compte. Aucun péage ni frais de passage avant la guerre. Donc aucun après.
La navigation doit rester libre et sans entrave, écrit-elle. À Ormuz. Et au Bab al-Mandab, l’autre goulot, à l’entrée de la mer Rouge.
Pas de conditionnel. Pas de formule d’équilibre. Une règle.
Deux détroits, une seule phrase. Kallas refuse de traiter Ormuz comme une querelle privée entre Washington et Téhéran. Elle en fait une affaire de droit. Celui de tout navire qui passe.
Et une phrase sur les condamnés
Elle ajoute autre chose, qu’on a peu repris. Elle dit avoir soulevé la répression intérieure en Iran, dont la forte hausse des exécutions et des condamnations à mort.
Ça, ce n’est pas de la politesse de couloir. C’est dire au ministre d’un régime en guerre que ses propres citoyens comptent aussi.
Le même jour, le chef de la diplomatie italienne, Antonio Tajani, voyait lui aussi Araghchi. Il a rappelé, selon l’agence Anadolu, que le mémorandum de juin avait prouvé qu’un accord restait possible.
Une règle pour le détroit. Une voix pour les condamnés.
Ce que Téhéran a entendu
La version d’un belligérant
Téhéran a publié sa propre version. Elle ne ressemble pas à celle de Bruxelles.
Mardi, selon WANA, Araghchi a vu l’Italie, l’Union, la Biélorussie, la Grèce, la Suisse, la Norvège, le Qatar et l’Azerbaïdjan. L’Union était une case dans l’agenda. Une parmi huit.
D’après ce compte rendu, Araghchi a demandé à l’Union d’éviter le « deux poids, deux mesures » et ce qu’il appelle l’apaisement face aux États-Unis. Il a soutenu que les manquements répétés de Washington étaient le seul facteur qui avait fait dérailler la diplomatie.
Le seul.
Pas un mot sur le détroit que son propre gouvernement ne rouvrira qu’à ses conditions. Pas un mot sur les condamnés.
Le reproche servi à Rome
Avec Tajani, la même agence rapporte un ton plus dur. Araghchi a qualifié l’accueil de bases américaines par des pays européens, dont l’Italie, de complicité d’agression.
Il a aussi attribué la hausse des prix du carburant à l’offensive américano-israélienne. À elle seule.
Un belligérant établit ce qu’il dit. Il n’établit pas le fait.
Mais la lecture de ce compte rendu laisse peu de doute. Téhéran ne cherche pas une Europe médiatrice. Il cherche une Europe témoin à charge contre Washington, ou rien.
Téhéran ne veut pas d’arbitre. Il veut un procureur.
Un péage gravé dans la loi
Mardi, la commission
Et pourtant, le même mardi, à Téhéran, un autre dossier avançait.
La commission de la sécurité nationale et de la politique étrangère du Parlement iranien a approuvé les articles 13, 14 et 15 d’un projet de loi sur le détroit d’Ormuz. C’est son porte-parole, Hassan Ghashghavi, qui l’a annoncé, selon WANA et Iran International.
Le navire qui passe hors des règles iraniennes s’exposerait à la saisie de 20 % de sa cargaison, ou de sa valeur. Et à la retenue du bâtiment jusqu’au paiement.
Le mois dernier, la même commission avait déjà ouvert la porte à des frais facturés aux navires autorisés, rapporte Iran International.
Service ou droit de passage
Téhéran parle de services rendus. L’Organisation maritime internationale s’oppose aux péages obligatoires. Pour elle, traverser un détroit international ne se facture pas.
Le texte n’est pas encore une loi. Il doit franchir le Parlement entier, puis le Conseil des gardiens.
Avant la guerre, aucun frais. Après, peut-être 20 %.
Je le pose donc ici, en toutes lettres. Ce texte est du côté d’une Europe qui garde la règle du passage libre, contre le péage que la commission iranienne a voulu inscrire dans le droit le 22 septembre, parce qu’un détroit tarifé par un belligérant ne se rouvre jamais vraiment.
La phrase de Kallas sur les frais n’était pas un détail. C’était la seule qui répondait à Téhéran.
Un détroit qu’on facture n’est plus un passage. C’est une douane.
La facture sans la guerre
Ce que paie l’Europe
L’Europe ne tire pas. Elle ne bloque rien. Elle paie.
Elle paie le pétrole : même volume, 55,8 % plus cher au deuxième trimestre, selon Eurostat.
Elle paie le gaz : de mars à août, les prix européens ont couru 60 % au-dessus de ce qu’on attendait avant la guerre, calcule le Centre de recherche sur l’énergie et l’air pur (CREA).
Elle paie le brut au prix fort. Le Brent a tenu une moyenne de 93 dollars le baril sur ces six mois. Aucune période de six mois n’avait atteint ce niveau depuis la fin de 2022, selon le même centre.
Elle paie le total. 78 milliards de dollars de coûts supplémentaires bruts pour l’Union, le montant le plus lourd de tous les importateurs. En net, 54,0 milliards. Une estimation que le CREA juge prudente, parce qu’elle laisse de côté le gaz de gazoduc.
Le compte qu’on ouvre en dernier
Elle paie le reste sans le voir. L’enveloppe d’électricité qu’on laisse fermée sur le comptoir. Le camionneur qui refait ses calculs au diesel. Le chiffre qui défile trop vite à la pompe, et le bruit du pistolet qui claque.
Personne, à Lyon ou à Gdańsk, n’a été consulté sur cette guerre.
Personne ne leur a demandé leur avis sur Ormuz. On leur a envoyé la note.
On ne fait pas la guerre. On en reçoit le compte.
Qui encaisse la différence
Le chèque de Moscou
Et pourtant, la même facture a un autre côté.
Le CREA a fait l’autre addition. De mars à août, le Moyen-Orient est sorti gagnant de 61,2 milliards de dollars. L’Amérique du Nord, de 47,0 milliards. La Russie, de 35,9 milliards.
Relisez la dernière ligne.
Le centre écrit que la crise d’Ormuz a lancé une bouée financière au Kremlin, après des revenus d’exportation tombés à un plancher historique en janvier. Il ajoute que des dérogations américaines aux sanctions ont encouragé des pays à acheter du carburant russe.
Je le dis sans détour, et c’est une déduction : une part de ce que l’Europe paie en trop à Ormuz finit dans le trésor d’une guerre qu’elle combat en Ukraine.
Qui a signé ce chèque ?
Le gaz qu’on achète encore
Il y a plus dur à lire, et c’est Eurostat qui l’écrit. Au deuxième trimestre, 17,3 % du gaz naturel liquéfié importé par l’Union venait encore de Russie.
Les États-Unis en fournissaient 63,2 %. L’allié vend. L’adversaire aussi.
La guerre qu’on ne fait pas finance, par ricochet, celle qu’on dit combattre.
Voilà.
Je n’en tire pas de joie. J’en tire une gêne. Celle de savoir qu’on combat un pouvoir d’une main et qu’on remplit sa caisse de l’autre.
Ormuz se ferme. Moscou encaisse.
Et si l'absence servait
La meilleure objection
Maintenant, je plaide contre moi-même.
L’avocat du diable a un dossier solide. Il mérite sa forme la plus forte.
Il a raison sur la table. Les médiateurs qui avancent sont ceux que les deux belligérants acceptent. Le Qatar. Le Pakistan. Oman. Aucun d’eux n’a reçu le reproche de complicité qu’Araghchi a servi à Rome.
Il a raison sur Téhéran. Le régime traite déjà l’Union en accusée. Une Europe qui se glisse dans la pièce y entre avec un dossier à charge collé au front.
Il a raison sur le calendrier. Trump a dit à la tribune qu’un accord viendrait peut-être après les élections de mi-mandat, puis, devant les dirigeants du Golfe, « peut-être avant », rapporte Iran International. Rien là-dedans n’attend Bruxelles.
Il a raison sur les barils. Le volume a tenu, 36,7 millions de tonnes par mois. L’Europe a été facturée, pas privée.
Le mérite du silence
Il pousse encore. Selon ABC News, le secrétaire d’État Marco Rubio affirme que 60 à 70 % des flux pétroliers d’Ormuz ont été rétablis.
Alors, demande-t-il, pourquoi ajouter une voix de plus dans une pièce déjà bruyante ? Se taire, ce serait laisser travailler ceux qui ont la confiance des deux camps. Ce serait la meilleure contribution possible.
L’argument n’est pas lâche. Il est froid. Il est sérieux.
Et je l’avoue, il m’a tenu éveillé plus longtemps que je ne l’aurais voulu.
Parfois, la chaise vide aide la négociation.
Pourquoi il a tort à moitié
Ce que la table ne signe pas
Et pourtant, regardez ce que Téhéran pose sur la table.
Le blocus. Les avoirs gelés. Les fronts de la « résistance ». Ce sont les conditions portées par Araghchi, selon Al Jazeera.
Rien sur la gratuité du passage. Rien sur le cargo qui passe.
Washington négocie pour ses intérêts, c’est son droit. Téhéran négocie pour les siens. Les médiateurs cherchent un texte que les deux signeront.
Personne, dans cette pièce, n’est chargé de défendre le cargo qui n’appartient à aucun des deux.
Un cadre qu’on ne voit pas
Al Jazeera, citant Reuters, rapporte qu’une proposition qatarie de cadre de sécurité commun entre l’Iran et les pays du Golfe est à l’étude. Elle n’a pas été rendue publique.
Un cadre régional pour un détroit mondial. Écrit sans l’Europe. Pendant qu’une commission iranienne inscrit la saisie de 20 % dans un projet de loi.
Le vice-président du Parlement iranien, Ali Nikzad, a dit que Téhéran ne reculerait pas sur le détroit, rapporte Iran International. Le porte-parole des Gardiens de la révolution, lui, voit la négociation comme un moyen d’imposer les conditions iraniennes.
Un levier. Pas une règle.
L’effacement ne serait pas neutre. Il laisserait la règle à ceux qui se font la guerre.
Qui se tait à Ormuz accepte le tarif d’un autre.
Ce que je concède
La faiblesse d’un message
Je dois avouer quelque chose.
Un message sur X ne rouvre pas un détroit. Il ne lève aucun blocus. Il ne suspend aucune condamnation à mort.
L’Europe n’a pas arrêté cette guerre. Elle n’a rien empêché non plus. Le texte que Washington et Téhéran invoquent encore, Iran International l’appelle le mémorandum d’Islamabad. Il ne porte pas le nom de Bruxelles.
J’écris ça avec une fatigue que je ne cache pas. Des années à voir l’Union parler juste et peser peu. Des communiqués impeccables. Des effets minces.
L’avocat du diable n’a pas tout faux. Il a seulement fini trop tôt.
Et si la commission devient Parlement, et le Parlement, Conseil des gardiens…
Le baril, encore
Je reviens au baril. Toujours lui.
Il a gardé sa taille, c’est vrai. Mais le même baril pourrait demain traverser un détroit où l’on saisit 20 % de la cargaison de qui passe hors des règles iraniennes, si le projet devient loi.
Le même baril. Plus cher. Et, cette fois, taxé à la source par un régime.
Le baril a tenu. Le prix du passage, pas encore.
La règle plutôt que la chaise
Une place hors de la table
Voici ma proposition. Elle est modeste. Elle est tenable.
Une Europe qui ne court pas après le fauteuil du médiateur, parce qu’il est pris et qu’on ne la veut pas dedans.
Une Europe qui garde la règle : aucun frais pour passer, ni à Ormuz ni au Bab al-Mandab, et qui le répète à chaque rencontre, en public.
Une Europe qui nomme la répression iranienne dans la même phrase que le détroit, comme Kallas l’a fait mardi.
Une Europe qui cesse de remplir le coffre de Moscou pendant qu’elle paie la guerre d’un autre, avec encore 17,3 % de gaz liquéfié russe dans ses importations.
Le reste, en deux lignes
Téhéran dit pouvoir rouvrir le détroit en sept jours si Washington lève son blocus, selon un responsable cité par Reuters. Trump, lui, a encore brandi à la tribune la menace d’anéantir la République islamique.
Entre ces deux phrases, l’Europe n’a pas de flotte à glisser. Elle a une règle à tenir.
Le pouvoir iranien reste une des quatre menaces pour l’Occident. Le dire n’oblige pas à se taire sur le prix du passage. Ça oblige à le fixer à zéro.
Critiquer la faiblesse de Bruxelles, ce n’est pas tourner le dos à l’Occident. C’est lui demander de tenir debout.
Pas le fauteuil. La règle, et à voix haute.
Combien vaut une chaise vide
Le baril au bout du texte
Cet hiver, des barils arriveront encore dans les ports européens.
Ils auront traversé des eaux qu’une commission veut facturer. Ils auront peut-être payé un droit que personne, à Bruxelles, n’aura signé.
Ceux qui les paieront ne sauront rien de New York. Ils sauront le prix.
Rien d’héroïque là-dedans. Rien de spectaculaire.
Ils seront payés par une femme qui baisse le thermostat d’un degré, par un chauffeur qui raccourcit sa tournée, par un budget public qui coupe ailleurs.
La question
Si l’Europe paie déjà une guerre qu’elle ne fait pas, acceptera-t-elle aussi d’en payer le péage sans l’avoir signé ?
La réponse ne viendra pas de New York.
Elle viendra de ce qu’on exigera, nous, à chaque facture.
L’Europe paie encore. La salle d’attente doit devenir tribune.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Kaja Kallas — message sur sa rencontre avec Abbas Araghchi à l’ONU, 22 septembre 2026
Eurostat — importations d’énergie de l’UE au deuxième trimestre 2026, 22 septembre 2026
CREA — ce que la crise d’Ormuz a coûté aux importateurs, mars à août 2026
Sources Secondaires :
Al Jazeera — pourparlers indirects États-Unis–Iran à l’ONU, 23 septembre 2026
Iran International — Kallas, Araghchi, Ormuz et projet de loi sur le détroit, 23 septembre 2026
WANA — version iranienne des rencontres d’Araghchi à New York, 22 septembre 2026
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