Cent millions, ventilés
Le chiffre d’abord. 100 millions de dollars pour les Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie, annoncés lors d’un point de presse à New York, rapporte Radio-Canada.
Cent millions, c’est 80 millions pour l’aide humanitaire. Pour soulager tout de suite.
Cent millions, c’est 20 millions pour la paix et la sécurité, dont la formation de policiers palestiniens.
Cent millions, c’est la Gendarmerie royale du Canada qui forme déjà des agents en Cisjordanie, dans le cadre de l’opération Proteus. Carney la dit prête à faire pareil à Gaza, quand la sécurité le permettra.
Cent millions, c’est moins du sixième des 600 millions et plus engagés par Ottawa depuis le 7 octobre 2023, selon Radio-Canada.
Cent millions, c’est de l’argent réel. Il partira. Il servira.
Et une intention
Cent millions, ce n’est pas la mesure qui dérange Jérusalem. Celle-là tient en une phrase : Ottawa entend interdire l’importation de marchandises produites dans les colonies israéliennes de Cisjordanie, et sanctionner ceux qui les financent.
C’est une première pour le Canada, note Radio-Canada. Carney dit agir à contrecœur. Il agit quand même.
Une intention. Pas un règlement. Aucune des pages que j’ai lues ne donne de date d’entrée en vigueur canadienne.
Le chèque est signé. L’interdiction, pas encore.
Trente ans de gel
Rabin, 1994
E1 n’est pas une idée de 2025. Le projet remonte aux années 1990, rappelle la bibliothèque de la Chambre des communes britannique.
En 1994, le premier ministre Yitzhak Rabin fait lancer la planification, selon l’encyclopédie Britannica. Oslo est alors une promesse fraîche.
Depuis, E1 attend.
Il attend parce qu’une capitale dit non, et que cette capitale compte.
2005, 2012, 2020
En 2005, les travaux sont gelés sous la pression des États-Unis, selon Britannica. En 2012, Benyamin Nétanyahou relance le projet après le vote de l’ONU sur le statut de la Palestine, puis le range. En 2020, nouveau gel. Reuters résume : gelé en 2012 et en 2020, devant les objections américaines et européennes.
Trois gels. Trois fois où un gouvernement israélien a jugé que le coût diplomatique dépassait le gain.
Et pourtant, dans le récit de ces gels, c’est Washington qu’on nomme. Rarement Ottawa.
La main qui retenait E1 n’était pas canadienne. Elle ne l’est pas davantage aujourd’hui.
Un projet gelé trois fois n’est jamais mort. Il attend.
Le 20 août 2025
Une commission du ministère de la Défense
On parle d’une approbation israélienne. Encore faut-il la dater juste.
Le 20 août 2025, une commission de planification relevant du ministère israélien de la Défense a donné le feu vert final à E1, selon une déclaration du ministre des Finances, Bezalel Smotrich, rapportée par Reuters.
Environ 3 400 logements, écrivait l’agence. La BBC donne le chiffre approuvé par le gouvernement : 3 401.
Mardi, donc, Carney ne réagissait pas à une décision neuve. Elle a un an. Elle vient de passer à la caisse.
La phrase de Smotrich
Ce jour-là, Smotrich a dit l’objectif sans détour. L’État palestinien est effacé de la table, a-t-il déclaré, par des actes et non par des slogans, selon Reuters.
Personne n’a eu à interpréter.
Le ministre a fourni le mobile avec le permis.
Le porte-parole de l’ONU, Stéphane Dujarric, avait répondu le jour même que cette décision enfoncerait un pieu dans le cœur de la solution à deux États.
Smotrich a signé le plan et écrit le mobile.
Huit jours avant le vote
1 234 logements en appel d’offres
En août 2026, le ministère israélien du Logement a publié un appel d’offres pour 1 234 logements sur les 3 401 approuvés, rapporte la BBC.
Les soumissions ferment le 19 octobre.
L’agence Anadolu ajoute qu’un second appel d’offres, pour 2 167 logements, doit s’ouvrir le 25 octobre.
Une contestation judiciaire menée par des Bédouins et des groupes pacifistes israéliens n’a pas arrêté la procédure, précise la BBC.
Le 27 octobre
Les Israéliens votent le 27 octobre.
La Paix maintenant, citée par la BBC, lit la séquence ainsi : signer avec les entrepreneurs avant l’élection, pour qu’un prochain gouvernement ait bien plus de mal à tout annuler.
Le 19 octobre, les soumissions. Le 25, la suite. Le 27, les urnes.
Huit jours.
Le contrat arrive avant l’électeur.
On ne consulte pas le pays. On le place devant un contrat.
Une parole se paie en règlements
De quel côté je me place
Je le dis net. Ce texte est du côté d’une parole canadienne qui se paie en actes datés, contre la décision du gouvernement Nétanyahou de bétonner E1, parce qu’un mot sans règlement ne protège pas un seul kilomètre carré.
Je ne suis pas du côté de ceux qui trouvent Carney trop dur avec Israël.
Je ne suis pas non plus du côté de ceux qui applaudissent un point de presse comme on applaudit une loi.
Je suis du côté du calendrier.
L’adversaire a un nom
L’adversaire n’est pas Israël. Ce n’est pas un peuple, ni une foi, ni les électeurs israéliens du 27 octobre.
C’est une décision. Celle du 20 août 2025, portée par Bezalel Smotrich, mise en marché par le ministère du Logement en août 2026, défendue le 8 septembre par le ministre des Affaires étrangères, Gideon Sa’ar.
Et c’est une tentation, chez nous : croire qu’avoir prononcé le mot menace suffit à protéger quelque chose.
Une parole souveraine se mesure au règlement qui la suit.
L'argument israélien, en entier
La profondeur stratégique
Il faut maintenant donner à l’autre camp sa meilleure version. Pas la caricature.
Israël soutient que ses colonies lui donnent de la profondeur stratégique et de la sécurité, rappelle Reuters. Maale Adumim et E1 sont au cœur de cet argument.
Le Jerusalem Center for Public Affairs, un institut israélien, le pousse plus loin. La route Jérusalem–Jéricho descend vers la vallée du Jourdain. En cas de guerre sur un front est, c’est par là que passeraient les troupes. Relier Maale Adumim à Jérusalem, c’est tenir ce couloir.
L’institut invoque aussi une mémoire. De 1948 à 1967, le mont Scopus était une enclave israélienne isolée, reliée au reste par une seule route. Israël refuse de revivre ça aux portes de sa capitale.
Deux routes, dit Jérusalem
Le 8 septembre, Gideon Sa’ar a ajouté l’argument de la continuité. Aucune décision nouvelle sur E1, a-t-il affirmé : tout a été décidé il y a plus d’un an.
La décision prévoit deux routes, selon lui. La route 80, entre Bethléem et Ramallah. Et une route dite du tissu de la vie, entre a-Za’im et al-Ezariya. Les Palestiniens circuleraient. Rien ne serait coupé.
Puis l’argument de l’expérience. Oslo, le retrait de Gaza, la seconde intifada, le 7 octobre : après tout ça, dit Sa’ar, le public israélien rejette massivement un État palestinien au cœur du pays.
Cet argument n’est pas absurde. Loin de là. Il repose sur des morts réels et sur une peur réelle.
La peur est réelle. Reste à savoir si E1 la soigne.
Une route n'est pas un pays
Le mobile est écrit
Et pourtant, l’argument de sécurité a un problème. Ce ne sont pas ses adversaires qui le lui ont donné.
Le 20 août 2025, Smotrich n’a pas parlé de front est. Il a parlé d’effacer l’État palestinien, selon Reuters. Un ministre qui voulait vendre la sécurité avait les mots. Il a choisi les autres.
Le calendrier ne parle pas de sécurité non plus. Un couloir militaire n’a pas besoin d’être adjugé huit jours avant une élection.
Trente ans sans E1
Une route n’est pas un territoire. On la ferme avec un poste de contrôle, un matin, sans préavis.
Une route n’est pas une ville. Les opposants au projet, rapporte la BBC, disent qu’E1 empêcherait une zone urbaine palestinienne continue entre Ramallah, Jérusalem-Est et Bethléem.
Une route n’est pas une frontière. Guterres réclame un État contigu. Contigu veut dire d’un seul tenant, pas relié par un tuyau.
Reste le fait le plus têtu. Des gouvernements israéliens ont gelé E1 en 2005, en 2012, en 2020. Tout indique que la sécurité d’Israël a traversé trente ans sans ces douze kilomètres carrés.
Une route se ferme en un matin. Un pays, non.
Ce que l'aide ne répare pas
Les chiffres de l’ONU
Mardi, ONU Info a publié l’état de la Cisjordanie, d’après le bureau humanitaire des Nations unies.
Plus de 1 100 structures démolies en 2026.
Plus de 1 500 personnes déplacées.
275 communautés palestiniennes touchées par des attaques de colons depuis janvier. Au moins 27 blessés entre le 8 et le 14 septembre, surtout lors d’attaques de colons.
Ce ne sont pas des abstractions. Ce sont des portes. Des champs. Des nuits à guetter les phares sur la colline, le téléphone serré dans la main.
170 chantiers qui tombent
Il y a pire pour l’orgueil canadien. Selon un document déposé lundi au Parlement, 170 infrastructures financées par d’autres pays, dont le Canada, ont été détruites, endommagées ou abandonnées en Cisjordanie. Au moins 3,68 millions de dollars d’aide. Radio-Canada précise que ces données n’ont pas été vérifiées de façon indépendante.
Le même document indique qu’Ottawa n’a pas décidé s’il réclamera une compensation à Israël. C’est à l’étude.
On paie l’école. On paie le refuge. On regarde tomber le mur. On paie le suivant.
Je l’avoue. Ce texte me pèse ici. Cent millions, c’est beaucoup. Versés là où ce qu’on bâtit peut tomber au prochain avis de démolition, ça devient un seau sous une fuite.
On finance la reconstruction de ce qu’on laisse démolir.
Le Hamas existe
Carney l’a dit le premier
Il faut le dire, et pas au bas du texte.
Carney lui-même a ouvert son point de presse sur les deux douleurs. Les souffrances immenses à Gaza. Et, juste à côté, des Israéliens qui vivent sous des menaces existentielles venues du Hamas, de l’Iran et de ses alliés armés, rapporte Radio-Canada.
La déclaration commune du 8 septembre 2026, signée par Ottawa et onze capitales européennes, reconnaît les intérêts de sécurité légitimes d’Israël et condamne l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023.
En mai 2026, Carney disait à Mahmoud Abbas que le Hamas ne pouvait jouer aucun rôle dans un État palestinien. La condition est posée. Elle tient.
Les travailleurs des colonies
Autre fait qui dérange notre camp. Sa’ar affirme que des dizaines de milliers de Palestiniens travaillent dans les colonies, et que les sanctions les frapperont d’abord.
C’est son chiffre. Je ne peux pas le vérifier. Mais le mécanisme est vrai : un boycott atteint aussi ceux qui n’ont pas choisi d’où vient leur paie.
Le professeur Miloud Chennoufi, du Collège des Forces canadiennes, jugeait sur les ondes de Radio-Canada que ces mesures resteront symboliques tant que Washington ne suivra pas.
Et pourtant, aucune de ces vérités ne rend E1 nécessaire. Le Hamas ne campe pas sur ces collines. Les Bédouins, si.
Le Hamas est une menace. E1 n’en est pas la réponse.
Guterres, le soir même
Quatre hôtes, une salle
Le soir du 22 septembre, le Canada, la France, l’Arabie saoudite et le Royaume-Uni recevaient une réunion de haut niveau sur la solution à deux États, selon ONU Info.
Carney devait y retrouver Andy Burnham, premier ministre britannique, Emmanuel Macron, président français, et António Guterres, précise Radio-Canada.
Au menu, la suite. La solution à deux États, et le plan de paix pour Gaza.
Un coup mortel
Guterres a été plus sec. Plus net. Faire avancer E1 porterait un coup mortel à la perspective d’un État palestinien contigu et viable, a-t-il dit.
Il a ajouté que les conditions de cet État sont effacées de façon systématique. Et que le temps manque.
Le secrétaire général n’a ni douane ni règlement.
Il n’a que la parole.
Carney, lui, a les deux.
Guterres ne peut que parler. Ottawa peut signer.
Le prix de la parole canadienne
Ce que Londres a déjà payé
Une parole coûte quand l’autre camp répond. Londres l’a appris.
Le 8 septembre, en réponse aux mesures britanniques contre les colonies, Gideon Sa’ar a fermé le consulat britannique à Jérusalem et mis fin à la formation des forces de l’Autorité palestinienne par l’équipe britannique de Ramallah, selon son ministère.
Il a prévenu : d’autres pays qui agiront contre Israël subiront des contre-mesures.
La GRC en Cisjordanie
Or le Canada forme lui aussi des policiers palestiniens en Cisjordanie. C’est même le cœur des 20 millions.
Si Jérusalem sert à Ottawa la réplique servie à Londres, l’opération Proteus devient le premier otage de la parole canadienne. Ce n’est pas un fait. C’est une inférence, appuyée sur le précédent du 8 septembre.
Voilà le vrai prix. Pas cent millions. Le risque de perdre un levier sur le terrain.
Et voilà ce qui ne coûte rien, pour l’instant : une intention sans date, une compensation à l’étude, un commerce avec Israël intact hors des colonies.
Une parole coûte le jour où l’autre camp la prend au sérieux.
Ce qu'Ottawa peut encore sauver
Douze kilomètres carrés, encore debout
Rien n’est bâti. C’est la seule bonne nouvelle du dossier.
Les douze kilomètres carrés sont encore des collines, des tentes, des sentiers. Un appel d’offres n’est pas un immeuble. Un contrat se signe, il ne se coule pas en béton en une nuit.
Le 19 octobre, les soumissions ferment.
Le 19 octobre, Ottawa aura eu vingt-sept jours pour publier son règlement.
Le 19 octobre, on saura si la menace directe était une politique.
Un règlement publié. Une date d’entrée en vigueur. Une liste de produits. Une décision sur la compensation. Et pourtant, rien de ça ne demande la permission de Washington.
La question
Quelle preuve exigerons-nous d’Ottawa, avant le 19 octobre, pour croire que « menace directe » était une politique et non une phrase de tribune ?
Les Bédouins d’E1 n’attendront pas notre réponse.
Les soumissionnaires non plus.
Avant le 19 octobre, une parole. Après, une Cisjordanie coupée.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
ONU Info, Guterres sur E1 et la solution à deux États, 22 septembre 2026
Reuters, approbation finale du plan E1, 20 août 2025
Sources Secondaires :
BBC News, appel d’offres pour 1 234 logements dans E1, août 2026
Bibliothèque de la Chambre des communes, le plan E1, le commerce et les sanctions, 11 septembre 2026
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