La tribune du 22 septembre
Donald Trump a parlé avant la rencontre, depuis la tribune de l’ONU.
Washington travaille de très près avec les dirigeants russe et ukrainien, a-t-il affirmé, et la paix viendra « plus tôt que les gens ne le pensent ». Puis il a ajouté qu’ils en avaient déjà assez, selon le compte rendu d’Eurasia Review.
Pas de date. Pas de condition. Pas de mécanisme.
Une phrase de tribune. Une phrase qui fait le tour du monde en dix minutes.
Après la rencontre, un accord sans contenu
Pendant la rencontre, le président américain a répété qu’on allait conclure un accord. Il ne voulait pas dire lequel, rapporte le Kyiv Independent.
Il a dit que les deux côtés étaient prêts, résume Eurasia Review.
Il a dit qu’un accord pouvait être conclu.
Il a dit que ça viendrait plus vite qu’on croit.
Il n’a pas dit comment.
Mon verdict tient en une phrase.
Je suis du côté de l’hiver ukrainien qu’on peut dater, contre l’optimisme de tribune du 22 septembre, parce qu’une prédiction sans calendrier ne coûte rien au Kremlin et coûte une saison à Kyiv.
Plus tôt que prévu, c’est encore une date absente.
Six semaines avant le 3 novembre
Une phrase qui sert à la maison
Le 22 septembre, il restait six semaines avant les élections de mi-mandat américaines du 3 novembre.
Six semaines. Assez pour qu’une phrase d’espoir devienne un clip. Pas assez pour qu’un accord de paix se rédige, se signe et se vérifie.
La fonction d’une prédiction présidentielle, à ce moment précis, n’est pas d’abord de renseigner l’Ukraine. Elle est de rassurer un électorat qui veut entendre que la guerre des autres finira sans coûter plus cher.
C’est une inférence, et je la signe comme telle. Mais elle ne sort pas de nulle part.
Le lien que Kyiv a déjà fait
En février 2026, Zelensky lui-même rattachait le calendrier américain aux mi-mandats. Trump voulait une victoire de politique étrangère avant de basculer vers les élections de novembre, disait-il alors, selon Semafor.
Le président ukrainien connaît la mécanique. Il la nomme. Il joue avec. Il n’a pas le luxe de la refuser.
Une campagne a besoin d’un horizon. Une armée a besoin de munitions. Les deux n’avancent pas au même pas.
Une promesse de paix, en saison électorale, se lit aussi comme un tract.
La question de Miami
Doral, 14 et 15 décembre
Le sommet du G20 se tiendra les 14 et 15 décembre au complexe de golf de Trump à Doral, près de Miami, rapporte le Kyiv Post.
Le 22 septembre, on a demandé au président américain s’il y inviterait Vladimir Poutine pour pousser la paix.
Il n’a pas répondu directement. Il a contourné. Il a répondu qu’un accord restait possible.
Le silence du 22
Ce silence est curieux. En avril, un haut responsable de l’administration avait déjà déclaré que tous les membres du G20 seraient invités, selon le Moscow Times. Trump ajoutait qu’il doutait que Poutine vienne.
La question n’était pas neuve. La réponse existait. Et le 22 septembre, elle a disparu.
Pourquoi garder floue une invitation qu’on avait déjà annoncée ?
Un flou garde toutes les portes ouvertes. Au Kremlin, il laisse entendre qu’une place l’attend. Aux alliés, qu’aucune n’est réservée.
Ne pas répondre, c’est déjà négocier la chaise.
Un mandat daté du 17 mars 2023
Ce que les juges ont écrit
Le 17 mars 2023, la Chambre préliminaire de la Cour pénale internationale a délivré un mandat d’arrêt contre Vladimir Poutine.
Les juges le tiennent pour présumé responsable du crime de guerre de déportation illégale d’enfants, et de leur transfert illégal depuis les zones occupées de l’Ukraine vers la Russie. C’est la qualification de la CPI. Elle vise des actes commis au moins depuis le 24 février 2022.
Le même jour, un second mandat visait Maria Lvova-Belova, commissaire présidentielle russe aux droits de l’enfant.
Poutine n’est pas condamné. Il est visé par un mandat. Cette nuance-là, on la garde entière.
Des enfants, pas des territoires
Ce mandat pèse par son objet. Pas une ligne de front. Pas un pipeline. Des enfants déplacés hors de chez eux.
Une invitation au G20 ne suspend pas ce dossier. Elle le met seulement hors champ, le temps d’une photo au bord d’un vert.
Et pourtant, un sommet à Miami ne serait pas une première rencontre. Trump a déjà reçu Poutine en Alaska, en août 2025, rappelle le Kyiv Post. La guerre ne s’est pas arrêtée après.
Un mandat ne voyage pas moins parce qu’on l’oublie.
Les sommets que Poutine a évités
La Mongolie, le 24 octobre 2024
Depuis le mandat, Poutine choisit ses voyages.
Il s’est rendu en Chine, en Inde, en Corée du Nord, au Vietnam, aux Émirats arabes unis et dans d’anciennes républiques soviétiques, énumère le Kyiv Post. Des capitales où personne ne l’arrêtera.
Il a aussi fait une visite en Mongolie, État partie au Statut de Rome. Le 24 octobre 2024, la Chambre préliminaire II de la CPI a conclu que la Mongolie avait manqué à son obligation de l’arrêter et de le remettre. Elle a renvoyé l’affaire à l’Assemblée des États parties.
Aucune arrestation. Un renvoi. Un dossier.
Les juges ont rappelé que l’immunité d’un chef d’État ne vaut pas devant la Cour.
Shenzhen plutôt que Miami
Selon le Moscow Times, Poutine n’a plus assisté en personne à un G20 depuis 2019. Il y passe par vidéo.
Le 21 septembre 2026, Bloomberg rapportait, repris par le Kyiv Post, que Poutine compte aller au sommet de l’APEC à Shenzhen, les 18 et 19 novembre. Les chances qu’il vienne à Miami sont très minces.
Shenzhen, oui. Miami, non.
Il ira chez Xi. Il évitera Doral. Et Trump refuse encore de dire s’il l’invite.
La question de l’invitation a donc changé de sens. On ne se demande plus si Poutine viendra. On se demande ce que Washington accepterait de lui offrir pour qu’il vienne.
Il choisit ses sommets. Nous commentons ses absences.
Ce que Washington n'est pas tenu de faire
Aucune obligation d’arrestation
Ici, je dois une concession à ceux qui ne partagent pas ma lecture.
Les États-Unis ne sont pas membres de la CPI. Ils n’ont aucune obligation d’arrêter Poutine sur leur sol, rappelait le Moscow Times en avril. Une invitation à Miami ne contreviendrait à aucun traité signé par Washington.
Juridiquement, la Mongolie avait un devoir. L’Amérique n’en a pas.
Zelensky lui-même veut Miami
Deuxième concession, plus lourde pour mon camp. C’est Zelensky qui a lancé le défi.
Il a dit qu’il viendrait au G20 si Poutine y venait. Bien sûr, a-t-il répondu, il faut venir, se rencontrer, parler et décider, rapporte le Kyiv Post.
Le 22 septembre, il a encore suggéré à Trump d’organiser un sommet à trois pour régler les questions de fond, selon Anadolu.
Donc Kyiv ne dit pas : jamais Poutine à Miami. Kyiv dit : Poutine à Miami pour décider, pas pour poser.
Le problème n’est pas l’invitation. C’est le carton sans condition.
L'objection la plus forte
Prédire pour forcer
Voici l’argument que la Maison-Blanche signerait, et il est sérieux.
Un président qui prédit la paix peut la rendre plus probable. Il fixe une attente. Il met la pression sur les deux capitales. Il signale aux marchés, aux alliés et au Kremlin que Washington s’investit.
La prédiction devient un levier. Celui qui la contredit a l’air de refuser la paix.
Cent pour cent sur les acheteurs
Et cet argument a un fait derrière lui. La semaine précédente, Trump a signé une loi de sanctions. Elle lui permet d’imposer des droits de douane allant jusqu’à 100 % aux cinq plus gros importateurs de pétrole ou de gaz russe, rapporte The Independent.
Si nécessaire, il s’en servira, a-t-il dit à l’ONU. Il faut que les morts cessent, a-t-il ajouté.
Et pourtant, le même quotidien note que Trump n’a pas encore appliqué ces pénalités. Pas encore. La loi prévoit aussi une exception pour les pays qui importent moins de 15 % des exportations de gaz russe et réduisent leurs achats.
Un levier qu’on ne tire pas reste un décor. La trêve énergétique qu’il disait avoir obtenue la semaine précédente, Moscou l’a conditionnée à la levée des sanctions occidentales, et les frappes sur les raffineries et le réseau ont continué.
Un levier signé n’est pas un levier tiré.
Le premier jour, puis juin
Une promesse de campagne
L’objection tiendrait si les prédictions précédentes avaient produit quelque chose. Il faut donc les dater.
Une prédiction datée, d’abord. Pendant sa campagne de 2024, Trump annonçait que la guerre serait réglée dès le premier jour de son second mandat, rappelle The Independent.
Une prédiction datée, ensuite. En février 2026, Zelensky disait que Trump voulait un accord avant juin, selon Semafor.
Une prédiction datée, encore. L’Alaska, en août 2025, devait ouvrir la voie. Rien ne s’est ouvert.
Une prédiction datée, enfin, sans date cette fois. « Plus tôt que les gens ne le pensent. »
Une prédiction datée qui perd sa date, c’est l’aveu que les précédentes ont raté.
Juin est passé
On est le 23 septembre. Juin est derrière nous. Le premier jour est derrière nous depuis vingt mois.
Si la prédiction était un levier, on devrait voir le levier bouger quelque chose. On voit surtout la phrase changer de forme : d’une date à un mois, d’un mois à un adverbe.
Plus la promesse recule, plus elle devient vague.
Plus la promesse devient vague, moins elle engage.
Du premier jour à bientôt, la promesse a perdu son calendrier.
Bientôt, en langue de tribune
Un mot qui ne se vérifie pas
Bientôt n’a pas de date.
C’est sa force. C’est aussi son alibi.
Si la paix vient en octobre, la phrase avait raison. Si elle vient au printemps, elle avait encore raison. Si elle ne vient pas, personne ne ressortira la tribune du 22 septembre.
Une prédiction qu’aucun fait ne peut démentir n’est pas une prédiction. C’est une assurance.
Le mot que Kyiv emploie
Zelensky, lui, a dit « avant l’hiver ». Ça se vérifie.
Le premier gel viendra. On saura. Personne ne pourra déplacer la date.
Un président qui donne une saison prend un risque. Un président qui donne un adverbe n’en prend aucun.
Voilà la différence entre les deux hommes du 22 septembre. L’un a une guerre sur les bras. L’autre a une phrase.
Bientôt ne gèle jamais. L’hiver, oui.
Pendant qu'on regardait la tribune
La nuit que le compte rendu a gardée
Dans le même compte rendu d’Eurasia Review, daté du 23 septembre, l’armée de l’air ukrainienne recensait 212 drones et missiles lancés en une nuit sur 13 régions et la capitale. En une nuit.
À Dnipro, une frappe balistique russe a fait quatre morts et six blessés, selon les autorités régionales. À Kyiv, un immeuble d’habitation endommagé, quatre blessés.
Quatre morts.
Le même compte rendu que « plus tôt que les gens ne le pensent ».
Ce qu’un hiver fait sans courant
Voilà où l’hiver revient, et il n’est plus une saison. Il est une arme qu’on prépare.
L’hiver, c’est un transformateur touché en septembre et un appartement froid en janvier.
L’hiver, c’est un point de chauffage où l’on fait la file parce qu’une centrale a été frappée.
L’hiver, c’est un enfant qui dort habillé après une nuit de drones.
Les mères savent ça sans lire de dépêche. Elles remplissent les bouteilles. Elles gardent les lampes frontales près du lit. Elles écoutent le bourdonnement au loin et comptent jusqu’au silence.
À New York, Zelensky a aussi vu Emmanuel Macron, sur la défense aérienne d’hiver, rapporte Eurasia Review. Ce n’est pas une coïncidence d’agenda. C’est la vraie échéance.
Je l’avoue, cette partie-là me fatigue. Pas la guerre à décrire. La distance entre la tribune et l’immeuble de Kyiv.
Là-bas, l’hiver ne se prédit pas. Il se prépare.
Le Kremlin a déjà répondu
Moscou ou rien
Il y a une voix qu’on n’entend pas dans l’optimisme du 22. Celle du Kremlin.
Le porte-parole Dmitri Peskov a qualifié d’« impossible » une rencontre à Miami. Poutine ne verrait Zelensky qu’à Moscou, une condition que Kyiv a rejetée, rapporte le Kyiv Post.
Moscou, selon le même article, n’attend pratiquement aucun progrès vers la fin de la guerre avant le sommet de décembre.
Aucun progrès attendu
Relisez ces deux phrases côte à côte. Washington dit : plus tôt que vous pensez. Moscou dit : rien avant décembre.
Un des deux se trompe.
Ce n’est pas celui qui tire.
La rencontre prévue entre Marco Rubio et Sergueï Lavrov, le 23 septembre, n’y change rien sur le fond tant que le Kremlin fixe le lieu, l’ordre du jour et le prix. Le prix, surtout.
Et pourtant, la phrase qu’on retient à l’ouest, c’est celle de la tribune. Parce qu’elle fait du bien. Parce qu’elle ne demande rien.
Le Kremlin ne prédit pas. Il pose ses conditions.
Invité ou convoqué
Une place à Doral
Revenons à la question que Trump n’a pas voulu trancher. Qu’est-ce qu’une invitation de Poutine au G20 voudrait dire ?
Miami, c’est un sommet économique des plus grandes puissances.
Miami, c’est un complexe de golf qui appartient au président hôte.
Miami, c’est un décor que le Kremlin utiliserait pendant des mois.
Un homme visé par un mandat pour des enfants déplacés, accueilli sans condition dans un club privé, ce serait une réhabilitation gratuite.
Ce qui changerait tout
Il existe une autre version. Poutine convoqué, pas invité. Une rencontre à trois fixée d’avance, un ordre du jour écrit, une trêve vérifiable signée avant la photo.
C’est exactement ce que demande Zelensky. Une table où l’on décide.
La différence entre les deux versions ne tient pas dans le carton. Elle tient dans ce qu’on exige avant de l’envoyer.
Si Trump veut que sa prédiction pèse, il a un acte à poser. Un seul. Conditionner la place de Doral à une trêve réelle, et tirer enfin le levier des 100 %.
Un invité vient poser. Un convoqué vient signer.
Ce qu'une prédiction nous doit
Le juge, c’est le calendrier
Je ne reproche pas à Trump d’espérer.
Je lui reproche de parler comme si l’espoir était une politique.
Son bon coup de septembre existe : une loi de sanctions signée. Son mauvais coup est à côté : une prédiction sans date, et une invitation qu’il refuse de conditionner.
Un acte, un verdict. L’un n’efface pas l’autre.
La question
Le 3 novembre, les Américains voteront. Le 14 décembre, Doral ouvrira ses portes. Entre les deux, l’Ukraine aura déjà allumé ses génératrices.
À partir de combien de prédictions ratées accepterons-nous encore d’appeler ça de l’espoir plutôt qu’un calendrier qui glisse ?
La paix viendra peut-être. Personne ne peut l’exclure.
Mais elle viendra par une signature vérifiée, pas par un adverbe.
Et d’ici là, l’hiver sera entré dans les appartements de Dnipro sans rien avoir lu.
L’hiver n’attendra pas l’invitation de Miami.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Anadolu — déclarations de Zelensky après la rencontre avec Trump à New York, 22 septembre 2026
Sources Secondaires :
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