Pas la paix
Premier mot à décoder : cadre de sécurité. Vous entendrez « accord ». Ce n’en est pas un. Pas au sens où on l’imagine.
Ce n’est pas la paix. Al-Charaa l’a dit lui-même mardi : personne ne parle de paix durable pour l’instant.
Ce n’est pas le Golan. Sur ce plateau, il refuse toute discussion. Territoire syrien, reconnu comme tel par l’ONU, selon lui.
Ce n’est pas une normalisation. C’est une mécanique de lignes, de zones, de troupes et de ciel.
Trois étages
Le président syrien décrit un escalier. Premier étage : Israël se retire des terres où il est entré après la chute d’Assad, le 8 décembre 2024, et revient aux positions de 1974.
Deuxième étage : les arrangements de sécurité. Troisième, peut-être : la paix durable. Chaque marche dépend de la précédente.
Son ministre des Affaires étrangères, Assaad al-Chaibani, a décrit le contenu, rapporte le Times of Israel. Plusieurs zones de sécurité côté syrien. Une zone tampon où seule l’ONU serait présente. D’autres où l’armée syrienne se déploierait plus ou moins lourdement.
Autrement dit, une carte en couches. Plus on s’approche de la ligne, moins il y a de soldats syriens.
Un cadre de sécurité, c’est la paix remise à plus tard.
La règle de 1974
31 mai 1974
La règle a cinquante-deux ans. Le 31 mai 1974, Israël et la Syrie s’entendent sur le désengagement de leurs forces au Golan.
Le même jour, le Conseil de sécurité crée par sa résolution 350 une force d’observation, la FNUOD. Sa mission, selon l’ONU : maintenir le cessez-le-feu, surveiller les zones de séparation et de limitation.
Une zone de séparation, c’est une bande où aucune des deux armées ne se tient. Une zone de limitation, c’est un plafond. Tant d’hommes. Tant de chars. Pas plus.
La ligne a tenu des décennies. Même la guerre civile syrienne ne l’a pas effacée, même si l’ONU y a noté des violations et une montée de l’activité militaire.
Une ligne que plus personne ne garde
Puis le 8 décembre 2024. Assad tombe. L’armée israélienne franchit la ligne.
Selon le MP-IDSA, institut de défense indien, elle occupe la zone tampon, prend le sommet syrien du mont Hermon et bâtit neuf installations militaires et postes d’observation.
Revenir à 1974, dans la bouche de Damas, veut donc dire une chose précise. Rendre ces positions. Quitter la montagne.
1974 n’est pas un souvenir. C’est la facture.
L'Hermon vu du palais
Le 25 août, au sud
Le mécanisme tient dans une montagne.
Le 25 août, Israël Katz visite les positions israéliennes du sud syrien. Il parle de menaces jihadistes. L’armée restera, dit-il, tant qu’elles dureront.
Le 9 septembre, Benyamin Netanyahou prend la parole depuis le passage de l’Hermon, en territoire syrien, rapporte This is Beirut. Damas dénonce une atteinte à sa souveraineté.
Une source politique israélienne citée par le site Walla va plus loin : le gouvernement ne voit aucune raison de quitter la zone tampon, qu’elle qualifie d’atout de sécurité vital.
Le levier
L’Hermon, c’est la hauteur. D’en haut, on voit la plaine, les routes, la capitale.
L’Hermon, c’est la monnaie. Le MP-IDSA l’écrit sans détour : ces positions donnent un levier à la délégation israélienne et affaiblissent celle de Damas.
L’Hermon, c’est la patience. Tant qu’Israël le tient, le temps travaille pour lui.
Et pourtant, chaque mois de plus sur le sommet offre à Damas son meilleur argument devant les caméras de New York.
Qui cède le premier ?
Une montagne ne négocie pas. Elle attend.
Ce qu'Israël exige
La plaidoirie la plus forte
Il faut donner à Israël sa meilleure plaidoirie. La voici, telle que ses dirigeants et ses analystes la défendent.
Israël veut garder l’Hermon. Katz l’a dit : pas de retrait du sommet ni de la zone de sécurité tant que la menace persiste.
Israël veut garder le ciel. Le commentateur israélien Ehud Yaari, cité par This is Beirut, juge l’accès libre à l’espace aérien syrien essentiel aux opérations régionales d’Israël, jusqu’en Irak et en Iran.
Israël veut garder la main sur l’armée syrienne. Le MP-IDSA rapporte la demande d’un sud démilitarisé, de limites aux missiles et aux drones, d’une zone d’exclusion aérienne.
Israël veut garder la Turquie à distance. Pas d’avions de combat turcs. Pas de défense antiaérienne turque. Pas de base permanente.
Le 18 août, à Abou al-Douhour
Le 18 août 2026, l’aviation israélienne frappe la base d’Abou al-Douhour, dans la province d’Idlib. Le bureau de Netanyahou affirme que la Syrie s’apprêtait à rompre un statu quo en y laissant des troupes turques se déployer. Damas et Ankara nient tout projet de base permanente.
Yaari résume la doctrine : un arrangement de sécurité complet, sans traité de paix. La souveraineté syrienne jusqu’au sud, mais pas de grandes formations militaires.
Vu de Jérusalem, c’est de la prudence. Vu de Damas, c’est une tutelle.
Israël ne demande pas un voisin. Il demande un glacis.
L'homme qui s'appelait al-Joulani
L’allégeance de 2013
La méfiance israélienne a un nom. Deux, en fait.
En 2013, sous le nom d’Abou Mohammed al-Joulani, l’actuel président dirigeait le Front al-Nosra et prêtait allégeance à Ayman al-Zawahiri, chef d’Al-Qaïda. Le modérateur le lui a rappelé mardi, rapporte le Jerusalem Post.
A-t-il renié cette allégeance ? Pas directement. Il a esquivé. Ces questions appartenaient au passé, a-t-il dit, il y avait répondu maintes fois, il était alors d’un autre âge.
Treize ans en 2001
Sur le 11 septembre, il a été net. Il n’avait rien à y voir. Il avait 13 ans.
La règle de ce texte est simple : un pouvoir se juge à ses actes, passé compris. Le passé d’al-Charaa n’est pas un détail de biographie. C’est une donnée de sécurité pour son voisin.
Le MP-IDSA relève d’autres faits qui nourrissent la méfiance. Un projet d’armée de 200 000 hommes qui intégrerait des combattants étrangers. Et, le 16 août 2026, des soldats syriens filmés près de la citadelle de Damas en train de scander des menaces contre les Juifs.
Et pourtant, le même homme a obtenu de Washington la levée de sanctions et une poignée de main de Trump à New York, photographiée le 22 septembre. Washington a fait un pari. Israël refuse de le faire.
On peut changer de nom. Pas d’archives.
Soueïda, la plaie du sud
Des affrontements depuis 2025
Soueïda est le cœur de la minorité druze de Syrie. Une communauté serrée. Des membres vivent aussi au Liban. D’autres en Israël.
En 2025, des combats y opposent des groupes druzes et les forces gouvernementales. Israël intervient au nom de la protection des Druzes. Il frappe encore des cibles gouvernementales en mars 2026, selon une dépêche de Reuters citée par le MP-IDSA.
Au début de septembre 2026, de nouveaux heurts entre la Garde nationale druze et les forces syriennes font au moins dix blessés, rapporte This is Beirut. Le cheikh Hikmat al-Hijri, chef spirituel druze, réclame l’autonomie de la province.
Des deux côtés de la clôture
Il y a des familles druzes des deux côtés de la ligne. Il y a des téléphones qui sonnent tard, quand les nouvelles de Soueïda tombent. Il y a des mères qui ne dorment pas avant d’avoir entendu la voix d’un fils.
Israël propose un corridor humanitaire vers Soueïda, selon le MP-IDSA. Pour Israël, c’est une protection. Pour Damas, c’est une brèche. Même mot. Deux cartes.
Yaari nuance pourtant : Israël ne cherche pas à étendre un droit de protection aux Druzes de Syrie. Il veut une entente où les milices druzes locales tiennent la province. Haid Haid, chercheur à Chatham House, décrit le statu quo : Damas ne pousse pas pour reprendre Soueïda par la force.
Qui protège qui ?
Dans les propos rapportés mardi soir, Soueïda n’apparaît pas.
Protéger une minorité, c’est aussi tenir une province.
L'Iran, l'invité absent
Un couloir dans le ciel
Pourquoi Israël tient-il tant au ciel syrien ? Regardez une carte. Entre Israël et l’Iran, il y a la Syrie et l’Irak.
Le MP-IDSA range parmi les demandes israéliennes un corridor aérien vers l’Iran. Un ciel syrien fermé par une défense antiaérienne turque, c’est une route coupée.
Le régime iranien reste une menace régionale, et ses relais n’ont pas disparu. Yaari affirme que le Hezbollah et les Gardiens de la révolution cherchent à reprendre pied dans le sud syrien. Des responsables israéliens notent une hausse des tentatives de contrebande d’armes du Hezbollah depuis la Syrie, selon le MP-IDSA.
Voilà l’intérêt israélien sous sa forme la plus solide. Ce n’est pas la Syrie d’aujourd’hui. C’est ce qui pourrait y revenir demain.
Ce que Damas a déjà lâché
Voici le fait qui dérange la lecture hostile à Damas. Assad était l’allié de Téhéran. Son successeur ne l’est pas.
Au Liban, les autorités ont démantelé une cellule de fidèles d’Assad entraînés dans un camp du Hezbollah pour frapper la côte syrienne, rapporte This is Beirut.
Israël a donc, au nord, un voisin sorti de l’orbite iranienne. Et pourtant, c’est l’Iran qui justifie le ciel ouvert au-dessus de lui.
La même semaine, à New York, Américains et Iraniens se parlaient par intermédiaires, selon Anadolu. La carte régionale bouge plus vite que les soldats de l’Hermon.
L’Iran n’est pas à la table. Il est dans chaque clause.
Et si 90 % ne valait rien
La voix d’un seul camp
Faisons l’avocat du diable. Deux fois, dans les deux sens.
Et si le chiffre ne mesurait qu’une voix ? Aucun négociateur israélien ne l’a confirmé. Une partie intéressée établit ce qu’elle dit, jamais le fait.
Et si le chiffre mesurait les pages, pas les lignes rouges ? Dans un accord de sécurité, les 10 % restants peuvent contenir l’Hermon, le ciel et Soueïda. Autrement dit, tout.
Et si le chiffre était déjà périmé ? Selon la source israélienne citée par Walla, les efforts pour conclure n’ont pas abouti.
Le calendrier du 27 octobre
Et si le chiffre servait surtout New York ? Dire 90 % devant l’Atlantic Council, c’est poser Damas en partie raisonnable, et Israël en partie qui recule.
Et si le chiffre attendait une élection ? Les législatives israéliennes sont prévues le 27 octobre, selon une analyse traduite par The Syrian Observer. Une source syrienne proche du pouvoir a dit à i24NEWS que Damas ne signerait rien tant que Netanyahou reste premier ministre.
Rendre l’Hermon à un mois du scrutin, pour un premier ministre en campagne…
Cinq hypothèses. Aucune ne prouve que le chiffre est faux.
Toutes prouvent qu’il ne se vérifie pas.
Un chiffre invérifiable n’est pas un faux. C’est une arme.
Et si 90 % valait tout
Presque tout, dès janvier
Retournons l’argument.
Assaad al-Chaibani a affirmé, rapporte le Times of Israel, que vers le début de l’année les deux délégations s’étaient entendues sur papier sur presque tout. L’accord aurait obligé Israël à cesser ses frappes et aurait été lié à son retrait.
Le MP-IDSA compte cinq rondes de négociations entre juillet 2025 et janvier 2026, sous la médiation de l’envoyé américain Tom Barrack. La cinquième a créé un mécanisme conjoint à Amman pour partager du renseignement et désamorcer les incidents.
Le 23 août, en Jordanie
Après la frappe d’Abou al-Douhour, le chef du Mossad, Roman Gofman, rencontre al-Chaibani en Jordanie, le 23 août 2026, selon le MP-IDSA. L’administration Trump avait poussé pour cette rencontre, selon la chaîne israélienne 12, citée par le Times of Israel.
Le chiffre de mardi n’est donc pas tombé du ciel. Il prolonge un « presque tout » que Damas répète depuis des mois.
Et Damas a une chose à montrer : la retenue. Haid Haid note que la Syrie n’a pas riposté aux incursions et répète n’avoir aucune intention hostile. Al-Charaa propose même une commission internationale pour trier les vraies inquiétudes israéliennes des simples perceptions.
Si 90 % vaut tout, les 10 % sont une décision politique. Pas une impossibilité technique.
Le dernier dixième ne s’écrit pas. Il se décide.
Qui gagne, qui paie
Les gagnants du statu quo
Sans signature, Israël garde tout. Le sommet. La zone tampon. La liberté de frapper. Un droit de regard de fait sur la reconstruction militaire syrienne.
Le MP-IDSA estime qu’après la chute d’Assad, les frappes israéliennes ont détruit 80 % des armes lourdes, des radars et des défenses antiaériennes syriennes. Le calcul est simple. Le statu quo prolonge cet avantage.
Damas gagne autre chose : la scène. Le 24 août, Washington a retiré la Syrie de sa liste noire des États parrains, rapporte This is Beirut. Chaque recul israélien raconté à New York grossit ce capital.
Ceux qui paient
Paient d’abord les habitants du sud syrien. Le 3 septembre, l’artillerie israélienne a tiré sur Beit Jinn, au pied de l’Hermon, rapporte This is Beirut. Pour un village, un obus, c’est un bruit qui fait sursauter les enfants et fermer les volets.
L’Observatoire syrien des droits de l’homme recense 1 004 incursions israéliennes dans le sud depuis la chute d’Assad, selon le MP-IDSA. C’est son décompte, à prendre comme tel.
Paient aussi les Druzes, pris entre un État qui veut revenir et un voisin qui veut une zone tampon. Et les communautés du nord d’Israël, au nom desquelles Katz dit tenir la montagne.
Perd l’Iran, si l’accord se signe. Perd la Turquie, si les clauses israéliennes passent.
Le statu quo n’est pas neutre. Il a des bénéficiaires.
Ce que le chiffre ne dit pas
Le Golan, hors du calcul
Première limite : le Golan n’est pas dans l’accord. Al-Charaa l’a répété mardi. Aucun président, syrien ou américain, ne peut l’abandonner, selon lui.
Il a raconté une blague faite à Trump à la Maison-Blanche : pourquoi ne pas donner le New Jersey aux Israéliens, puisque le plateau ne lui appartient pas ? La blague est drôle. Le dossier, non.
Trump a reconnu la souveraineté israélienne sur le Golan. Damas la rejette. Un cadre de sécurité peut contourner ce désaccord. Il ne peut pas le dissoudre.
Aucun document sur la table
Personne n’a publié le texte.
Personne n’a publié la carte des zones.
Personne n’a publié la liste des conditions israéliennes ajoutées à la dernière étape, s’il y en a eu.
Deuxième limite, donc : ce décryptage lit des déclarations. Celles d’un président, d’un ministre, de sources anonymes, d’analystes. Aucune n’est le document.
Je l’avoue : j’aurais aimé croire au chiffre. Il est rond, rassurant, presque fini. C’est exactement pour ça qu’il faut s’en méfier.
Un accord invisible se juge à ce qui bouge sur le terrain.
Mercredi matin, la tribune
Le 23 septembre, 9 h
Ce mercredi, al-Charaa doit ouvrir la séance du matin du débat général de l’Assemblée générale, selon le programme publié par The New Arab. L’Iranien Massoud Pezeshkian doit parler peu après.
Au moment d’écrire ces lignes, aucune dépêche ne rapporte encore ce discours. On saura bientôt s’il répète le chiffre devant l’Assemblée, ou s’il le laisse dans le salon de l’Atlantic Council.
Il ne dit pas tout. Il ne signe rien. Il ne tient pas le sommet qu’on voit depuis son palais.
Le dixième qui manque
Le chiffre restera ce qu’il est : un levier diplomatique, une vérité partielle, peut-être une vérité tout court. Les faits, eux, sont sur la montagne.
Avant d’applaudir ou de rejeter ce pourcentage, exigerons-nous de voir le texte, la carte et les signatures ?
Le matin, depuis Damas, on voit encore l’Hermon. Les soldats aussi.
Dix pour cent. Une montagne dedans.
Quatre-vingt-dix pour cent d’accord, et l’Hermon dans les dix autres.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Anadolu — briefing du matin, négociations Syrie-Israël à près de 90 %, 23 septembre 2026
Nations unies — fiche de la FNUOD, résolution 350 du 31 mai 1974, consultée le 23 septembre 2026
Sources Secondaires :
Yeni Şafak — les 90 % d’al-Charaa et la souveraineté sur le Golan, 23 septembre 2026
MP-IDSA — lignes de fracture Israël-Syrie et exigences israéliennes, 16 septembre 2026
This is Beirut — reprise des pourparlers, Hermon et Soueïda, septembre 2026
Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.