Les sources officielles
Euronews a joint des sources officielles ukrainiennes. Elles ont démenti.
Un démenti de Kyiv, seul, ne prouve rien. Le pouvoir mis en cause établit ce qu’il dit, jamais le fait. Je le tiens pour ce qu’il est : une déclaration.
Mais il existe plus solide qu’un démenti. Il existe un texte de loi.
Et pourtant, la rumeur n’a jamais eu besoin de lire un texte de loi pour tenir.
Le 16 janvier 2026
La loi ukrainienne 4502-IX, adoptée le 18 juin 2025 et signée le 15 juillet 2025, est entrée en vigueur le 16 janvier 2026, selon le cabinet Baker McKenzie. Elle ouvre la citoyenneté multiple aux Ukrainiens ordinaires.
Aux Ukrainiens ordinaires. Pas aux juges. Pas aux titulaires de charges publiques, précise le Centre d’études orientales de Varsovie. Euronews le rappelle : les responsables publics ne peuvent pas cumuler les nationalités.
Avant cette loi, c’était plus strict encore. Lead Stories note qu’en 2019, année de son élection, comme en 2025, un responsable public ne pouvait détenir qu’un passeport ukrainien.
Un président muni d’un passeport étranger serait donc hors la loi dans son propre pays. Le faussaire n’a pas lu la loi. Ou il pariait que personne ne la lirait.
Le faux ignore la loi. Il parie sur notre fatigue.
La fabrique a laissé ses empreintes
Un pays disparu en 1991
Le faux passeport d’Olena Zelenska donne comme lieu de naissance la République socialiste soviétique d’Ukraine.
Un détail. Un détail qui trahit.
Les documents officiels délivrés aux personnes nées en Ukraine avant l’indépendance indiquent l’Ukraine, rappelle Euronews. Pas une république soviétique qui a existé de 1922 à 1991, et qui n’existe plus.
Je lis dans ce lapsus une géographie. L’Ukraine y est rangée dans une case soviétique, comme si l’indépendance n’avait jamais eu lieu. C’est mon interprétation. Le document, lui, reste faux sans elle.
Un modèle trouvé en ligne
Euronews a soumis l’une des images au détecteur Hive Moderation. Résultat : une image générée par intelligence artificielle.
Le document semble aussi avoir été fabriqué à partir d’un spécimen publié en ligne par une institution européenne, précise la vérification.
Un spécimen public. Un visage public. Un logiciel public.
Rien de secret dans cette fabrique. Tout traîne à portée de main, et c’est précisément ce qui la rend inquiétante.
Le faux s’assemble avec des pièces que tout le monde ramasse.
Juin 2023, la première pièce
Le 19 juin à Tel-Aviv
Pour comprendre septembre 2026, il faut reculer de trois ans.
Le 19 juin 2023, Olena Zelenska est en Israël. Elle rencontre Michal Herzog et le président Isaac Herzog à Tel-Aviv, selon Ukrinform. La conversation porte sur les enfants frappés par la guerre et sur le traitement des traumatismes.
Elle visite aussi l’hôpital pour enfants Safra, pour voir comment Israël soigne les blessures psychologiques des plus jeunes. Un voyage de travail. Documenté. Public.
Dans les publications prorusses relevées par Euronews, ce voyage devient de belles vacances, pendant que son mari parcourt le monde pour mendier des armes. Des enfants traumatisés d’un côté. Des vacances inventées de l’autre.
Expiré la veille
Dans les jours qui suivent, des chaînes Telegram diffusent un passeport israélien à son nom. Le Centre de lutte contre la désinformation, rattaché au Conseil de sécurité ukrainien, publie sa réfutation en juin 2023.
Date de délivrance : 19 juin 2023. Date d’expiration : 18 juin 2023.
Un passeport qui expire la veille de sa délivrance.
Le Centre relève aussi des polices différentes sur une même page : les dates et les inscriptions auraient été découpées dans d’autres documents. La photo, elle, venait de la chaîne Telegram de la première dame.
Le document était périmé avant même d’exister.
L'hébreu écrit à l'envers
Une langue qui se lit de droite à gauche
StopFake, le 21 juin 2023, a poussé l’examen plus loin. Ses journalistes ont consulté une personne de langue maternelle hébraïque.
Presque toutes les rubriques en hébreu étaient mal écrites : prénom, nom, nationalité, lieu de naissance.
La raison tient en une ligne. L’hébreu s’écrit de droite à gauche. Le faussaire l’a écrit dans l’autre sens.
StopFake en tire une déduction prudente : les auteurs parleraient une langue qui s’écrit de gauche à droite. C’est une inférence. Elle ne désigne personne. Elle écarte seulement l’idée d’un document sorti d’un bureau israélien.
Seul Jérusalem tenait debout
Un seul mot hébreu était juste : Jérusalem, la ville de délivrance supposée.
Le faussaire ne connaît pas l’hébreu.
Le faussaire ne connaît pas l’ordre des dates.
Le faussaire connaît parfaitement le soupçon qu’il vend.
Et pourtant l’image a circulé, puis recirculé, puis changé de visage.
Il dénonçait une appartenance dans une langue qu’il ignorait.
Décembre 2025, le compte qui riait
Le 11 décembre sur X
Deuxième vague. Cette fois, c’est le président lui-même.
Le 11 décembre 2025, un compte X publie un faux passeport israélien au visage de Volodymyr Zelensky, selon Lead Stories. Le compte se présente comme parodique. Il demande qu’on lui explique l’image.
Le même jour, un autre compte relie l’image à la perquisition de l’appartement d’Andriy Yermak, proche conseiller du président, par le Bureau national anticorruption. À la date de la vérification, le Bureau n’avait publié aucun détail des objets trouvés.
Un vrai événement. Une fausse pièce. Le lien se fait tout seul dans la tête de celui qui défile.
Quatre caractères de trop
Lead Stories relève deux erreurs. La première saute aux yeux : le site officiel de la présidence écrit Zelenskyy en anglais, avec deux y. Le faux n’en met qu’un.
La seconde est plus technique. La zone de lecture automatique, en bas de page, suit une norme de l’Organisation de l’aviation civile internationale. Elle répète le code du pays émetteur. Un vrai passeport israélien y porterait ISR.
Le faux porte 4UKR.
Le faussaire voulait glisser deux nationalités dans une seule ligne. La norme n’en connaît qu’une par document.
La machine qui lit les passeports n’aurait pas été dupe.
Avril 2026, l'agent secret
Du compte parodique au compte complotiste
Troisième vague. En avril 2026, la même image refait surface sur Instagram, X et Facebook, selon Snopes et Euronews.
Snopes, le 9 avril 2026, retrace l’origine au compte parodique de décembre, suspendu depuis par X. Il n’a trouvé aucune version antérieure de cette image. Son verdict : née comme satire.
Le compte Instagram qui la relance se décrit lui-même comme un compte de théories du complot. Il ne cache rien. Il l’affiche.
Snopes précise un détail qui compte : la faille du code 4UKR n’apparaît que dans les versions complètes, plus anciennes. L’image d’avril, largement recadrée, l’a perdue en route.
Un vieux mythe recyclé
La légende d’avril présente Zelensky comme un agent du renseignement israélien. Sa mission supposée : pousser l’Europe vers sa propre destruction.
Le texte ajoute une étiquette psychiatrique injurieuse et un vieux mythe complotiste sur l’origine des Juifs d’Europe de l’Est. Nous ne le reproduisons pas.
La satire de décembre est devenue, en quatre mois, une dénonciation. Même image. Autre légende. Autre public.
Recadrer une image, c’est parfois couper la preuve.
Le soupçon le plus vieux d'Europe
La double allégeance
Il faut nommer ce que ces images font. Pas ce qu’elles montrent. Ce qu’elles font.
Elles réactivent un soupçon ancien : le dirigeant juif ne serait jamais tout à fait de son pays. Il servirait ailleurs. Il obéirait à d’autres.
Ce soupçon porte un nom dans l’histoire européenne : l’accusation de double allégeance. Elle a traversé les siècles en transformant des voisins en étrangers, et des citoyens en suspects.
Le faux passeport lui donne un support moderne. Un document. Un tampon. Une photo d’identité. Le vieux soupçon enfile un costume administratif.
Les ficelles
La légende parle de parrains au sommet de l’État.
La légende parle de ficelles tirées dans l’ombre.
La légende ne prononce jamais le mot. Elle n’en a pas besoin. Elle signe en hébreu.
C’est le mécanisme complet : le passeport comme preuve, les ficelles comme système, la salutation comme signature. Le lecteur fait le reste. Il complète seul ce que l’auteur a laissé en blanc, et quand il a fini de compléter…
Je l’avoue, c’est ce passage qui me pèse le plus. Pas le faux. La facilité avec laquelle on le termine pour lui.
Le faussaire laisse un blanc. Le préjugé le remplit.
Le prétexte retourné
Février 2022
En février 2022, au lancement de l’invasion à grande échelle, Vladimir Poutine a promis de démilitariser l’Ukraine et de la purger d’une idéologie qu’il associait au régime hitlérien, rappelle Euronews.
L’Ukraine aurait donc été, pour le Kremlin, un pays à nettoyer de l’extrême droite.
Les faux passeports racontent l’inverse. L’Ukraine serait tenue par Israël.
Les deux récits ne peuvent pas être vrais en même temps. Ils peuvent servir en même temps.
Le petit-fils
Zelensky est le petit-fils d’un survivant de la Shoah, rappelle Euronews. Il a des origines juives. Il a déjà répondu aux attaques du Kremlin contre ses origines religieuses.
En 2022, juste avant l’invasion, il s’adressait aux Russes, en russe. Il leur parlait de son grand-père, fantassin de l’armée soviétique pendant toute la guerre, mort colonel dans une Ukraine indépendante.
Deux récits contraires. Une même cible. Le premier a servi à justifier des chars. Le second sert à décourager des alliés.
Aucune source ne relie le second récit au Kremlin. La contradiction, elle, est documentée.
Le prétexte change de sens. La cible ne bouge pas.
Aucune signature n'est établie
Ce que Kyiv affirme
Qui a fabriqué ces images ? Voici ce que le dossier permet d’écrire. Rien de plus.
En 2023, le Centre de lutte contre la désinformation parle de chaînes Telegram ennemies. Ukrinform parle de médias du Kremlin et de chaînes Telegram favorables à la guerre. StopFake y voit une nouvelle tentative de la propagande du Kremlin contre la famille présidentielle.
Ce sont des sources ukrainiennes. Elles établissent ce qu’elles observent. Elles ne sont pas neutres. Un État agressé qui désigne son agresseur reste une partie.
Lead Stories, en décembre 2025, écrit que l’affaire correspond au schéma d’autres fausses déclarations liées à des acteurs russes. Un schéma. Pas une signature.
Ni Storm-1516, ni Doppelgänger
Euronews décrit un mode opératoire courant dans les réseaux prorusses. Elle ne nomme aucune opération.
Aucune source lue ne rattache ces passeports à Storm-1516, à Doppelgänger ou à Matriochka. Ni Viginum, ni EUvsDisinfo, ni Microsoft, ni un chercheur identifié.
Aucune source lue ne nomme le compte qui a lancé la vague de septembre. La vérification ne précise pas non plus la langue de la publication.
Pour septembre 2026, aucune attribution n’est établie. Le procureur s’arrête là où s’arrête la preuve.
Ce n’est pas de la prudence molle. C’est la seule façon de ne pas faire, à l’envers, ce que fait le faussaire.
Le mode opératoire est connu. L’auteur, lui, reste sans visage.
L'objection de la blague
Un compte parodique
La meilleure objection mérite sa forme la plus forte. La voici.
L’image de Zelensky est née sur un compte parodique, selon Snopes. Quelques milliers de vues. Une plaisanterie de mauvais goût. En parler, c’est l’amplifier. Et accuser Moscou sans preuve, c’est reproduire la méthode qu’on dénonce.
Sur le dernier point, l’objection a raison. Je l’accorde sans réserve. D’où la section précédente, et ses trous assumés.
Ce que la parodie devient
Sur le reste, elle a tort. Le jour même, en décembre, un autre compte présentait l’image comme une trouvaille de perquisition. En avril, un compte complotiste en faisait un agent secret. En septembre, une page Facebook en faisait une patrie de choix.
Une parodie qui change trois fois de légende n’est plus une parodie. C’est une matière première.
Et l’amplification a déjà eu lieu. Euronews parle de milliers de vues. Le silence ne les efface pas. La vérification, parfois, les rattrape.
Et pourtant, on continuera d’entendre que ce n’était qu’une blague. Une blague qui voyage depuis trois ans avec les mêmes bagages ?
Une blague qu’on recycle cesse d’être une blague.
Quatre vagues, un seul patron
Un vrai voyage, un faux document
Mettons les pièces côte à côte, dans l’ordre.
Chaque fois, il y a un fait réel qui sert d’ancrage. Un voyage en Israël en 2023. Une perquisition en 2025. Une loi sur la citoyenneté en 2026.
Chaque fois, il y a un document fabriqué qui sert de preuve. Un collage de polices en 2023. Une image générée en 2026.
Chaque fois, il y a une erreur qui trahit la fabrique. Une date d’expiration. Un code 4UKR. Une république disparue.
Chaque fois, il y a une légende qui oriente la lecture. Une fuite préparée. Un agent secret. Une patrie de choix.
Chaque fois, il y a une cible plus large que la personne. Le Centre ukrainien parle de méfiance envers l’État. Euronews parle du soutien des alliés.
La cible n’est pas Zelensky
Euronews résume le patron : un passeport fabriqué, un scandale inventé avec des éléments réels, pour miner l’appui des alliés à l’Ukraine pendant que la guerre russe continue.
L’outil a changé. En 2023, des polices découpées. En 2026, une image générée. Le patron, lui, n’a pas bougé d’un millimètre.
Trois ans. Quatre vagues. Une même page de données.
Le soldat dans sa tranchée ne lira jamais ces passeports. Le député européen qui vote une aide, peut-être. L’électeur qui l’élit, sûrement.
L’outil se modernise. Le soupçon, lui, reste ancien.
Ce qui reste à établir
Les noms manquants
Il reste des trous dans ce dossier. Un procureur les écrit au lieu de les combler.
On ne sait pas qui a publié le message de septembre.
On ne sait pas dans quelle langue il a d’abord circulé.
On ne sait pas combien de comptes l’ont repris, ni s’ils se coordonnaient.
On ne sait pas qui a fabriqué la version de 2023, au-delà de ce qu’en disent les institutions ukrainiennes.
Ces réponses appartiennent aux plateformes, aux enquêteurs, aux services qui ont les données. Elles ne sont pas publiées.
La date à lire
Ce que l’on sait tient en peu de mots. Les documents sont faux. La loi interdit le cumul aux responsables publics. Le soupçon qu’ils portent est vieux de plusieurs siècles.
Le passeport de 2023 expirait la veille de sa délivrance. Le soupçon qu’il transportait n’a pas de date d’expiration.
Devant le prochain passeport trop commode, qui de nous prendra trente secondes pour lire la date avant de partager ?
Trente secondes. Une date. Un code en bas de page.
C’est peu. C’est exactement ce que le faussaire parie qu’on ne fera pas.
Le passeport a expiré. Le soupçon, non.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Euronews, The Cube — faux passeports israéliens attribués à Zelensky et Zelenska, 22 septembre 2026
Lead Stories — faux passeport israélien de Volodymyr Zelensky, décembre 2025
Sources Secondaires :
Snopes — retour de l’image et origine parodique, 9 avril 2026
StopFake — les erreurs d’hébreu du faux passeport d’Olena Zelenska, 21 juin 2023
Ukrinform — faux passeport et visite d’Olena Zelenska en Israël, juin 2023
Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.