Le compte qu’il a donné lui-même
Ce n’est pas un journaliste qui a fait le décompte. C’est lui.
Il a promis de porter l’esprit de la Charte jusqu’au bout. Chacun des cent jours. Puis il a parlé du 1er janvier. Ce jour-là, il ne sera plus secrétaire général. Il a juré de continuer, où qu’il soit.
Un homme qui compte ses jours à voix haute. Devant 193 États membres. Ça ne se fait pas par accident.
Le compte change tout. Chaque phrase devient un testament. Chaque silence aussi.
Le 31 décembre, sans filet
Son mandat finit le 31 décembre. Point. Si la course déborde sur janvier, rien n’est prévu. Geneva Solutions le rappelle.
Cent jours pour un homme qui part. Cent jours pour un Conseil qui ne choisit pas. Cent jours pour une caisse qui tousse.
Le premier compte est personnel. Le second est politique. Le troisième est comptable. Les trois tombent le même soir.
Cent jours, c’est un compte à rebours sans successeur.
Il a nommé l'invasion
Le mot juste, le 22 septembre
Il a nommé l’invasion. À la tribune, Guterres a parlé de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie. Une guerre brutale. Une violation flagrante de la Charte.
Pas « la crise ». Pas « les deux parties ». L’invasion, et son auteur.
Il a nommé les civils frappés loin du front. Les maisons. L’énergie, l’eau, les transports, visés à répétition. Il a ajouté que des zones de Russie sont aussi touchées depuis peu. Le fait est dans son texte. Il l’a mis au second rang, derrière l’Ukraine.
C’est le Guterres qu’on peut défendre. Il ne se cache pas derrière le vocabulaire de l’agresseur.
Istanbul, 22 juillet 2022
Il y a aussi le Guterres qui négocie. Le 22 juillet 2022, à Istanbul. Avec Recep Tayyip Erdoğan, il préside une signature. L’Initiative céréalière de la mer Noire. Le ministre russe à un bout de la table. L’ukrainien à l’autre, selon l’ONU.
Le plan ouvrait la route au grain ukrainien. Il ouvrait aussi la route aux engrais et aux aliments russes. C’était la contrepartie. L’ONU l’a écrit noir sur blanc.
Et pourtant, c’est l’acte le plus concret de sa décennie. Des navires qui partent. Quand tout le reste bloque.
Nommer l’agresseur, puis s’asseoir quand même à sa table.
Gaza et l'article 99
Le 6 décembre 2023
L’article 99. Une arme rare. Elle permet au secrétaire général de saisir le Conseil d’une menace contre la paix. Guterres l’a invoqué le 6 décembre 2023, pour Gaza. Selon ONU Info, c’était la première fois depuis son entrée en fonction en 2017.
Il réclamait un cessez-le-feu humanitaire. Il écrivait que le bilan humain s’était accumulé en trop peu de temps.
Deux jours plus tard, le 8 décembre, une résolution demandait ce cessez-le-feu. Les États-Unis ont opposé leur veto, selon l’ONU.
Deux jours. Le temps de lire la lettre.
Ce que la salle a entendu cette année
Le 22 septembre 2026, il est revenu sur Gaza. Près de trois ans après les attaques du Hamas du 7 octobre 2023. Il a parlé d’une ampleur de morts et de destruction sans équivalent. Rien de pareil en dix ans de mandat.
Il a rappelé les mesures conservatoires contraignantes de la Cour internationale de Justice. Il a dénoncé la colonisation en Cisjordanie occupée. Les déplacements. Le spectre d’un nettoyage ethnique.
Le même matin, le président de l’Assemblée, Khalilur Rahman, a donné un chiffre. Plus de 70 000 morts à Gaza. Des milliers d’enfants.
Chez les parents de Gaza, on ne compte plus en résolutions. On compte les enfants qui restent. Les sacs de farine. Les nuits sans bruit, s’il y en a.
Il a tout dit. Il n’a rien arrêté.
L’article 99 sonne l’alarme. Le veto coupe le courant.
Le toit du monde qui fond
Le Népal, il y a trois ans
Il y a trois ans, au Népal, il a parlé des glaciers. Ils fondaient plus vite. On l’a accusé d’exagérer, a-t-il rappelé à la tribune.
Le même mardi, le président de l’Assemblée évoquait une catastrophe naturelle au Népal et en Chine. Et une réponse collective insuffisante.
Il avait sonné trop tôt. Personne ne dit qu’il avait tort.
Il annonce maintenant un dépassement quasi certain de 1,5 °C. Un El Niño géant arrive.
Un demi-billion contre 34 milliards
Il a posé deux chiffres côte à côte. Depuis l’invasion de l’Ukraine, cinq grandes pétrolières occidentales ont engrangé près d’un demi-billion de dollars de profits. L’aide publique à l’adaptation des pays en développement : 34 milliards. La dernière année connue.
Il a demandé à chaque gouvernement un plan. Sortir des fossiles. Il a comparé les pétrolières au tabac. Il a demandé que les pollueurs paient.
Et pourtant, aucun de ces mots n’a force de loi. Un secrétaire général n’a ni armée ni fisc.
Il a vu la glace fondre. Il n’avait que sa voix.
La caisse qui tousse
Les lumières qui devaient s’éteindre
Plus tôt cette année, Guterres a annoncé un effondrement financier imminent. Les lumières de l’ONU pouvaient s’éteindre avant l’été, avertissait-il, selon PassBlue.
Les lumières ne se sont pas éteintes. L’alerte, elle, a laissé des traces.
En octobre 2025, il proposait déjà un budget 2026 réduit, selon ONU Info. 3,238 milliards de dollars. 15,1 % de moins. 18,8 % de postes en moins. Il avait parlé d’une course vers la faillite.
Derrière ces pourcentages, des bureaux vidés. Des contrats non renouvelés. Des gens qui rangent un badge dans un tiroir.
827 millions, 4,2 milliards
En septembre, Washington a versé 827 millions de dollars, rapporte PassBlue. 725 millions au budget ordinaire. 102 millions au maintien de la paix.
Il reste environ 4,2 milliards d’arriérés américains. Les États-Unis paient 22 % du budget ordinaire.
Un chèque arrive. Une dette demeure. La caisse respire, sans guérir.
Combien de postes vaut un arriéré ?
Il a géré la pénurie. Il ne l’a pas vaincue.
Ce que Trump a obtenu
139 pays à jour
Il faut publier ce qui dérange. Au 14 septembre, 139 des 193 États membres avaient tout payé. Budget ordinaire, en entier. Selon PassBlue, c’est une première depuis 2001 à ce moment de l’année.
La Chine avait versé environ 641 millions de dollars au 1er septembre, selon la même source.
La menace de faillite a fait payer des pays qui traînaient. C’est un fait.
L’austérité qu’on applaudit tout bas
Richard Gowan, de l’International Crisis Group, l’a dit au Council on Foreign Relations. En privé, beaucoup d’États aiment que Trump impose l’austérité.
Voilà le bon coup, s’il y en a un : une pression qui force le ménage. Voilà le mauvais : des arriérés qui serrent la gorge. Pendant que Gaza, le Soudan et l’Ukraine réclament de l’aide.
Le 17 septembre, un responsable du département d’État a posé sa condition, selon l’AFP. Le prochain chef devra ramener l’ONU à la paix et à la sécurité. Loin de ce qu’il appelle une idéologie politisée.
Guterres a répondu d’avance. Le monde n’a pas besoin d’une ONU plus faible.
Le chèque discipline. L’arriéré, lui, punit.
Un Conseil paralysé
Son propre diagnostic
En août, Guterres a parlé au Financial Times. Le Council on Foreign Relations le cite. Son mot : un Conseil pratiquement paralysé.
Les vetos américains et russes bloquent les résolutions, écrit le Council on Foreign Relations.
Le 22 septembre, il a exigé une réforme du Conseil. Il a rappelé que l’Afrique n’y a toujours aucun siège permanent. Il a jugé ce vide injuste et indéfendable.
Le président de l’Assemblée a dit la même chose. L’Afrique à la table. Pas au menu.
Moscou n’est satisfait de personne
Ce Conseil paralysé, c’est celui qui choisira son successeur.
Le 17 septembre, Kirill Logvinov a parlé à Interfax, selon Geneva Solutions. Il dirige les organisations internationales au ministère russe des Affaires étrangères. Aucun candidat ne satisfait Moscou sans ambiguïté, a-t-il déclaré. Il réclame quelqu’un qui ne cède pas à ce qu’il appelle la minorité occidentale.
Le Kremlin mène la guerre condamnée à la tribune. Le même Kremlin tient un veto. Sur le nom du prochain arbitre.
Qui choisit l’arbitre quand l’un des juges mène la guerre ?
Le juge de la succession est l’accusé du discours.
Neuf voix, aucun veto
L’article 97
La Charte tient la procédure en une phrase. L’article 97 dit que le secrétaire général est nommé par l’Assemblée sur recommandation du Conseil.
Dans les faits, il faut neuf voix sur quinze au Conseil. Et aucun veto des cinq permanents. La Chine. Les États-Unis. La France. Le Royaume-Uni. La Russie.
Neuf voix pour exister. Un seul non pour disparaître.
Des bulletins qu’on déchiquette
Les sondages informels se tiennent à huis clos. Chaque membre coche, pour chaque candidat : encourager, décourager, sans opinion.
Aucun représentant du Secrétariat n’est présent. Aucun compte officiel n’est gardé. Le président du Conseil détruit les bulletins à la fin, selon Security Council Report.
Le Danemark, la Grèce et la Lettonie voulaient publier les résultats. Faute de consensus, rien n’est publié. Tout fuit quand même.
Une organisation qui prêche la transparence choisit son chef avec une déchiqueteuse.
On déchiquette les bulletins. On ne déchiquette pas les fuites.
Trois sondages, aucun nom
30 juillet, 21 août
Le 30 juillet, Rebeca Grynspan menait avec 10 votes d’encouragement. Carolyn Rodrigues Birkett suivait avec neuf, selon PassBlue.
Le 21 août, Rodrigues Birkett passait devant avec 8 encouragements. Grynspan et Rafael Grossi en avaient sept chacun.
Personne n’atteignait le seuil de neuf. Près du tiers des bulletins restaient « sans opinion », selon Security Council Report.
18 septembre
Le 18 septembre, Grynspan est revenue en tête avec 9 encouragements, mais aussi cinq votes défavorables. Rodrigues Birkett restait à huit.
Deux votes contre elle pourraient venir de la Chine et de la Russie. Ce sont des sources qui le suggèrent à PassBlue. Personne ne peut le vérifier. Les bulletins des permanents ont encore la même couleur.
Grossi est tombé à cinq. Macky Sall aussi, avec neuf votes défavorables. Olara Otunnu, cinq.
Et pourtant, Grynspan connaît Moscou de près. En 2022, elle dirigeait un groupe de travail de l’ONU, selon l’ONU. Son objet : les engrais et les aliments russes.
Neuf voix ne suffisent pas quand un seul non suffit.
Bachelet, la chute
De deux à un
Michelle Bachelet avait le parcours le plus connu de la liste. Les sondages ne l’ont pas suivie.
Au deuxième sondage, le 21 août, elle avait deux encouragements, selon GWL Voices. Au troisième, un seul, contre 11 votes défavorables, selon PassBlue.
Ancienne présidente du Chili. Ancienne haute-commissaire aux droits de l’homme. Lors d’une conférence au Chili, elle a dit qu’elle ne serait pas secrétaire générale, rapporte Geneva Solutions. Un soulagement, a-t-elle ajouté.
La porte qui ne s’est pas ouverte
Bachelet a rencontré 14 des 15 membres du Conseil. Le quinzième, les États-Unis, ne l’a jamais reçue, selon PassBlue. Malgré les démarches de son équipe. À Washington. À New York.
Quatorze portes ouvertes. Une fermée. Celle qui compte.
Ce n’est pas un procès contre Washington. C’est la mécanique : quand un permanent ne décroche pas, la campagne est déjà finie.
Quatorze rendez-vous ne pèsent pas un seul silence.
Une première femme, peut-être
Neuf hommes depuis 1946
Depuis Trygve Lie en 1946, neuf secrétaires généraux. Neuf hommes, rappelle le Council on Foreign Relations.
En septembre 2025, l’Assemblée a adopté une résolution qui encourage les États à envisager sérieusement des candidates.
Sur les huit candidats en lice, cinq sont des femmes : Grynspan, Rodrigues Birkett, Bachelet, María Fernanda Espinosa et Ivonne A-Baki. Cette dernière, entrée plus tard, n’a obtenu aucun encouragement le 18 septembre.
Plusieurs membres du Conseil ont dit vouloir une première femme, selon l’AFP.
La parité qu’il revendique
À la tribune, Guterres a revendiqué un acte. La parité, pour la première fois. Toute la haute direction. Tous les sièges. Tout le personnel professionnel.
Il a ajouté que l’égalité est une décision. Si l’ONU peut changer, a-t-il dit, les gouvernements aussi.
La décision qui vient ne lui appartient plus.
Il a féminisé l’appareil. Il ne choisira pas qui s’assoit dans le fauteuil.
La parité est faite en bas. Le sommet reste à voter.
L'archive de 1986
Une crise de confiance, déjà
Le président de l’Assemblée a ouvert sa propre allocution par une archive. Il y a quarante ans, il était déjà dans cette salle. Jeune membre du cabinet d’un autre président.
Celui-ci parlait déjà d’une crise de confiance envers les Nations unies.
Quarante ans. La même phrase. La même salle.
Khalilur Rahman a rappelé qu’en 1949, l’Assemblée demandait déjà de freiner la prolifération des programmes. Aujourd’hui, 4 000 mandats restent actifs, selon lui.
2016, onze voix au plancher
L’histoire de la succession se répète aussi, mais à l’envers.
En 2016, Guterres s’est détaché vite. Il n’est jamais descendu sous 11 encouragements dans les sondages, selon Security Council Report. En 2006 et en 2016, le dernier sondage a eu lieu début octobre.
Il y a dix ans, un nom sautait aux yeux. Cette année, trois sondages n’en ont produit aucun.
Un seul Latino-Américain a dirigé l’ONU, Javier Pérez de Cuéllar, de 1982 à 1991. Cette fois, la rotation régionale désigne l’Amérique latine et les Caraïbes. C’est l’avis des experts cités par le Council on Foreign Relations.
Tout se répète, sauf le nom évident.
Ce qu'il laisse
Le bilan des actes
Il a nommé l’invasion russe, sans détour.
Il a nommé Gaza devant le Conseil. Le veto a répondu deux jours plus tard.
Il a nommé le prix d’Istanbul. Du grain qui passe. Des engrais russes qui passent aussi.
Il a nommé la parité, et il l’a imposée dans l’appareil.
Il a nommé la faillite, et la faillite n’est pas venue.
Ce que ces cinq lignes disent ensemble : il a eu raison sur les mots, souvent. Il a perdu sur les leviers, presque toujours.
Le verdict
Ce texte juge Guterres sur ses actes. Le verdict est net. Il a dit vrai à des puissances qui n’avaient aucune obligation de l’écouter.
Ce n’est pas un éloge. Un homme qui parle juste et n’obtient rien laisse une institution plus lucide, pas plus forte.
Ce n’est pas une condamnation non plus. Le levier était ailleurs, chez les cinq qui tiennent le veto.
Il a gagné les mots. Le Conseil a gardé les clés.
Qui s'assoira
Début octobre, peut-être
Un quatrième sondage pourrait suivre la semaine de haut niveau, selon Security Council Report. Elle finit le 28 septembre. La Grèce présidera le Conseil en octobre.
Il se peut aussi qu’un candidat de compromis soit parachuté par les cinq permanents, rapporte l’AFP. Un diplomate y voit un problème si ça se fait sans transparence.
Le fauteuil attend. L’homme qui part compte ses jours. Il en restait cent mardi.
La question
Le prochain héritera d’un Conseil paralysé. D’une caisse sous perfusion. De l’Ukraine, de Gaza, du Soudan, de la Birmanie.
Alors quand le nom sortira enfin d’une salle où l’on détruit les bulletins, allons-nous exiger de savoir qui l’a choisi, et contre qui ?
Le compte continue sans nous.
Quatre-vingt-dix-neuf. Quatre-vingt-dix-huit.
Cent jours à parler vrai, et le fauteuil reste vide.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
AFP — troisième sondage informel pour le prochain secrétaire général, 18 septembre 2026
Sources Secondaires :
PassBlue — résultats du troisième sondage du Conseil de sécurité, 18 septembre 2026
Security Council Report — procédure et deuxième sondage sur la succession, 17 septembre 2026
PassBlue — versement américain de 827 millions et arriérés restants, 15 septembre 2026
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