L’inventaire
La carte se lit comme un inventaire. Il faut le lire lentement.
Sous la même enseigne, quatre plateformes : HBO Max, Paramount+, discovery+ et Pluto TV, plus l’offre en continu de CNN.
Sous la même enseigne, deux des cinq grands studios historiques qui restent à Hollywood.
Sous la même enseigne, deux salles de nouvelles nationales. CBS News. CNN.
Sous la même enseigne, des chaînes que trois générations ont regardées : MTV, Nickelodeon, Discovery Channel.
Sous la même enseigne, enfin, les rayons de la mémoire. Casablanca et Titanic. Barbie et Le Parrain.
Plus de 200 millions d’abonnés
En mars, Paramount annonçait que ses plateformes réunies lui donneraient un peu plus de 200 millions d’abonnés directs, rapporte CNN.
Le raisonnement de la maison est simple. Grossir pour tenir tête à Netflix et à Disney+.
Celui du lecteur l’est aussi. Moins de propriétaires. Moins de portes où frapper.
Une carte plus simple n’est jamais une carte plus libre.
Décembre, Netflix gagne d'abord
Le premier contrat
L’histoire commence par une défaite de Paramount.
En décembre 2025, Warner Bros. Discovery signe avec Netflix, confirme le ministère américain de la Justice. Netflix ne vise que le studio et le streaming. Près de 83 milliards $ US avec la dette, selon l’Associated Press.
Paramount refuse le verdict. L’entreprise de David Ellison passe par-dessus le conseil d’administration. Elle s’adresse directement aux actionnaires. Offre hostile. Tout en argent.
La dette comme arme
Le 7 janvier 2026, le conseil de Warner dit encore non, rapporte Reuters. Il décrit l’offre de 30 $ l’action comme un rachat par endettement risqué. La dette grimperait à environ 87 milliards.
Larry Ellison, cofondateur d’Oracle et père de David, garantit alors personnellement 40 milliards de fonds propres, selon Reuters.
Le fils propose. Le père garantit. Le conseil résiste.
La mécanique familiale est posée dès l’hiver. Elle ne changera plus.
Un refus, puis un chèque plus gros.
Le 26 février, le rival se retire
Trente et un dollars
Le 26 février 2026, le conseil de Warner juge supérieure la nouvelle offre de Paramount. 31 $ US l’action. Pour toute l’entreprise.
Netflix avait quatre jours ouvrables pour répliquer. Elle a répondu en moins de deux heures.
Non.
Ses codirigeants, Ted Sarandos et Greg Peters, ont expliqué que le nouveau prix rendait l’affaire peu attrayante. Warner était un luxe souhaitable, pas une nécessité à n’importe quel prix, selon leur déclaration citée par l’AP.
Le tout, pas la moitié
Voilà la différence qui fonde tout ce dossier. Netflix voulait le studio. Paramount voulait tout. CNN compris.
L’offre gagnante valait environ 111 milliards $ US avec la dette, selon l’AP. Netflix offrait 27,75 $ US l’action, pour une partie seulement.
Et pourtant, le prix n’est pas la vraie nouvelle de février. La vraie nouvelle, c’est qu’une chaîne qui s’attire depuis longtemps la colère de Donald Trump, écrit l’AP, entrait dans le panier.
Netflix achetait des films. Paramount achète aussi une salle de nouvelles.
Juin, Washington n'exige rien
Huit mois, deux millions de documents
Le ministère de la Justice a fait son travail. Sur papier.
Sa division antitrust dit avoir mené une enquête de huit mois. Plus de deux millions de documents reçus. Plus de 80 dépositaires de dossiers. Des dépositions de cadres. Des témoins.
Sa conclusion tient en une ligne. La fusion ne nuirait ni à la concurrence ni aux consommateurs. Elle l’augmenterait même, selon la division.
Le feu vert est tombé en juin. Sans concession. Sans cession d’actifs, rapporte Deadline.
L’argument Disney écarté
Les opposants brandissaient Disney–Fox comme un avertissement : moins de films après la fusion. La division répond que la pandémie fausse la comparaison.
Elle juge aussi que la crainte des travailleurs n’est pas un enjeu antitrust. La demande de main-d’œuvre suivrait la production, écrit-elle.
C’est un raisonnement. Ce n’est pas une garantie.
Aucune ligne de ce texte n’oblige Paramount à quoi que ce soit.
Washington a conclu. Washington n’a rien exigé.
Juillet, douze États disent non
La plainte
En juillet, Rob Bonta prend la tête d’une coalition. Arizona, Colorado, Connecticut, Massachusetts, Minnesota, Nevada, New Jersey, Nouveau-Mexique, New York, Oregon, Washington. Et la Californie.
Leur plainte invoque l’article 7 du Clayton Act. Selon les États, l’entité fusionnée contrôlerait près du tiers des films en salle et près du tiers de la programmation câblée de base aux États-Unis.
La Guilde des scénaristes poursuit aussi. Le procès était fixé à mars 2027.
Chaque jour avait un prix
Le temps pressait Paramount. L’entreprise devait verser à Warner une pénalité de 7 millions $ US par jour de retard après le 30 septembre, rapporte Deadline.
Et Washington s’est rangé du côté de l’acheteur. La semaine précédant le règlement, le ministère de la Justice a appuyé la demande de Paramount d’exiger des États une caution de 1,88 milliard $ US, selon Deadline.
Douze États. Un acheteur pressé. Et le gouvernement fédéral dans le camp de l’acheteur.
Chaque jour coûtait. Le règlement a effacé la facture.
Les Ellison, père et fils
Le producteur et le milliardaire
David Ellison dirige Paramount depuis que Skydance a acheté l’entreprise l’an dernier, rappelle Deadline.
Il a confié CBS News à Bari Weiss, fondatrice de The Free Press. L’ombudsman promis alors pour CBS News, Kenneth Weinstein, n’était pas journaliste. Il avait dirigé l’Institut Hudson, un groupe de réflexion classé à droite.
Son père, Larry Ellison, entretient une relation étroite avec Donald Trump, écrit l’AP.
Pendant qu’il cherchait l’aval fédéral, David Ellison a reçu la Maison-Blanche à un dîner lié au gala des correspondants. Il a assisté au discours sur l’état de l’Union, selon Deadline.
Ce qui le pousse
Ici commence la lecture, pas le fait. Ellison fils pense comme un producteur de franchises. En suites. En univers. En catalogue. Il agit sous l’élan de celui qui a déjà gagné une fois, avec Paramount, et qui double la mise.
Aucune source ne prouve un échange de faveurs avec le pouvoir. Les proximités sont documentées. Un marché, lui, ne l’est pas.
Et pourtant, le calendrier parle. Tout ce rapprochement s’est fait pendant qu’Ellison attendait une signature fédérale.
Des proximités documentées. Aucun marché prouvé.
Bonta signe sans bénir
« Pas un vote de soutien »
Rob Bonta a pesé ses mots, lundi.
Le règlement n’est pas un vote de soutien à cette fusion, a-t-il déclaré. En conférence de presse, il a ajouté qu’il ne croyait pas que ces deux entreprises devraient fusionner, selon l’AP.
Il avait pourtant répété que seul un remède structurel, une vente d’actifs, suffirait, rappelle Deadline. Le règlement n’en contient aucun. Sauf comme punition.
La pression de ceux qui attendent
Le gouverneur Gavin Newsom, la mairesse Karen Bass, les syndicats et les exploitants de salles réclamaient publiquement un règlement, rapporte Deadline.
Lecture, pas fait : Bonta est un procureur de dossiers. Il a déjà bloqué Kroger–Albertsons, selon Deadline. Ici, il agit sous le poids de ceux qui attendent un tournage. Il a dit préférer régler dans une salle de conseil plutôt qu’au tribunal.
Paramount avait même menacé de déménager son siège hors de Los Angeles, rappelle CNN. Lundi, Ellison a promis le contraire. « Nous n’allons nulle part », a-t-il écrit.
Les syndicats ont applaudi. La Guilde des réalisateurs parle d’engagements contraignants. Les Teamsters remercient le procureur.
Il ne bénit pas. Il ramasse ce qu’il peut.
Cent cinquante-six films
Le plancher
Voici le chiffre que tout le monde répète de travers.
Le règlement impose 30 films en salle par année pendant deux ans. Puis 32 par année pendant trois ans, selon CNN.
Total sur cinq ans : 156 films. Pas 156 films de plus. Un plancher. Pour une entreprise qui possédera deux studios.
Ellison promettait déjà les 30 films par année et une fenêtre en salle d’au moins 45 jours, rappelle Deadline.
Ce que coûte un film manquant
Chaque film sous la barre coûte 30 millions $ US. La moitié va aux caisses de santé et de retraite des syndicats du cinéma. 40 % au Motion Picture & Television Fund. 10 % à l’association nationale des procureurs généraux, détaille CNN.
Un manque non rattrapé en six mois force la vente de Miramax.
Les deux terrains, celui d’Hollywood et celui de Burbank, ne peuvent être ni vendus ni fermés pendant cinq ans. Les châteaux d’eau restent debout. Par contrat.
Un plancher n’oblige jamais à monter.
Un milliard et demi pour tourner ici
Cinq pour cent
Aujourd’hui, environ 5 % de la production de Paramount se tourne aux États-Unis, selon le bureau du procureur général de Californie.
Le règlement exige au moins 1,5 milliard $ US de plus sur cinq ans, au-delà des dépenses américaines de 2025. Environ 300 millions $ US par année, résume Deadline.
Si Washington adopte un crédit d’impôt fédéral d’au moins 20 %, la part américaine devra monter à 20 %, puis à 30 %. Avec un crédit plus généreux en Californie ou à New York : 40 %.
Qui paie, qui reçoit
Un fonds de 47,5 millions $ US sur cinq ans formera les travailleurs déplacés par la fusion. Un fonds de films indépendants recevra 5 millions par année.
Le technicien qui attend le prochain tournage connaît ce calcul mieux que personne. Le coffre à outils dans le camion. Le téléphone muet. Les semaines sans plateau.
Et pourtant, une part du plan dépend de lois qui n’existent pas encore. Le plancher tient. Le reste attend des législateurs.
Le plancher est signé. Le reste attend un vote.
Le câble négocié en deux
Deux tables, un propriétaire
Le cœur antitrust du règlement tient dans une clause discrète.
Pendant cinq ans, l’entreprise fusionnée devra négocier ses chaînes câblées de base Paramount séparément de ses chaînes Warner, selon le bureau de Bonta. Le but : préserver la rivalité d’avant, et donc les prix.
Elle devra aussi garder un service de streaming gratuit, comme Pluto TV, avec la même qualité.
La vente comme punition
Si la séparation n’est pas respectée, l’entreprise peut être forcée de vendre des chaînes câblées, rapporte Deadline.
C’est ce qui ressemble le plus à un remède structurel. Il n’existe que si la faute arrive.
En juillet, le bureau de Bonta décrivait ce levier. Quand un vendeur exige trop, le distributeur se tourne vers l’autre. Sous un même propriétaire, l’autre, c’est le même.
Deux équipes de négociation. Un seul patron au-dessus des deux. Le distributeur, lui, sait à qui il parle.
Deux tables. Un seul propriétaire pour les deux.
Le conseil des cinq
Ce que dit le décret
Pour CNN et CBS News, le règlement crée un conseil d’indépendance éditoriale.
Cinq journalistes, actifs ou retraités, avec au moins 10 ans de métier. Nommés par le conseil d’administration de l’entreprise fusionnée. Pas plus de deux du même parti. Aucun gouvernement n’a de droit d’approbation, selon le décret cité par Deadline.
Le conseil fixera des principes d’exactitude, d’indépendance et d’équité. Il tranchera les différends entre journalistes et direction. Paramount a 180 jours pour le créer.
Ce qu’il ne dit pas
Le décret ne défend pas de fusionner CBS News et CNN.
Le décret ne donne au conseil aucun mot à dire sur qui dirige ces salles.
En 2007, le comité créé pour le Wall Street Journal, sous Murdoch, devait approuver la nomination du rédacteur en chef. Celui-ci, non.
Seth Stern, de la Freedom of the Press Foundation, juge ce conseil sans valeur. Il demande comment un État pourrait le faire respecter sans se mêler lui-même du contenu.
Qui fait respecter l’indépendance ? Un moniteur indépendant surveille l’ensemble du règlement, selon le bureau de Bonta. Mais un moniteur ne relit pas un reportage avant la diffusion.
Un conseil nommé par ceux qu’il surveille.
Mardi, Woodward hausse les épaules
La meilleure objection
Le 22 septembre, Stanley Woodward, procureur général associé des États-Unis, a répondu.
Selon lui, le ministère avait conclu que la dynamique du marché protégeait déjà la concurrence. Les seules clauses antitrust du règlement obligent Paramount à honorer des engagements déjà annoncés, a-t-il déclaré, cité par Deadline.
C’est l’objection la plus forte contre Bonta. Elle n’est pas fausse. Les 30 films, Ellison les promettait déjà.
Promettre ou payer
Mais une promesse n’a pas de prix. Un décret, si.
Un décret a un prix : trente millions par film manquant.
Un décret a un otage : Miramax, et des chaînes câblées.
Un décret a un témoin : le moniteur.
Washington, lui, n’a rien obtenu. Ni plancher. Ni pénalité. Ni moniteur.
Et Woodward touche juste sur un point : le conseil éditorial n’est pas une mesure antitrust. C’est une promesse de conduite. La plus fragile du lot.
Une promesse gratuite devient une dette chiffrée.
Six milliards d'économies
Ce que promet la fusion
L’entreprise vise 6 milliards $ US d’économies, rapporte Deadline. Dans ce métier, une économie a souvent un visage.
Une étude de la Los Angeles County Economic Development Corporation, citée par Deadline, estime qu’au moins 4 000 emplois pourraient disparaître.
Alvaro Bedoya, ancien commissaire de la Federal Trade Commission, prédit des mises à pied de Los Angeles à Atlanta. Et des factures plus lourdes au câble comme au cinéma, selon l’AP.
La note du lundi
Dans sa note au personnel, publiée par Deadline, Ellison vise une clôture dans environ deux semaines. Il reconnaît ne pas avoir toutes les réponses sur les postes et les équipes. Il admet que le processus a causé une réelle anxiété.
Le soir, dans une cuisine de Burbank ou d’Atlanta, un courriel des ressources humaines suffit à gâcher une nuit. Rien n’est annoncé. Tout est attendu.
Chez Warner, David Zaslav annonce la fusion pour le début d’octobre, selon CNN. Deux semaines. Peut-être trois.
La Guilde des scénaristes a obtenu qu’aucun scénariste de CBS News ne soit mis à pied pendant cinq ans, rapporte Deadline. Le communiqué des États, lui, ne mentionne aucune interdiction de mises à pied.
Un plancher pour les films. Aucun pour les postes.
Trois chemins, une question
Les scénarios
Si la cible est atteinte, les films sortent, les châteaux d’eau restent debout, et au bout de cinq ans, tout redevient négociable.
Si la cible est ratée, les pénalités tombent, Miramax part, les caisses syndicales encaissent.
Reste le chemin que le décret n’interdit pas. CBS News et CNN fusionnent leurs salles. Le conseil des cinq observe.
Paul Nary, professeur à Wharton, rappelle que la plupart des mégafusions médiatiques ne tiennent pas leurs promesses, rapporte CNN.
La position
La position de ce dossier tient en une phrase. Bonta a acheté cinq ans de volume à Hollywood. Personne n’a acheté l’indépendance des salles de nouvelles.
Pendant que vous regardiez ailleurs, la question de CNN a changé d’adresse. Elle ne se joue plus à la porte de la Maison-Blanche. Elle se joue au conseil d’administration de son futur propriétaire.
Qui, dans cinq ans, vérifiera encore qu’une salle de nouvelles appartient à ses journalistes plutôt qu’à celui qui signe les chèques ?
Les châteaux d’eau tiendront jusqu’à l’an six. Ce qu’il y aura dessous, aucun décret ne le dit.
Deux châteaux d’eau, un seul propriétaire, et l’an six sans promesse.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Associated Press — Netflix se retire, la voie s’ouvre pour Paramount, 26 février 2026
Sources Secondaires :
CNN — ce qu’on sait des plans de Paramount pour Hollywood, 22 septembre 2026
Deadline — le ministère de la Justice minimise le règlement des États, 22 septembre 2026
Deadline — le conseil d’indépendance éditoriale de CNN et CBS News, 21 septembre 2026
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