La demande française
Commençons par le nom qui pèse le plus.
La France a exigé le retrait d’Usmanov. Euronews l’écrit. Le Kyiv Independent l’écrit. Le Washington Post titrait le même jour que Paris bloquait les sanctions pour épargner l’oligarque. Le Monde rapporte la même demande.
Le motif, selon Euronews : un arrangement conclu en coulisses entre autorités françaises et ouzbèkes. L’Azerbaïdjan libérerait deux ressortissants français. En échange, Usmanov sort de la liste. Le président azerbaïdjanais, Ilham Aliyev, accorderait une grâce.
Paris n’a pas confirmé. Le ministère français invoque une question de « sécurité nationale ». Rien de plus.
Bakou nie, six pays confirment
Un diplomate azerbaïdjanais, cité par Reuters selon le Kyiv Independent, reconnaît que Bakou souhaite ce retrait. Il nie toute ingérence dans la décision européenne.
Et pourtant, des diplomates de six pays ont confirmé au Kyiv Independent le lien avec les détenus, d’abord révélé par le Financial Times.
Pourquoi Bakou se bat-il pour un milliardaire ouzbek-russe plutôt que pour ses propres ressortissants sanctionnés ?
Voici notre thèse, et elle tombe maintenant. Nous sommes du côté de Kyiv et de la liste, contre la décision du 22 septembre et contre les gouvernements qui l’ont exigée, parce qu’une sanction qu’on échange cesse d’être une sanction. Elle devient un prix.
La demande venait de Paris. La facture arrive à Kyiv.
Fridman, le nom ajouté au panier
Bratislava, depuis mars
Le second nom a une histoire moins limpide. Les sources ne s’entendent pas tout à fait. Nous l’écrivons tel quel.
Euronews, citant plusieurs diplomates, écrit que Fridman a été retiré après un veto de la Slovaquie à son maintien.
Le Kyiv Independent rappelle que Bratislava avait déjà réclamé, avec Budapest, la radiation des deux hommes en mars. Sans succès. Cette fois, la Slovaquie a trouvé un allié de poids.
Luxembourg et ses 16 milliards
Le Monde, lui, attribue les deux retraits à la France et au Luxembourg.
Les versions se rejoignent sur un point. Le Luxembourg a plaidé que si Usmanov sortait, Fridman devait sortir aussi, selon Euronews. Or Fridman réclame 16 milliards de dollars au Luxembourg pour le gel de ses avoirs.
Nous tranchons ainsi. Bratislava a porté le veto. Luxembourg a porté l’argument. Paris a ouvert la porte. Trois capitales. Une seule gomme.
Un État qui craint un arbitrage a préféré retirer la sanction qui fonde sa défense. Relisez la phrase. Elle ne s’améliore pas à la deuxième lecture.
Une facture d’avocats a pesé plus lourd qu’un front.
Ce ne sont pas des inconnus
Usmanov, 73 ans
Alisher Usmanov a 73 ans. Sa fortune est estimée à 16,6 milliards de dollars, selon Euronews.
Il a bâti cette fortune dans les métaux et les mines, après la chute de l’URSS. En 2022, la décision européenne qui l’inscrivait le décrivait comme « l’un des oligarques préférés de Poutine ».
Il nie. Il conteste. C’est son droit, et il l’a exercé devant les tribunaux. L’Ouzbékistan, avec d’autres États turciques, fait pression depuis deux ans pour sa radiation, écrit Euronews.
Fridman, Alfa et les véhicules
Mikhaïl Fridman a cofondé le conglomérat Alfa-Group. Une filiale d’assurance du groupe a couvert des véhicules utilisés par les forces russes en Ukraine, selon une enquête journalistique de mai 2023 rapportée par le Kyiv Independent.
Il possédait aussi Sense Bank, l’ancienne Alfa-Bank ukrainienne, nationalisée par Kyiv en 2023.
Lui aussi nie toute proximité avec le Kremlin. Lui aussi a plaidé devant la justice européenne.
Maintenant que leurs noms sont sortis, les deux hommes pourront retrouver leurs avoirs et voyager de nouveau en Europe, écrit Le Monde.
Des avoirs. Des vols. Des portes en Europe qui s’ouvrent de nouveau pendant que la guerre, elle, ne ferme rien.
On n’efface pas des inconnus. On efface des fortunes.
Riga a tenu, puis Riga a plié
Le soir du 21 septembre
La Lettonie a tenu tête. Le soir du 21 septembre, sa ministre des Affaires étrangères, Baiba Braze, écrivait que les sanctions devaient être renforcées, pas affaiblies.
La Lettonie a ensuite demandé un report de deux semaines, après ses législatives, rapporte le Kyiv Independent. Radier ces deux hommes en pleine campagne aurait été toxique chez elle.
La Lettonie a été, selon son propre gouvernement, le seul État membre opposé jusqu’au bout aux radiations.
Le 22 septembre, Volodymyr Zelensky remerciait Riga publiquement. Deux heures plus tard, Riga cédait.
L’abstention et le carnet de commandes
Riga s’est abstenue. Une abstention n’est pas un non. Elle laisse passer.
En retour, le gouvernement letton annonce l’ouverture de discussions pour rejoindre l’initiative française de dissuasion nucléaire avancée, et un renforcement de la présence militaire française chez lui, surtout en défense aérienne.
Riga a fait autre chose. Le Conseil des ministres letton a ordonné de préparer des sanctions nationales contre Usmanov et Fridman.
Les deux lignes rayées à Bruxelles, la Lettonie les réécrit chez elle. À la main. Pour elle seule.
Elle n’est pas complètement seule à grincer. Selon quatre diplomates cités par le Kyiv Independent, la Belgique, l’Estonie et la Lituanie se sont aussi engagées à s’abstenir.
Elle a cédé le vote. Elle a gardé le crayon.
Kyiv avait prévenu
La question de Sybiha
Le 21 septembre, le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Andrii Sybiha, posait la question qui dérange. « Qu’est-ce qui a changé ? Rien. »
Il qualifiait la radiation d’inacceptable. Un mauvais message envoyé à Moscou, disait-il, au moment où la pression devrait monter.
Il réclamait l’inverse : durcir les sanctions, élargir les listes, et passer le renouvellement de six à douze mois.
Le ministre ne parlait pas de morale. Il parlait de faits. Depuis 2022, le Kremlin n’a retiré ni ses troupes ni ses ordres. L’argument tient en une ligne, et il suffit.
Le lendemain, Zelensky
Le 22 septembre, Volodymyr Zelensky écrivait que chaque crime contre des Ukrainiens paisibles a un nom. Et que ces noms doivent rester sur les listes tant que la guerre dure.
Il réclamait un renouvellement sans condition, jusqu’à ce que Moscou négocie sérieusement et pose des gestes concrets pour arrêter sa guerre.
Il n’a pas été entendu.
Vladyslav Vlasiuk, responsable ukrainien des sanctions, a résumé la journée en deux mots : « stupéfiant et embarrassant ».
Les noms étaient dits. On les a rendus.
Le Kremlin en redemande
Peskov veut tout
Le Kremlin n’a pas fait semblant. Son porte-parole, Dmitri Peskov, a soutenu le retrait, selon Euronews.
Il a même élargi la demande. Lever les sanctions pour Usmanov. Pour Fridman. Pour tous les gens d’affaires russes. Pour tous les citoyens russes.
Deux noms concédés, et Moscou réclame déjà le reste. C’est la méthode d’un pouvoir qui teste la solidité d’une porte en y appuyant l’épaule.
Moscou célèbre, dit Kyiv
Andrii Sybiha l’a écrit sans gants : Moscou célèbre, parce qu’elle a obtenu ce qu’elle voulait. Un sentiment d’impunité. L’humiliation de l’Union. La division des Européens. C’est sa lecture, rapportée par le Kyiv Independent.
Nous la partageons sur un point précis. Le Kremlin n’a rien donné en échange. Aucune frappe en moins. Aucun soldat retiré.
Une radiation ne se mesure pas en milliards. Elle se mesure à ce que l’autre camp en comprend.
Le jour même, Zelensky évoquait de nouvelles attaques de drones et de missiles balistiques, la nuit et le jour, contre des civils.
Et pourtant, deux lignes sont tombées.
Moscou n’a rien signé. Moscou a reçu.
Deux Français derrière des barreaux
Ce que Paris ne dit pas
Maintenant, la part qui dérange notre camp. Nous la publions entière.
Depuis septembre 2024, Paris déconseille les voyages en Azerbaïdjan. Le ministère français des Affaires étrangères y signale un risque d’arrestation, de détention arbitraire et de procès inéquitable.
L’an dernier, un tribunal azerbaïdjanais a condamné Anass Derraz, cadre français du secteur de l’eau, à 12 ans de prison pour corruption, rappelle Euronews.
Cette année, Martin Ryan, ressortissant français, a écopé de 10 ans pour espionnage. Lui et Paris contestent vigoureusement l’accusation.
Une cellule n’est pas une abstraction
Personne ne connaît officiellement les deux Français visés par l’arrangement. Paris se tait, et ce silence protège peut-être des vies.
Une cellule, c’est un mur trop proche. Un néon qui ne s’éteint pas. Un appel de la famille qui ne vient pas, puis qui vient trop court.
Nous l’avouons. Si l’un d’eux était notre frère, nous voudrions qu’un gouvernement remue ciel et terre. Peut-être même qu’il raye un nom. Nous n’écrivons pas ce texte au-dessus de cette peur.
C’est précisément pour ça qu’on ne laisse pas ce genre de marché à une seule capitale. La peur est légitime. Le guichet ne l’est pas.
Leur liberté compte. Elle ne se paie pas avec la liste des autres.
Le tarif est maintenant connu
La leçon apprise ailleurs
Voici le mécanisme, et il est froid.
Si l’échange rapporté par Euronews est exact, un État tiers vient d’apprendre qu’on peut obtenir la radiation d’un oligarque en détenant des Européens.
C’est une inférence. Nous la signons.
Ce n’est pas un détail. Près de trois mille inscriptions dépendaient de cette nuit de négociation.
Ce n’est pas une affaire bilatérale. Vingt-sept États ont dû avaler la demande de trois.
Ce n’est pas une faveur isolée. L’Ouzbékistan réclamait cette radiation depuis deux ans.
Ce n’est pas une querelle de juristes. Un arbitrage de 16 milliards de dollars a pesé dans la salle.
Ce n’est pas un compromis. C’est un précédent.
La boîte de Pandore, encore
En juillet, les Vingt-Sept avaient déjà accordé une exemption à l’armateur grec Dynagas pour transporter du gaz naturel liquéfié arctique russe. Plusieurs responsables parlaient alors de boîte de Pandore, rapporte le Kyiv Independent.
Ils ont ressorti l’expression pour la demande franco-slovaque. Avant eux, Viktor Orbán avait montré comment un vote à l’unanimité se transforme en levier.
Une liste qu’on renégocie à chaque échéance n’est plus une liste. C’est un guichet.
Et au guichet, le prochain client connaît déjà le tarif…
Une sanction qui s’achète n’arrête plus personne.
Trente-six mois, le vrai gain
Ce que Kyiv reconnaît aussi
Deuxième concession. Elle est lourde, et nous la devons au lecteur.
Jusqu’ici, ces sanctions se renouvelaient tous les six mois. Chaque échéance offrait à un gouvernement récalcitrant une occasion de marchander.
Désormais, le renouvellement couvre 36 mois. Plus de veto surprise avant 2029.
Trois ans, c’est trois hivers de guerre sans qu’un gouvernement puisse brandir son veto à la dernière minute.
Même Vlasiuk, le plus sévère des Ukrainiens ce jour-là, l’admet dans le même message : trente-six mois, c’est bien.
Sybiha réclamait douze mois. L’Europe en donne trois fois plus.
Le calendrier français aussi
Le gouvernement letton le dit sans détour : pour trois ans, le régime échappe aux pressions politiques et aux tentatives de marchandage qui revenaient tous les six mois.
Un renouvellement de six mois, note le Kyiv Independent, serait tombé un mois avant la présidentielle française. Personne ne voulait ce rendez-vous-là.
Le gain est réel. Nous ne le nions pas.
Et pourtant, un gain acheté par une radiation garde la marque de son prix.
Trois ans de calme, payés comptant.
On nous dira que tout tombait
L’objection, sous sa meilleure forme
On nous dira que le choix n’existait pas.
On nous dira qu’un diplomate l’avait résumé le 18 septembre : on radiait personne, deux personnes ou trois mille, selon le Kyiv Independent.
On nous dira que Riga elle-même parle d’un choix entre une mauvaise solution et une bien pire.
On nous dira qu’un diplomate a reconnu que personne n’était content, mais qu’il valait mieux sauver le reste et ne pas rejouer ce cirque de sitôt.
Qui tenait la menace
L’objection est forte. Elle a un défaut : la menace venait de ceux qui réclamaient les radiations.
Trois mille inscriptions étaient en danger parce que Paris, Bratislava et Luxembourg tenaient leur veto au-dessus du registre. Vingt-cinq États s’opposaient aux radiations, écrivait le Kyiv Independent avant l’accord.
On ne remercie pas celui qui rend la maison après avoir menacé d’y mettre le feu.
Les trente-six mois pouvaient-ils s’obtenir seuls, sans les deux noms ? Personne ne l’a prouvé. Personne n’a prouvé le contraire non plus.
La menace a gagné. On l’a appelée compromis.
Le communiqué qui ne nomme personne
Trois personnes et une entité
Le Conseil a publié son communiqué le 22 septembre. Ukrainska Pravda en cite la phrase utile.
Le Conseil a décidé de ne pas renouveler l’inscription de trois personnes et une entité, et de retirer trois personnes décédées.
Aucun nom. Il faut lire la presse pour savoir qui est parti.
Une famille ukrainienne apprendra donc le nom de ceux qu’on libère dans un journal, pas dans le texte de ceux qui décident. Le silence, ici, est une façon de ne pas signer.
Le Conseil a un compromis. Il n’a pas de noms.
Trois mille, ou deux mille six cents
Même le compte flotte. Le Conseil parle de plus de 3 000 personnes et entités, selon Ukrainska Pravda. Euronews en compte plus de 2 600. Riga dit près de 3 000.
Nous retenons la fourchette, attribuée. Nous ne faisons pas de moyenne.
Le troisième nom non renouvelé reste inconnu. Des indices pointent vers une contestation gagnée en justice, selon European Pravda.
Un registre qui efface sans nommer et qui compte sans s’entendre…
Ce qu’on raye sans le dire, on le raye deux fois.
Ce que nous exigeons
À Paris d’abord
Nous exigeons que le gouvernement français dise publiquement ce qu’il a obtenu, et à quel prix. La « sécurité nationale » ne couvre pas tout.
Nous exigeons que les autres capitales imitent Riga et inscrivent Usmanov et Fridman sur leurs listes nationales, comme le demande Andrii Sybiha.
Nous exigeons que le Conseil publie les noms qu’il retire, le jour où il les retire.
À Bruxelles ensuite
Nous exigeons que la même énergie serve enfin l’interdiction complète des services maritimes, une mesure qui disparaît de paquet en paquet, selon Vlasiuk.
Nous exigeons que plus aucune radiation ne soit accordée sans un changement de comportement documenté du Kremlin.
Ce n’est pas trop demander. C’est le minimum d’une union qui prétend peser sur une guerre.
Ces exigences ne mettent aucun détenu en danger. Elles demandent seulement du courage à ceux qui signent.
Une liste se défend. Elle ne se brade pas.
Ce que la liste retiendra
Jusqu’en 2029
Le registre tiendra jusqu’au 22 septembre 2029. Trois mille lignes, ou presque. Moins deux.
Les deux lignes ne reviendront pas à Bruxelles d’ici là. Elles survivent à Riga, en droit letton, en attendant d’autres capitales.
Deux Français sortiront peut-être d’une cellule. Nous le souhaitons sans réserve.
Deux hommes retrouveront leurs avoirs et leurs vols vers l’Europe, selon Le Monde.
Entre ces deux phrases tient toute l’Europe de ce mardi. Une peur légitime d’un côté. Une fortune libérée de l’autre. Et au milieu, l’Ukraine, qui ne réclamait que de la constance.
La question
La prochaine fois qu’une capitale posera un nom sur la table en échange de ses détenus, quel prix accepterons-nous de laisser payer à l’Ukraine ?
En Ukraine, on continuera de lire les listes entre deux alertes.
La liste, elle, se souviendra de qui tenait la gomme.
Deux lignes rayées. La gomme, elle, reste sur la table.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Volodymyr Zelensky — appel à garder Usmanov et Fridman sous sanctions, 22 septembre 2026
Sources Secondaires :
Kyiv Independent — la Lettonie cède, prolongation jusqu’au 22 septembre 2029, 22 septembre 2026
Ukrainska Pravda — communiqué du Conseil et radiations de Fridman et Usmanov, 22 septembre 2026
Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.