Hormuz se ferme
Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël frappent l’Iran. L’Associated Press fait commencer la guerre ce jour-là.
Téhéran riposte. Le détroit d’Hormuz se referme presque.
À la mi-septembre, selon l’AP, le pétrole qui y passe reste sous la moitié d’avant-guerre.
Le baril dépasse 100 $. Il y reste.
Un baril, c’est loin. Une facture, c’est proche.
La mer Rouge, sortie de secours
Riyad fait ce que ferait n’importe quel exportateur coincé. Il change de porte.
Le royaume se sert de la mer Rouge comme route de rechange, écrit Al Jazeera. Le brut sort par l’ouest.
Une route de rechange, c’est une route qu’on n’avait pas prévu de défendre.
Et cette route passe devant le Yémen. Devant Mokha. Devant Bab el-Mandeb, qu’on surnomme la porte des Larmes.
Fermer une porte, c’est désigner la suivante.
La trêve qui a lâché
Avril 2022, le souffle
Il faut reculer encore. En avril 2022, une trêve négociée par l’ONU entre en vigueur au Yémen.
Elle tient, en gros. Quatre ans de calme relatif. Pour un pays qui n’en avait plus connu depuis 2015.
En 2023, Riyad et les Houthis acceptent même une feuille de route onusienne vers un cessez-le-feu permanent. Elle n’est jamais formalisée, note Al Jazeera.
Juillet, deux versions
En juillet, tout lâche. Chacun a sa date.
Selon Al Jazeera, les forces gouvernementales revendiquent une attaque sur l’aéroport de Sanaa. Un avion venu d’Iran ne peut pas s’y poser.
La délégation houthie, elle, fait remonter l’escalade à une frappe saoudienne sur ce même aéroport, le 13 juin. C’est sa version. Elle l’a exposée à l’envoyé de l’ONU à Mascate, le 21 septembre, selon GlobalSecurity.
Deux belligérants. Deux calendriers. Un seul aéroport.
Fin août, les Houthis lancent une offensive majeure. Ils disent que le camp d’en face a rompu la trêve.
Une trêve meurt deux fois : dans les faits, puis dans les récits.
Dix septembre
Le jour où Mokha tombe
Le 3 septembre, selon le porte-parole militaire houthi Yahya Saree, l’offensive part vers le sud-ouest. Trois axes, décrit Al Jazeera. L’ouest de Taïz. Le sud de Hodeïda. Mokha elle-même.
Le 10 septembre, Mokha tombe.
Les Forces de résistance nationale de Tareq Saleh se sont retirées à l’aube. Repli tactique, disent-elles.
L’analyste Wolfgang Pusztai, cité par Al Jazeera, pose le poids du jour. C’était le dernier port entièrement tenu par le gouvernement reconnu.
Périm, le lendemain
Le lendemain, l’île de Périm suit, selon une source gouvernementale citée par la BBC. Elle se dresse au point le plus étroit du détroit.
Des centaines de femmes et d’enfants quittent Mokha vers Lahij et Aden.
Un responsable militaire yéménite dit à l’AFP que les Houthis tiennent désormais toute la côte. Toute.
Le port du café est devenu un poste de guet.
La tasse du premier paragraphe n’a pas bougé. C’est la carte autour d’elle qui a changé.
Mokha vendait du café. Mokha surveille maintenant les pétroliers.
Sauf les navires saoudiens
Un blocus à la carte
Les Houthis l’ont dit sans détour, rapporte la BBC. La navigation est sûre pour tous. Sauf pour les navires saoudiens.
Un blocus à la carte. Un péage invisible pour les autres.
Environ 12 % du commerce mondial passe normalement par Bab el-Mandeb, selon l’Associated Press.
Ce n’est pas un chiffre de géographe. C’est le prix d’un frigo, d’une pièce d’auto, d’un plein d’essence.
Le réseau derrière la milice
Le 11 septembre, Riyad dit que des drones venus d’Irak ont frappé son oléoduc est-ouest, rapporte la BBC. L’AP attribue l’attaque à des milices irakiennes soutenues par l’Iran.
Des drones au nord. Des missiles au sud. Des navires visés à l’est, dans Hormuz.
Ce n’est pas une milice isolée qui s’agite. C’est une géographie.
Et pourtant, à Pékin, le chef de la diplomatie iranienne, Abbas Araghchi, parle de retour au calme. Il promet des relations amicales avec ses voisins, selon l’AP.
Les voisins, eux, comptent les drones.
Trois fronts, une même adresse de retour : Téhéran.
La Mecque, ligne rouge
À 1 100 kilomètres
Le 16 septembre, Riyad accuse les Houthis d’avoir visé La Mecque avec un drone. Il dit l’avoir intercepté.
Le royaume déclare la ville sainte « ligne rouge ». Les Houthis démentent.
La Mecque se trouve à environ 1 100 km de la frontière yéménite, précise l’AP.
Je ne sais pas qui dit vrai. Le dossier ne tranche pas. Un belligérant qui accuse n’établit que son accusation.
Le premier mort
Le 17 septembre, la défense civile saoudienne rapporte un premier civil mort sur son sol, selon GlobalSecurity. Un résident yéménite. Frappé par les débris d’un drone intercepté.
Un Yéménite. Mort en Arabie saoudite. Sous un drone parti du Yémen.
Plus tôt dans la semaine, 13 civils ont été blessés à Khamis Mushait, à Abha, à Taïf.
La guerre des autres a ce talent-là. Elle retrouve ceux qui étaient partis pour la fuir.
L’exil ne met personne hors de portée du ciel.
Ceux qui traversent
129 438
L’Organisation internationale pour les migrations publie un chiffre le 21 septembre. GlobalSecurity le reprend.
129 438 Yéménites déplacés. 21 573 ménages. Sept régions.
11 352 de plus en trois jours.
Des familles fuient pour la deuxième ou la troisième fois, avec presque plus rien, a dit la directrice de l’OIM, citée par la BBC.
3 106 vers Djibouti
Et il y a ceux qui prennent la mer. 3 106 personnes ont traversé vers Djibouti au 20 septembre.
Ils franchissent Bab el-Mandeb dans l’autre sens. Le sens des gens. Pas celui des pétroliers.
Il y a l’enfant qu’on tient sur les genoux parce que le banc est plein.
Il y a le sac fait trop vite, qui sent encore la maison.
Il y a l’eau salée qui brûle les mains accrochées au bord.
Il y a la mère qui compte les têtes au départ. Et qui recompte à l’arrivée.
Qui compte ceux qui n’ont pas trouvé de place ?
Personne n’a demandé d’avion-citerne pour eux.
Les pétroliers ont des routes. Les familles ont un bateau.
Les intercepteurs qui manquent
Quatre pays sur la liste
Le 16 septembre, l’AP cite deux responsables régionaux. L’Arabie saoudite manque d’intercepteurs.
Riyad a demandé de l’aide à quatre pays. La France. Le Royaume-Uni. Le Pakistan. L’Égypte.
Pourquoi eux ? Parce que Washington, son grand fournisseur, a vu ses propres stocks fondre en six mois de guerre contre l’Iran, selon l’un des deux responsables.
GlobalSecurity reprend une estimation du Center for Strategic and International Studies. Il resterait moins de 830 intercepteurs Patriot américains. Il y en avait 2 330 avant la guerre.
Ce que les alliés ont envoyé
Des condamnations. Des communiqués.
Personne ne livre. Pas encore.
L’Égypte, la Jordanie et le Koweït condamnent le tir contre Riyad. Le premier ministre pakistanais, Shehbaz Sharif, jure que son pays se tient aux côtés du royaume. Des responsables pakistanais disent pourtant à l’AP n’avoir reçu aucune demande face aux Houthis.
Entre 2017 et 2022, l’armée saoudienne avait intercepté plus de 4 000 missiles, drones et autres engins houthis, selon une analyse du CSIS citée par Al Jazeera.
Quatre mille.
Le stock, lui, n’a jamais été infini.
On ne défend pas un ciel avec des condamnations.
Washington compte ses Patriot
La demande du 17 septembre
Le 17 septembre, le prince héritier Mohammed ben Salmane renouvelle sa demande de frappes américaines, selon GlobalSecurity.
Donald Trump pèse le pour et le contre. Il ordonne au Pentagone de se préparer.
Tard le 19 septembre, il renonce. La Maison-Blanche ne veut pas élargir le champ de bataille.
L’appel sans promesse
Le 20, il parle au téléphone avec Rashad al-Alimi, chef du Conseil présidentiel du Yémen. Al-Alimi demande du soutien. Il repart sans promesse.
Des émissaires américains avaient déjà rencontré des représentants houthis à Oman. Les Houthis auraient promis d’épargner les navires sans lien saoudien, selon Al Jazeera.
Acte par acte, donc. Ne pas ouvrir un nouveau front quand les intercepteurs manquent : c’est défendable.
Négocier une exemption pour ses propres navires avec une milice armée par Téhéran, pendant qu’elle frappe un allié : c’est un cadeau à Téhéran.
Les deux tiennent dans la même semaine.
Washington n’a pas frappé. Londres a dit oui. Deux capitales, deux réponses à Riyad.
Une prudence qui laisse la facture aux alliés.
Riyad sous l'alerte
L’aube du 19 septembre
Samedi 19 septembre, à l’aube, un missile balistique vise Riyad. La coalition dirigée par l’Arabie saoudite dit l’avoir intercepté et détruit.
C’est la première alerte aérienne dans la capitale depuis l’escalade de juillet, note Al Jazeera.
Le même jour, selon la coalition, des tirs visent aussi Bisha, Taïf, Farasan et Yanbu. Les Houthis, eux, revendiquent des sites sensibles à Riyad et une installation d’Aramco à Yanbu.
La fumée au-dessus de l’aéroport
Près de l’aéroport King Khalid, un large panache de fumée noire monte du dépôt de carburant. Une photo de Reuters l’a saisi.
Les autorités saoudiennes ne signalent ni victime ni dommage.
Riyad découvre ce que c’est. Une alerte qui vibre dans la poche. Un grondement sourd. Le réflexe de chercher le mur le plus épais.
Riyad découvre ce que Sanaa, Aden et Taïz connaissent depuis 2015.
Aucun mort à Riyad ce matin-là. Une fumée, seulement.
Le miroir n’est pas confortable.
Le ciel de Riyad a appris la langue du Yémen.
Un seul Voyager
La nuit du 20 septembre
Le soir du 20 septembre, Andy Burnham dit oui. Sur l’avis de son ministre de la Défense, Wes Streeting, et de son ministre des Affaires étrangères, Ed Miliband.
Il l’annonce le lendemain, lundi 21 septembre, aux journalistes qui l’accompagnent vers l’Assemblée générale de l’ONU, à New York.
Le 22 septembre 2026, le ministère britannique de la Défense publie son communiqué. Un Voyager de la Royal Air Force soutiendra l’effort défensif saoudien, en appui, écrit-il, au gouvernement légitime du Yémen.
Chypre, une flotte de neuf
Un seul avion. Basé à Akrotiri, à Chypre, précise la BBC.
Un seul avion, tiré d’une flotte de base de neuf appareils, plus cinq rappelables au besoin.
Un seul avion, pour des missions dites défensives. Il ravitaillera les chasseurs saoudiens qui abattent missiles et drones. Pas ceux qui frappent le Yémen.
Un seul avion, pour quelques semaines, dit Londres. Sous réserve de révision. Combien de semaines, au juste ?
Un seul avion. Et c’est déjà le premier.
On a lu que Londres était le dernier pays en date à secourir Riyad. C’est l’inverse. Selon GlobalSecurity, c’est la première contribution alliée confirmée par un gouvernement depuis l’appel aux quatre.
Un avion-citerne ne tire pas. Il fait durer ceux qui tirent.
Le prix du plein
Ce que Burnham a dit
Burnham ne parle pas d’abord du Yémen. Il parle du coût de la vie.
Il dit agir pour les intérêts britanniques et ceux de la région. Il faut garder ces routes ouvertes, explique-t-il.
Le ministère est plus direct encore. L’instabilité du Golfe fait monter les prix au Royaume-Uni, perturbe l’énergie, alourdit la note des entreprises.
Une facture, pas une croisade
Voilà la fonction de l’acte.
Ce n’est pas une croisade. C’est une facture.
Je le dis net. Ce texte est du côté de ceux qui refusent qu’un régime iranien en guerre fasse payer sa guerre au monde par ses relais. Et il tient ce petit avion britannique pour ce qu’il est : un pansement lucide sur une artère ouverte.
Et pourtant, un pansement reste un pansement.
Plus tôt cette année, Londres avait déjà déployé son système Sky Sabre en Arabie saoudite contre les missiles iraniens, selon Al Jazeera. Le Voyager s’ajoute. Il ne remplace aucun intercepteur.
Londres ne revient pas dans le Golfe. Londres n’en était jamais vraiment parti.
La politique étrangère de Londres se lit aussi à la pompe.
La dette de 2015
Mars 2015
Et pourtant, il faut regarder l’autre moitié de l’image. Sinon ce texte ment par omission.
En mars 2015, l’Arabie saoudite entre au Yémen à la tête d’une coalition. Le but affiché : rétablir le gouvernement de Hadi.
Le 3 septembre 2019, le Groupe d’éminents experts de l’ONU publie son rapport. Plus de 600 entretiens avec des victimes et des témoins.
Les experts de l’ONU trouvent des motifs raisonnables de croire que les frappes aériennes et les bombardements des parties pourraient constituer de graves violations du droit humanitaire.
24 millions dans le besoin
Les experts de l’ONU visent toutes les parties. Le gouvernement yéménite, les Émirats, l’Arabie saoudite, les Houthis. Tous jouissent, écrivent-ils, d’une absence généralisée de reddition de comptes.
Les experts de l’ONU demandent aux autres États de ne pas fournir d’armes utilisables dans cette guerre. Londres compte parmi les plus grands fournisseurs d’armes du royaume, note Al Jazeera.
24 millions de Yéménites avaient alors besoin d’aide.
Le PNUD projetait 377 000 morts à la fin de 2021, de causes directes et indirectes, selon Al Jazeera. Sept sur dix, des enfants de moins de cinq ans.
Je l’avoue, c’est ici que ma ligne fait mal. Défendre Riyad contre les drones d’un relais de Téhéran, oui. Oublier ce que Riyad a fait au ciel du Yémen…
Un allié qu’on protège n’est pas un allié qu’on absout.
Combien de pleins encore
Six dates, un seul fil
Le 28 février, l’Iran. En juillet, la trêve. Le 10 septembre, Mokha. Le 19, Riyad. Le 20 au soir, Londres.
Une guerre entre Washington et Téhéran a rouvert le front du Yémen. Le front du Yémen a ramené un avion britannique dans le ciel du Golfe.
Personne n’a dit combien de semaines. Ni ce qui arrive quand les intercepteurs saoudiens seront à sec.
Un avion. Des semaines. Une guerre sans date de fin.
La question qui nous revient
Nous qui buvons le café de cette côte sans y penser, combien de temps accepterons-nous qu’on ravitaille un ciel sans demander de comptes à ceux qui l’ont déjà bombardé ?
Pendant qu’on cherche la réponse, un autre bateau quitte la côte pour Djibouti.
À Riyad, la fumée noire de l’aéroport King Khalid s’est dissipée. À Mokha, le vieux port du café regarde passer les pétroliers qu’il laisse passer.
Du café de Mokha au plein de Londres, la facture reste yéménite.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Associated Press — Riyad à court d’intercepteurs demande l’aide de quatre alliés, 16 septembre 2026
Sources Secondaires :
BBC News — Burnham annonce un Voyager pour ravitailler les avions saoudiens, 21 septembre 2026
Al Jazeera — guide de la guerre au Yémen, de 2014 à l’escalade de 2026, 21 septembre 2026
GlobalSecurity — guerre d’Iran, point du jour 207, 22 septembre 2026
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