212 drones, puis les missiles
Nuit du 21 au 22 septembre 2026. L’armée de l’air ukrainienne relève 212 drones de type Shahed et leurres. Avec eux, des missiles : des Oniks antinavires, des balistiques, quatre Kalibr de croisière, huit Banderol.
Les défenses ont abattu ou neutralisé 186 cibles. Données préliminaires de 8 h, publiées par Hromadske. Des impacts dans 22 lieux. Des débris dans quatre autres.
Treize régions touchées, plus la capitale, a écrit le premier ministre Serhiy Koretskyi.
À Dnipro, une frappe balistique sur un site industriel. Quatre morts, six blessés, selon les autorités régionales.
Un cinq étages dans Dniprovskyi
À Kyiv, des débris ont frappé un immeuble résidentiel de cinq étages, dans le district de Dniprovskyi. Le rez-de-chaussée est endommagé. Le sous-sol a pris feu, selon Hromadske. RFE/RL parle d’un immeuble partiellement détruit.
Quatre blessés dans la capitale. Trois hospitalisés. Quinze personnes secourues.
Ailleurs dans la ville, un entrepôt en feu dans Holosiivskyi. Des débris sur le terrain d’une maison, dans Darnytskyi.
C’est la nuit connue. Celle des quatre ans et demi. On la déteste, mais on connaît son heure.
La nuit, au moins, avait une heure de fermeture.
Puis le jour s'est levé
13 h 23
Même jour. 13 h 23. L’armée de l’air signale des drones à réaction en route vers Kyiv et sa région, rapporte NV.
Des explosions dans la capitale. La défense antiaérienne en action, a écrit le maire Vitali Klitschko. Des débris sur un stationnement de Darnytskyi.
Les trains de banlieue ont été suspendus dans les deux sens. La consigne publiée par l’exploitant : rester à au moins 200 mètres des voies, ou dans un abri.
13 h 23. L’heure du dîner au bureau. L’heure où la cour d’école…
Midi passé.
Le changement de tactique
Reuters l’a écrit le 22 septembre, sans adjectif. Les forces russes ont longtemps frappé la nuit. Ces dernières semaines, elles ont changé de tactique : des barrages continus, toute la journée.
Et des drones à réaction, qui volent plus haut et échappent à la défense antiaérienne. Selon l’agence, ils perturbent entreprises, administration et vie ordinaire. À une échelle nouvelle.
Ce texte est du côté de la ville qui garde ses portes ouvertes sous la sirène. Il est contre l’état-major russe, qui a déplacé ses frappes vers l’heure des écoles et des bureaux. Parce que frapper le jour, ce n’est pas viser une armée. C’est viser une journée.
La nuit visait le sommeil. Le jour vise la vie.
Le sifflement plus haut
Trois fois plus vite
Le drone de ce mois-ci n’est plus le Shahed à hélice des premières années.
Certains volent à près de 595 km/h, selon BBC Verify. Trois fois la vitesse des anciens Shahed.
L’armée de l’air ukrainienne dit que Moscou en a lancé 2 800 en août. Presque le double de juillet.
Son porte-parole, Yurii Ihnat, estimait qu’environ 60 % seulement étaient abattus. Il réclame des intercepteurs plus rapides, avec un guidage capable de toucher la cible.
Ce que l’oreille apprend
Le 2 septembre, les journalistes de Reuters entendaient le sifflement des réacteurs traverser le ciel du centre-ville. La BBC, depuis son bureau, décrivait le grondement presque constant de la défense aérienne.
Un moteur à hélice, ça bourdonne. On l’entend venir. On a le temps de jurer. Un réacteur, ça déchire le ciel. Le temps rétrécit.
Plus haut. Plus vite. Moins souvent abattu.
C’est ça, la nouveauté. Pas le nombre. La vitesse. Reuters le notait : ces drones arrivent en petit nombre. Ça suffit. Les alertes se déclenchent. Le transport s’enraye.
Un seul moteur suffit à arrêter une ville.
L'école au sous-sol
La classe quitte la classe
Les alertes forcent les élèves à quitter leurs classes, écrit la BBC. Et les travailleurs, leurs bureaux.
À l’université pédagogique Drahomanov, au centre de Kyiv, certains étudiants gagnaient le sous-sol pendant une alerte. D’autres restaient à jaser sur le trottoir. La BBC y lit la mesure de l’habitude.
Un futur enseignant de chimie lui a confié que les sirènes détruisent la qualité de sa formation. Qu’on ne peut plus étudier normalement.
Le 2 septembre, une université du centre-ville a été touchée pendant les cours. Environ 160 étudiants ont dû se mettre à l’abri, a dit Zelensky, cité par Reuters.
Un enfant sur trois
Teach For Ukraine, citée par l’Atlantic Council, donne une proportion. Un enfant ukrainien sur trois étudie en ligne ou en hybride.
Dans la région de Poltava, deux enseignants ont fait leur bilan au début de septembre. Environ trois quarts des cours de la semaine, à l’abri. Une alerte de sept heures a gardé leurs élèves sous terre toute une journée.
Il y a le cahier ouvert sur les genoux, parce qu’il n’y a pas assez de pupitres.
Il y a la voix de l’enseignante, qui porte mal sous le plafond bas.
Il y a l’air du sous-sol, frais le matin, lourd l’après-midi.
Que retient un enfant d’une journée passée sous une ampoule ?
La récréation se passe maintenant sous le béton.
Le magasin sur le trottoir
Les commis dehors
Beaucoup d’entreprises doivent fermer leurs portes à chaque sirène, notait la BBC. Ses journalistes ont vu, pendant une alerte, des foules d’employés dehors. Ceux du plus grand magasin à rayons de Kyiv.
Chassés de leur poste. Pas assez inquiets pour chercher un abri.
Voilà l’image exacte. Une ville ni cachée ni au travail. Entre les deux. Sur le trottoir.
Des analystes cités par la BBC disent que Moscou ne vise pas seulement le moral de Kyiv. La cible, c’est aussi l’économie : les entreprises, les entrepôts.
L’écriteau à la porte
Le gouvernement a répondu par une résolution datée du 4 septembre, selon le site ua.news. Au niveau jaune, entreprises et institutions peuvent continuer. Une condition : un abri pour le personnel et les visiteurs.
Sans abri, l’entreprise peut ouvrir quand même. Avec l’accord des employés. Trois mois au plus, le temps d’en aménager un.
Et à l’entrée, une affiche obligatoire, rapporte UNN. « L’établissement est équipé d’un abri. » Ou l’inverse, écrit en toutes lettres.
Une affiche. Une porte. Et derrière, une journée qui refuse de finir à midi.
Au jaune, le commerce ouvre. Le risque aussi.
Le métro qui traverse le fleuve
Le pont à découvert
Le métro de Kyiv est un abri. Sauf là où il sort de terre.
Certaines rames franchissent le Dnipro à l’air libre, explique la BBC. Pendant une alerte, elles s’arrêtent. Les usagers se rabattent sur des autobus de remplacement.
Des parties du réseau ont été suspendues pendant les alertes, écrivait Reuters le 2 septembre. Les résidents restaient coincés dans le trafic.
Le 8 septembre, une alerte a duré des heures. Les taxis ont été pris d’assaut, les prix ont grimpé, selon ua.news. Le lendemain, la section en surface de la ligne verte roulait à l’essai pendant le niveau jaune.
La ville coupée en deux
Le jour, le métro transporte ceux qui travaillent.
Le jour, le train de banlieue ramène les parents.
Le jour, le pont est une route, pas une cible.
La nuit, tout ça dormait. On pouvait l’arrêter sans arrêter personne.
Le 22 septembre, en plein après-midi, ce sont les trains de banlieue qui se sont tus. Quand le pont se ferme, l’autre rive recule.
Un pont fermé à midi, c’est une journée coupée.
Au jaune, chacun décide
La décision rendue aux gens
Le 22 septembre, à 11 h 09, le Cabinet des ministres a publié les nouvelles règles des hôpitaux sous alerte.
Au niveau jaune, les établissements de santé fonctionnent normalement, dans leurs locaux. Patients, personnel et visiteurs doivent avoir accès à un abri. Mais y aller ou rester, c’est à chacun de décider.
Au rouge, le personnel et les patients gagnent l’abri, si c’est possible sans risque supplémentaire. Les soins qui ne peuvent pas s’interrompre continuent. Les répartiteurs d’urgence travaillent depuis des abris. Les urgences sont admises quel que soit le niveau.
Relisez la phrase du jaune. À chacun de décider.
Trente secondes pour un parent
Au jaune, le magasin reste ouvert.
Au jaune, le patient choisit entre son lit et l’abri.
Au jaune, le train roule et les passagers montent, selon les règles ferroviaires rapportées par UNN.
Au jaune, le passant qui entend trente secondes de sirène choisit seul entre la porte et le sous-sol.
Au jaune, le parent au bureau décide. Appeler l’école. Partir. Rester. Faire semblant de ne pas avoir entendu.
Personne ne signe cette décision à sa place.
C’est la vraie nouveauté de septembre. Pas un missile. Une responsabilité déplacée. L’état-major russe a choisi l’heure. L’État ukrainien a dû rendre le choix aux gens. Sinon, la capitale s’arrêtait dix fois par jour.
Trente secondes, et le choix vous appartient.
Soixante-seize alertes
Plus qu’en février 2022
BBC Verify a fait le calcul avec les données de l’application municipale Kyiv Digital. 76 alertes en sept jours. À partir du 27 août.
La semaine comparable la plus lourde de 2022, celle du 27 février, en comptait environ 66. Les données des premiers jours de l’invasion sont incomplètes, prévient la BBC. La tendance, elle, est claire.
Jusqu’à 13 alertes en une seule journée. Des alertes de quelques minutes à près de quatre heures et demie.
Le 27 août, Kyiv a passé 872 minutes sous alerte. Le chiffre vient du ministère ukrainien des Affaires étrangères, cité par le Kyiv Independent. Près de quinze heures sur vingt-quatre.
Février contre août
Février 2022 : soixante-six alertes, et des colonnes blindées au nord de la capitale.
Août 2026 : soixante-seize alertes, et des bureaux ouverts.
Et pourtant, le second chiffre dit une chose que le premier ne disait pas. En 2022, la ville se barricadait. En 2026, elle négocie avec la sirène, minute par minute.
La sirène sonne plus souvent qu’aux pires jours. La ville ne ferme plus.
Soixante-seize alertes. Soixante-seize réouvertures.
L'état-major choisit l'heure
Un ordre du 1er septembre
Cette campagne a une signature. Le 1er septembre au soir, Vladimir Poutine a parlé. Il a dit avoir ordonné à ses forces de préparer une campagne de frappes « massives ». Reuters l’a rapporté le lendemain.
Le 22 septembre, Zelensky écrivait que le renseignement ukrainien voyait la Russie préparer une nouvelle attaque massive. Il sortait d’une rencontre avec le premier ministre britannique Andy Burnham, à New York.
Koretskyi, le même jour, désignait les cibles. Selon lui, les forces russes visent délibérément entreprises, fermes, entrepôts, rails, énergie, logements. C’est la lecture d’un gouvernement agressé. Elle se lit comme telle, et les impacts du 22 la soutiennent.
La fonction de l’heure
Pourquoi le jour ?
La nuit, une ville perd son sommeil. Pas sa production. Le jour, elle travaille. Une alerte à midi vide un atelier, une classe, un chantier. Le 2 septembre, deux alertes ont interrompu le Parlement, selon Reuters. Les députés ont testé un vote numérique sous l’édifice.
Choisir l’heure, c’est choisir la cible.
Choisir l’heure, c’est vider un bureau sans le toucher.
Choisir l’heure, c’est faire payer à un pays entier le prix d’un seul moteur dans le ciel.
Personne, à l’état-major russe, n’a besoin qu’un drone explose pour gagner sa journée. Il suffit qu’il fasse sonner la sirène. C’est une déduction. Elle tient sur les chiffres.
Le drone n’a pas besoin d’exploser pour faire son travail.
L'objection de Moscou
Kyiv frappe aussi l’économie
L’objection existe, et elle est sérieuse. Le ministère russe de la Défense affirme viser des sites industriels et militaires, rapporte Al Jazeera. L’énergie. Les ports. Et Kyiv, lui aussi, frappe l’économie russe.
Les forces ukrainiennes frappent jusqu’à 3 000 km de la frontière, écrit Reuters. Souvent dans le pétrole. Le 22 septembre, l’état-major ukrainien a confirmé deux frappes. Kouïbychev, dans la région de Samara. Oufa, plus à l’est.
Le gouverneur de Samara dit qu’une personne est morte. Je le publie. Un mort de l’autre côté reste un mort.
Trump, selon RFE/RL, a pressé Zelensky d’arrêter. Plusieurs fois. À cause du prix du diesel. Demander à l’agressé de lâcher son levier sur l’économie de guerre du Kremlin, c’est un mauvais coup.
Une raffinerie n’est pas une classe
Et pourtant, les deux campagnes ne visent pas la même chose. L’armée ukrainienne affirme que ces raffineries produisent le carburant des forces russes. C’est sa version. Mais une raffinerie reste une usine qui alimente une guerre.
Le 2 septembre, l’université touchée à Kyiv avait des étudiants en classe. Le 22, le cinq étages de Dniprovskyi avait des locataires.
Et Kyiv a posé une offre sur la table. Zelensky promet une désescalade équivalente si l’énergie, les infrastructures critiques et les exportations alimentaires ukrainiennes cessent d’être des cibles.
L’offre existe. La réponse de Moscou, c’est le ciel de midi.
Une raffinerie brûle. Une classe se vide. Ce n’est pas pareil.
Avant l'hiver
Ce que le 22 annonce
À New York, le 22, Zelensky a rencontré Trump. Il a dit espérer finir la guerre avant l’hiver. Trump, lui, parlait d’une paix plus proche qu’on ne pense. La même journée, 212 drones.
Reuters le rappelait le 2 septembre. L’Ukraine se prépare à une nouvelle saison de frappes russes sur l’énergie. Et les intercepteurs américains contre les balistiques manquent.
La BBC le formule autrement. Les attaques constantes pourraient user le pays avant l’hiver. Et l’hiver, Moscou revient vers le réseau électrique.
Qui paiera la facture de ce mois de septembre, quand le froid arrivera ?
Ma part de fatigue
Je vais être franc. Je lis ces chiffres de loin, dans un pays où la seule sirène est celle d’une ambulance. Et je sens la lassitude monter. Dix alertes par jour, ça finit par ressembler à une météo.
C’est exactement le piège. Une guerre qui devient une météo, on ne la regarde plus. On regarde le ciel des autres, et on se dit que ça passera.
Ça ne passe pas. Ça s’installe. Le drone à réaction n’est pas une vague. C’est une saison.
Et pourtant, à Kyiv, on rouvre les portes après chaque alerte.
La fatigue du spectateur, c’est aussi une munition.
Trente secondes, encore
La demi-minute a changé
Au début de septembre, trente secondes de sirène voulaient dire : un drone rôde, la ville peut continuer.
Trois semaines plus tard, elles veulent dire autre chose. Que l’État ne peut plus arrêter la capitale chaque fois qu’un moteur siffle. Que chacun porte son risque, seul, entre deux courriels. Que l’état-major russe a réussi à faire entrer la peur dans l’horaire de bureau.
La sirène n’annonce plus seulement le danger. Elle le délègue.
La question
Si Montréal entendait la sirène dix fois par jour, combien de sommets accepterions-nous encore avant que nos gouvernements livrent à Kyiv de quoi la faire taire ?
Le prochain moteur passera peut-être à midi.
Trente secondes. Assez pour fermer un portable. Pas assez pour oublier.
Trente secondes de sirène, et l’heure des bureaux qui refuse de plier.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Reuters — Zelensky annonce une nouvelle attaque massive, tactique russe de jour, 22 septembre 2026
Cabinet des ministres d’Ukraine — règles des hôpitaux sous alerte jaune et rouge, 22 septembre 2026
BBC Verify — record d’alertes aériennes à Kyiv et frappes de jour, septembre 2026
Sources Secondaires :
Eurasia Review (RFE/RL) — attaque du 22 septembre, Kyiv et Dnipro, 23 septembre 2026
Hromadske — bilan de l’armée de l’air et dégâts à Kyiv, 22 septembre 2026
NV — drones à réaction sur Kyiv en plein jour, trains suspendus, 22 septembre 2026
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