Le tiers qui ne paie déjà rien
Selon les statistiques fiscales du ministère des Finances du Québec, environ le tiers des Québécois qui produisent une déclaration ne paient pas une cenne d’impôt provincial. Pas par paresse. Par pauvreté.
Sur 7,2 millions de contribuables, quatre millions déclarent moins de 50 000 $ par année. Un contribuable sur cinq vit avec moins de 20 000 $. Par année, pas par mois. Deux millions et demi de personnes ramassent moins de 30 000 $.
Alors la question se pose d’elle-même : comment baisse-t-on l’impôt de quelqu’un qui n’en paie pas ? Zéro moins zéro, ça fait zéro.
Pour le tiers d’en bas, la plus grosse baisse d’impôt de l’histoire est la plus grosse baisse de rien de l’histoire.
Qui reçoit le vrai cadeau
Et pour les quatre millions sous la barre des 50 000 $, ce sont des miettes, pendant que l’essentiel monte vers le haut de l’échelle. Une baisse d’impôt est une mécanique simple : plus vous en payez, plus le cadeau est gros.
Pendant ce temps, en haut, le 13 % des contribuables qui gagnent 100 000 $ et plus rafle à lui seul près de 40 % de tout le revenu déclaré dans la province. Ce sont eux qu’il faudrait soulager en priorité? Ce sont eux qui étouffent?
Le monsieur à 250 000 $ se paiera un véhicule neuf avec la sienne. L’autre ne se paiera même pas son épicerie de la semaine.
Ce n’est pas une politique fiscale. C’est un transfert vers le haut habillé en cadeau vers le bas.
Deux chiffres, et une autopsie
Plus 71 807 $ contre moins 568 $
L’Observatoire québécois des inégalités a mesuré ce qui est arrivé aux Québécois après la flambée des prix. Les résultats sont sans appel, et ils devraient être au centre de cette campagne.
Les 20 % les plus riches, ceux dont le revenu dépasse 210 000 $, ont vu leur revenu disponible annuel bondir de 71 807 $ en dollars constants, une hausse de 51,4 %. Pendant la même période, les ménages du quintile le plus pauvre, ceux qui vivent avec moins de 30 000 $, ont vu leur revenu baisser de 568 $, un recul de près de 2 %.
Ce ne sont pas des opinions. Ce sont des mesures, publiées, vérifiables, reprises par Le Devoir et La Presse.
Les mêmes années. La même province. Les mêmes gouvernements. Et deux trajectoires opposées.
Pourquoi le coup porte plus fort en bas
La raison est mécanique. Entre août 2020 et août 2025, les prix ont augmenté de 21,8 % au Québec, tirés par le logement et l’alimentation. Or ces deux postes accaparent la moitié du budget des 20 % les plus pauvres : 28 % pour le logement, 22 % pour l’alimentation. Chez les 20 % les plus riches, les mêmes postes ne représentent que 22 % du budget.
Autrement dit, l’inflation n’a pas frappé tout le monde également. Elle a frappé précisément là où il n’y avait plus de marge.
Quand le loyer monte, le riche voit un chiffre changer sur un relevé. Le pauvre saute un repas.
La richesse ne se partage plus
3,5 millions contre 81 650 $
Et le patrimoine raconte une histoire encore plus brutale que le revenu. Selon Statistique Canada, à la fin de 2025, les 20 % des ménages les plus fortunés détenaient 65,7 % de toute la valeur nette du pays, soit une moyenne de 3,5 millions de dollars par ménage.
À l’autre bout, les 40 % les moins fortunés, quatre ménages sur dix, se partageaient 3 % de la valeur nette, soit une moyenne de 81 650 $ par ménage.
Trois millions et demi d’un côté, quatre-vingt-un mille de l’autre. Ce n’est plus un écart, c’est un continent.
Et l’écart grandit encore
L’écart de richesse entre les 20 % les plus riches et les 40 % les plus pauvres atteignait 62,7 points de pourcentage à la fin de 2025, en hausse de 0,6 point en un an. L’écart de revenu entre les 40 % du haut et les 40 % du bas s’est établi à 46,7 points.
Il faut d’ailleurs noter, par souci d’honnêteté, qu’une analyse des Services économiques TD publiée en mars 2026 conclut à un rétrécissement de l’écart de patrimoine sur la période 2019-2023. Les deux constats peuvent coexister : ce ne sont ni la même mesure ni la même période. Les chiffres de revenu, eux, ne sont pas contestés.
Les plus pauvres n’ont jamais été aussi pauvres, les plus riches jamais aussi riches. Et on demande aux premiers de voter pour enrichir les seconds.
Vingt mille, mais où ?
L’État a grossi là où il le fallait
L’autre pilier de la proposition conservatrice, c’est l’abolition de 20 000 postes de fonctionnaires, avec l’assurance qu’il n’y aura aucune incidence sur les services. Aucune.
Or les données du dernier budget disent ceci : tous services publics provinciaux confondus, le Québec comptait 608 000 équivalents temps complet en 2025-2026. Et la hausse de la dernière année est venue de la santé, de l’éducation et de l’enseignement supérieur, avec 6 276 postes de plus, pendant que les effectifs des ministères diminuaient.
L’État a donc grossi exactement là où la population criait au secours.
Avant de promettre une coupe, il faut accepter de dire dans quelle chair on taille.
La seule place où ça ne paraît pas
Alors la question mérite d’être posée directement. Vous les coupez où ? L’infirmière ? Le concierge qui lave l’école de vos enfants ? La préposée de Revenu Québec qui traite votre remboursement ? L’inspecteur qui vérifie la viande que vous mangez ? Le fonctionnaire de la CSST qui traite le dossier du soudeur qui s’est brûlé la main ?
Le réseau peine déjà à survivre. Dix-huit heures d’attente sur une civière. Des enseignants qui achètent leurs crayons avec leur propre argent.
Il y a un seul endroit où l’on retranche 20 000 personnes sans que cela paraisse : dans un document de campagne.
On leur a déjà donné la chance
Quatorze ans de libéraux et deux médecins
Ce n’est même pas une hypothèse. La droite économique tient le crayon dans cette province depuis un quart de siècle. Les libéraux ont gouverné une quinzaine d’années entre Jean Charest et Philippe Couillard. Ils ont même confié la santé à deux médecins, dont l’ancien président des médecins spécialistes. Le système en est ressorti plus malade qu’il n’y était entré.
Puis nous avons élu un homme d’affaires, fondateur d’une compagnie d’aviation, qui promettait de gérer l’État comme une entreprise.
Le gestionnaire est arrivé. Regardons ses livres.
Le bilan de ceux qui prêchent la rigueur
SAAQclic : un projet parti de 638 millions $ pour dépasser 1,1 milliard $, avec une commission d’enquête qui écrit noir sur blanc que la SAAQ a menti au gouvernement et aux parlementaires. Northvolt : 470 millions $ envolés, et c’est la ministre elle-même qui a dit que cet argent ne serait pas revu. La filière batterie : près de 2 milliards $ engagés, dont 676 millions $ dans des entreprises placées à l’abri de leurs créanciers, avec des risques que la vérificatrice générale juge mal analysés.
Voilà le bilan de ceux qui nous font la morale sur la rigueur budgétaire. Ils n’ont jamais coupé dans le gras. Ils ont coupé dans le muscle.
On a serré la ceinture du monde ordinaire pour financer les paris des mieux placés.
Le cadre financier de la fée des étoiles
Les infrastructures absentes du document
Et le remplacement qu’on nous propose est pire encore. Le cadre financier conservateur prévoit 47 milliards $ de compressions sans aucune incidence sur les services. La vérificatrice générale, dans son rapport préélectoral, affirme l’inverse : ralentir les dépenses à ce rythme implique de réduire ou d’abolir des programmes, avec des conséquences sur la population.
Plus stupéfiant encore : les infrastructures sont absentes du document. Pas réduites. Absentes. Un homme qui veut gouverner une province aux viaducs fatigués dépose un plan financier où les infrastructures n’existent pas.
Ce n’est pas un oubli de calcul. C’est un trou dans le plan.
758 millions de gaz de schiste
Et pour boucler ce budget, il faut aller chercher 758 millions $ sur cinq ans dans le gaz de schiste de la vallée du Saint-Laurent. Le même chef répétait pourtant depuis des mois que les municipalités pourraient refuser et qu’il faudrait de l’acceptabilité sociale. Sauf que la somme est déjà inscrite dans ses colonnes.
Autrement dit : vous direz oui, parce que je l’ai déjà budgété.
On ne remplace pas des gestionnaires approximatifs par des gens qui comptent encore moins bien. Ce n’est pas un changement, c’est une rechute.
La peur, notre plus vieille habitude
Durham, 1839
Il faut dire le fond de l’affaire. Nous sommes un peuple qui a appris la peur à la dure, et cet apprentissage est documenté.
En 1838, nos chefs patriotes ont été pendus au Pied-du-Courant. En 1839, dans son rapport officiel au Parlement britannique, lord Durham écrivait que les descendants des Français au Bas-Canada formaient « un peuple sans histoire et sans littérature » et recommandait leur assimilation. En 1982, la Constitution a été rapatriée sans le consentement du Québec. Meech a échoué. Charlottetown a échoué.
Chaque fois, nous avons choisi d’être raisonnables. Et chaque fois, on s’est essuyé les pieds sur nous.
Dans quatre ans, dans huit ans
Alors voici la vraie question de cette campagne. Si nous avons encore peur, si nous décidons encore de nous aplatir devant un gouvernement qui promet de couper parce que nous nous disons que ça ne peut pas être pire, que ferons-nous dans quatre ans ? Dans huit ans ?
Que ferez-vous quand 20 000 postes auront disparu et que votre mère attendra vingt-six heures sur une civière au lieu de dix-huit ?
La prudence a un prix, et ce sont toujours les mêmes qui le paient.
Prenez votre calculatrice
Ce que je ne vends pas
Je ne vends aucun parti dans ce texte. Le Parti québécois et Québec solidaire auront leurs comptes à rendre comme les autres, et je serai là pour les leur demander.
Mais il y a une chose que je ne peux plus supporter de voir : des gens pauvres qui votent pour enrichir des gens riches, en espérant que les miettes finiront par tomber. Cela fait quarante ans qu’on attend ces miettes.
On nous a appris que l’ennemi, c’est le voisin syndiqué, l’assistée sociale, l’immigrant, le fonctionnaire. N’importe qui sauf celui qui vide le coffre.
Le ravin
Le 5 octobre, faites une seule chose. Ne prenez pas votre opinion : prenez votre calculatrice. Regardez combien d’impôt vous avez payé l’an dernier. Puis demandez-vous combien vous économiserez quand on coupera la moitié de rien.
Le ravin est là. Reculez.
Un peuple qui se respecte ne vote pas pour ceux qui le tondent depuis trente ans.
Signé : Maxime Marquette, chroniqueurLe 1er octobre 2026
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Je ne suis pas journaliste, mais chroniqueur et analyste. Mon expertise réside dans l’observation et l’analyse des dynamiques géopolitiques, économiques et stratégiques qui façonnent notre monde. Mon travail consiste à décortiquer les stratégies politiques, à comprendre les mouvements économiques globaux, à contextualiser les décisions des acteurs internationaux et à proposer des perspectives analytiques sur les transformations qui redéfinissent nos sociétés.
Je ne prétends pas à l’objectivité froide du journalisme traditionnel, qui se limite au rapport factuel. Je prétends à la lucidité analytique, à l’interprétation rigoureuse, à la compréhension approfondie des enjeux complexes qui nous concernent tous. Il s’agit ici d’un éditorial : la position défendue est assumée et argumentée, non neutre.
Méthodologie et sources
Ce texte respecte la distinction fondamentale entre faits vérifiés et analyses interprétatives. Une information factuelle n’est publiée que si une source vérifiable la porte, et les sources utilisées sont listées sous Sources.
Sources primaires : statistiques fiscales du ministère des Finances du Québec, données de Statistique Canada, budget de dépenses du gouvernement du Québec, rapport préélectoral de la vérificatrice générale, rapport de la Commission Gallant, rapport de lord Durham de 1839.
Sources secondaires : Observatoire québécois des inégalités, médias d’information reconnus, analyses d’institutions financières.
Nature de l’analyse
Les liens établis entre la structure de la baisse d’impôt proposée, la distribution des revenus et le comportement électoral relèvent de l’interprétation de l’auteur. Ils sont argumentés à partir de données publiques mais demeurent contestables.
Cet article décrit un état documenté à sa date de publication. Lorsqu’un article est corrigé ou complété, la modification est datée dans le texte.
Précisions propres à cet article
La mesure fiscale conservatrice décrite est réellement plus avantageuse en proportion pour les bas revenus qu’une baisse des taux marginaux. Ce point est reconnu explicitement dans le texte. La critique porte sur le fait qu’elle ne peut rien apporter à ceux qui ne paient pas d’impôt, et non sur sa structure.
Sur les inégalités de patrimoine, deux lectures coexistent : celle de l’Observatoire québécois des inégalités et de Statistique Canada, qui constatent un creusement, et celle des Services économiques TD, qui observe un rétrécissement sur une période et une mesure différentes. Les deux sont rapportées.
La durée des gouvernements libéraux est donnée en ordre de grandeur : Jean Charest a dirigé le Québec d’avril 2003 à septembre 2012, et Philippe Couillard d’avril 2014 à octobre 2018.
Aucun parti politique, aucun syndicat et aucune organisation n’a commandé, payé, relu ou approuvé ce texte.
Sources :
Ministère des Finances du Québec, Statistiques fiscales des particuliers, profil des contribuables (répartition des 7,2 millions de contribuables, quatre millions sous 50 000 $, proportion de non-imposables)
La Presse, « L’écart entre les riches et les pauvres s’aggrave », 27 octobre 2025 (hausse de 71 807 $ pour les 20 % les plus riches, recul de 568 $ pour le quintile le plus pauvre, part du logement et de l’alimentation)
Le Devoir, « L’écart entre les riches et les pauvres s’aggrave sérieusement au Québec et au Canada », 27 octobre 2025
Le Devoir, « Les écarts de richesse et de revenus se sont creusés en 2025 au Canada », avril 2026 (65,7 % de la valeur nette, 3,5 millions $ par ménage, 81 650 $, écart de 62,7 points)
Services économiques TD, « Rétrécissement de l’écart de richesse », 11 mars 2026 (lecture divergente sur la période 2019-2023)
Observatoire québécois des inégalités, « Inégalités de richesse au Canada : perspectives comparatives entre provinces », juin 2026
La Presse, « Un nombre record d’employés de l’État », 18 mars 2026 (608 000 ETC, 6 276 postes de plus en santé et en éducation, promesse de 20 000 du PCQ)
Le Soleil, « Baisse d’impôts et État minceur au cœur de la plateforme de Duhaime », 19 août 2026 (montant personnel de base porté à 35 242 $, 47 milliards $ de compressions)
Le Devoir, « Le PCQ promet une baisse d’impôt historique capable de rallier même la gauche », 28 août 2026
Le Devoir, « Le rapport de la Commission Gallant sur SAAQclic en 5 chiffres », février 2026
Radio-Canada, « Québec coupe les ponts avec Northvolt », septembre 2025
Le Devoir, « Québec a investi près de 2 milliards dans des entreprises en difficulté de la filière batterie », 10 juin 2026
Wikipédia, « Rapport sur les affaires de l’Amérique du Nord britannique » (rapport Durham, 1839)
Radio-Canada Ohdio, « Lord Durham et son rapport qui a suscité l’indignation », avec l’historien Gilles Laporte
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